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Comment ma sorcière est devenue bien aimée

Dossier sorcières

Traquées, torturées et brûlées par dizaines de milliers entre le XVe et le XVIIe siècle, les sorcières renaissent de leurs cendres.

© Christina Hernandez

Traquées, torturées et brûlées par dizaines de milliers entre le XVe et le XVIIe siècle, les sorcières renaissent de leurs cendres. En témoignent le récent Appel des 200 sorcières ou les innombrables associations, groupes, essais ou œuvres de fiction qui s’y réfèrent positivement. Alliant joyeusement «militantisme à pratiques magiques», comme le souligne Céline du Chéné, auteure de «Les sorcières, une histoire de femmes» (Ed. Michel Lafon – France Culture) et réalisatrice de documentaires, elles incarnent désormais la résistance, la force et le pouvoir féminins. Elles revendiquent d’ailleurs haut et fort leur statut, «contrairement aux victimes des grandes vagues de persécution, qui savaient que leur vie était en jeu», ajoute l’essayiste.

Professeure associée à l’Université de Lausanne, médiéviste et chercheuse, Martine Ostorero abonde et remarque pour sa part que si ce «phénomène sociologique et social» est en effet important, on peut tout de même y lire une forme de récupération qui ne cadre pas forcément avec les faits du passé. Car sous cette représentation contemporaine de la lutte contre la domination masculine et les violences faites aux femmes se cache une autre réalité.

De la mansuétude à la chasse

Les rituels magiques font partie du quotidien des hommes depuis la nuit des temps et sont pratiqués dans toutes les cultures selon des méthodes, règles, croyances ou rapport à la mort et au monde des esprits qui leur sont propres. L’Europe occidentale ne fait évidemment pas exception – et l’avènement du christianisme n’y change rien. Ou pas grand-chose, du moins à ses débuts.

De fait, même si l’empereur Constantin proscrit la magie dès 357, au motif qu’elle est «l’ennemie de la religion», elle reste relativement tolérée l’Eglise la considérant essentiellement comme une superstition populaire, indique Olivier Silberstein, assistant-doctorant en histoire à l’Université de Neuchâtel.

Concrètement, de la chute de l’Empire romain à l’aube de la Renaissance (vers 1300), bien que la sorcellerie reste condamnable et implique que celui qui y croit a été dupé par le diable, aucun massacre de masse n’est perpétré, relève l’historien.

Dès 1326, le temps n’est en revanche plus à la mansuétude. Obsédé par le supposé pouvoir de Satan sur le monde et bien décidé à asseoir l’autorité d’une Eglise secouée par de violentes dissensions internes, le pape Jean XXII aurait publié une bulle dans laquelle il assimile la sorcellerie à l’hérésie.

Jean XXII aurait publié une bulle qui assimile sorcellerie et hérésie. © Diego Gasperotti -Biblioteca Comunale diTrento
Jean XXII aurait publié une bulle qui assimile sorcellerie et hérésie. © Diego Gasperotti -Biblioteca Comunale diTrento

Ce premier pas vers la criminalisation se traduit par quelques «affaires de magie rituelle savante, de sorcellerie traditionnelle ou encore d’hérésie teintée de diabolisme», résume Martine Ostorero.

Au début du XVe siècle, le ton se durcit en effet. En plein schisme et confrontée à la nécessité de réformes internes, l’Eglise catholique vit une crise sans précédent. Dans ce contexte, elle tente de reprendre le contrôle et de se raffermir. Sa technique s’avère d’une efficacité d’autant plus redoutable que l’Europe, politiquement instable, est ravagée par les guerres, les famines et les épidémies – des calamités qu’on «attribue à la puissance diabolique», précise la chercheuse. Elle reprend: «Les choses ne se font pas en un jour, mais petit à petit des hommes d’église répandent l’image d’un ennemi intérieur complètement construit, inventé et diffus contre lequel il faut s’unir.» Les femmes? Pas seulement.

Crime de sorcellerie

Transmise aux théologiens puis aux gens de pouvoir, cette peur de gens qui, réunis en secte, «pactisent avec Satan pour nuire à la société chrétienne et renient Dieu, le Christ, la foi et les sacrements» entraîne la mise en place de cadres théologiques et juridiques drastiques. En clair, après les hérétiques, les «Cathares», les lépreux, les Templiers ou les juifs, les sorcières et sorciers deviennent les nouveaux boucs émissaires: il s’agit de les éliminer afin «d’extirper le mal et de purifier la chrétienté».

La conséquence de cette bascule est terrible puisque la nouvelle qualification du crime de sorcellerie (qui devient un crime à connotation démoniaque) permet une simplification des procédures judiciaires. Parallèlement, tandis que des manuels de démonologie expliquant les principes du sabbat et toutes les abominations auxquelles participent les sorciers se mettent à circuler, prédicateurs et curés se livrent à de véritables appels à la délation et invitent les populations à dénoncer les personnes qu’elles soupçonnent de crime de sorcellerie.

Une affaire de pouvoir

Ce système, «qui fait ses preuves aujourd’hui encore, correspond tristement à la mesquinerie humaine», regrette Céline du Chéné. Elle précise: «On accuse à tort et à travers pour des questions de jalousie, de vengeance, de phénomènes inexpliqués.» Olivier Silberstein renchérit:

«Au fond, il suffit que ma vache ne donne pas de lait ou que le paysan d’à côté ait eu une meilleure récolte que moi pour que je puisse le soupçonner d’avoir eu commerce avec le diable!»

Pourtant, notent les spécialistes, il faut penser ces mesures en termes politiques plutôt que de les réduire à une quelconque crédulité, car l’invention de ce nouveau crime permet aux princes, seigneurs et autres dirigeants laïcs ou ecclésiastiques, aussi bien catholiques que protestants, d’affirmer leur justice et leur pouvoir.

Dans les faits, la chasse aux sorcières s’ouvre vers 1420. Elle connaît des vagues successives, atteignant son paroxysme entre 1560 et 1650 environ, pour se terminer vers 1680. Durant cette période, et selon des estimations concordantes, quelque 100 000 procès se sont tenus (environ 5000 en Suisse) et de 70 000 à 80 000 personnes ont été exécutées, le plus souvent brûlées vives publiquement. A noter que près de 75% des condamnés étaient des condamnées, du moins «lorsqu’on cumule tous les chiffres à disposition», précise Céline du Chéné.

Sorcières au bûcher
Des centaines et des centaines de personnes ont été exécutées. Ici, un bûcher dressé à Lausanne. ©DR

Un féminicide, donc. Olivier Silberstein et Martine Ostorero nuancent: au début du XVe siècle, les poursuites visent «absolument tout le monde», disent-ils. L’historienne insiste: «Cette arme redoutable est employée contre n’importe qui, femmes et hommes, dans toutes les configurations familiales possibles: jeunes, vieux, riches, pauvres, moches, beaux, citadins, ruraux, etc. On ne peut analyser les premiers massacres comme un féminicide, car aucune condamnation n’est prononcée pour une question de genre. D’ailleurs, dans certaines régions, dont le canton de Vaud, on constate que 70% des condamnations sont prononcées contre des hommes!»

Certes, mais comment expliquer les statistiques globales, alors? Martine Ostorero précise:

«Il est vrai que la société de cette époque est misogyne et cela apparaît bien dans certains procès.»

Ainsi, raconte encore l’historienne, on pose plus volontiers des questions sur leurs rapports sexuels avec le diable aux femmes qu’aux hommes – même si ceux-ci sont aussi accusés de coucher avec des démons succubes. «Et puis Eve et péché originel obligent, il y a l’éternelle image de la femme plus faible, plus facile à tenter et qui serait donc une cible privilégiée pour le diable!»

Autrement dit, si le climat n’est à la base pas spécialement clément pour le sexe féminin, il s’alourdit encore au fil des ans, notamment sous l’influence de textes comme «Le Marteau des sorcières». Paru en 1486 et largement diffusé en Europe occidentale grâce à l’essor de l’imprimerie, ce traité est en effet particulièrement violent à l’encontre des femmes.

S’inspirant de textes antérieurs, il indique par exemple comment identifier une sorcière grâce à la marque du diable (ce peut être une tache de vin, un grain de beauté, une simple verrue ou un quelconque point du corps qu’on aura scrupuleusement sondé avec une longue aiguille…) Tout comme il justifie les séances de torture abominables pratiquées sur les prévenues afin de leur faire avouer leur dévotion à Satan et dénoncer leurs complices, il décrit par le menu le sabbat orgiaque auquel la sorcière se rend en chevauchant un balai ou un bâton et durant lequel elle copule avec le diable, assassine et mange des enfants, complote contre la chrétienté…

Vers la réhabilitation

Pour délirante qu’elle paraisse de nos jours, cette vision radicale des choses perdure donc des décennies durant, de manière plus ou moins violente et marquée selon les régions. Pourtant, comme le note Olivier Silberstein, vers la fin du XVIIe siècle, les choses se calment. Toutefois, le processus de désensorcellement prend du temps puisqu’en 1782, la Glaronaise Anna Göldi (dont on voit le portrait ci-dessous) est encore condamnée puis mise à mort pour sorcellerie.

Entre des contextes géopolitiques un peu moins tendus, une certaine stabilisation des Etats et l’avènement des Lumières au XVIIe siècle, la peur de la sorcière décroît. Jusqu’à être oubliée. Il faut attendre la publication, en 1862, du roman «La sorcière», de Jules Michelet, pour la voir ressurgir. Sous la plume de l’historien, elle change totalement d’image, s’enthousiasme Céline du Chéné:

«De personnage grotesque ou victimaire de la culture populaire, elle bascule du côté de la force intérieure, de la femme magique et proche de la nature qui prend son destin en main.»

Elle ajoute: «C’est à elle que se réfère Xavière Gauthier dans les années 1970 quand elle fait de la sorcière une héroïne féministe!» Héroïne en effet plus inspirante que la vilaine Carabosse…

La chasse aux sorcières en quelques dates clés

1326 Le pape Jean XXII aurait proclamé la bulle «Super illius specula», dans laquelle il assimile la magie à des pratiques démoniaques donc hérétiques. Ce faisant, il ouvre la voie aux répressions de l’Inquisition. Au cours du XIVe siècle, les procès contre des magiciens et des sorcières se multiplient, mais on ne peut encore parler de chasse: la répression de la sorcellerie démoniaque proprement dite commence au début du XVe siècle.

1420-1440 Cette période marque le début des chasses aux sorcières et la rédaction des premiers traités qui inventent la croyance au sabbat. «Cette répression est liée à la reconfiguration du crime de sorcellerie. Désormais, on poursuit une personne parce qu’elle appartient à une secte qui pactise avec Satan pour nuire à la société et parce qu’elle renie le Christ et la foi chrétienne», relève Martine Ostorero.

Bûcher
La chasse aux sorcières commence véritablement vers 1420 et fait des milliers de victimes dans toute l'Europe. © Alamy

1486 Ecrit par les dominicains Henri Institoris et Jacques Sprenger, le traité de démonologie hyper-misogyne «Malleus maleficarum», ou «Le Marteau des sorcières», est un succès dans toute l’Europe. Pour Céline du Chéné, il marque la naissance de la sorcière et des stéréotypes qui lui sont associés, soit «une femme pauvre, aux pouvoirs magiques, qui s’unit au diable lors du sabbat afin d’attaquer la communauté villageoise».

Reprouction du Malleus
Appelé aussi Marteau des sorcières, le Malleus Maleficarum est un traité anti-sorcellerie particulièrement misogyne. © DR

1682 Si l’Angleterre décriminalise la sorcellerie en 1736, la France est plus rapide. De fait, la sorcellerie n’est plus considérée comme un crime pour la justice depuis un édit de juillet 1682. Cette décision touche la Suisse, qui suit très doucement le mouvement. Si le nombre de procès diminue en effet, ce n’est pourtant qu’en 1782 que cessent définitivement les exécutions.

1862 Quand il publie son roman «La sorcière», l’historien Jules Michelet ne se doute pas qu’il va profondément influencer les féministes du XXe siècle. C’est en effet à son personnage de créature marginale qui prend en main son destin que se réfère l’auteure, éditrice et militante Xavière Gauthier dans les années 1970 pour mettre en avant les forces intérieures des femmes et en faire une figure de la révolte.

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