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Androgyne: rencontre du troisième genre

Androgyne: rencontre du troisième genre
© George Pimentel/Getty; Watford & N. Preston/Corbis

L’humanité est-elle au bord d’une révolution majeure? S’apprête-t-elle à dépasser un fait de nature qui, jusque-là, semblait irréductible: la bipolarité hommes-femmes? Car voilà que nous assistons, un brin incrédules, à l’apparition d’un être hybride: le troisième genre. Soit une humanité regénérée qui, refusant de se laisser étiqueter d’après ses chromosomes et ses organes intimes, en appelle haut et fort au droit à la neutralité en matière d’identité sexuelle.

Cela vous semble pure science-fiction? Ces figures volontairement indifférenciées sèment déjà le trouble, pourtant, dans les défilés des plus grands couturiers. Sur les corps et sur les visages, le trend du moment s’attelle à gommer toute caractéristique de genre: hommes et femmes s’y présentent, en toute ambiguïté, telles des créatures aussi vaporeuses que désexualisées. Des anges version postmoderne. Si la mode androgyne ne date pas d’hier, la nouveauté tient dans ce désir effronté de brouiller les apparences pour mieux transcender les identités.

«Le marquage par le vêtement est en train de disparaître», nous confirme l’historien de la mode Alexandre Fiette. «On est arrivé au bout d’une certaine morale bourgeoise qui tenait à distinguer très clairement les sexes. Aujourd’hui, on est dans une plus grande libéralité. S’il y a toujours un genre biologique, le carcan social du genre est en passe de s’effacer.»

Côté dressing, donc, la tendance est à l’uniformisation, avec notamment un déluge de nouvelles collections estampillées «no gender». On pourrait penser que ce n’est qu’une affaire d’habillage, une lubie vestimentaire de plus sans incidence sur nos modes de vie. Pas sûr, analyse notre spécialiste, qui rappelle que «la mode ne propose pas: elle cristallise plutôt ce qui est déjà dans l’air du temps. C’est une lecture des attentes au sein de la société.»

Pour Stéphanie Pahud, linguiste spécialisée dans les questions de genre, cette tendance «unisexe» relève effectivement bien plus que d’un pur jeu esthétique: «C’est une transposition économique d’une réflexion sociale sur les notions de féminin et masculin. Quelque chose se joue autour de nos identités. Aujourd’hui, tout le monde sait ce qu’est le genre et on est en train de réaliser que ces catégories ne sont peut-être que des fictions. On s’interroge alors sur la possibilité de sortir de ces oppositions binaires.»

Une multitude d’ouvrages théorisent déjà ce nouvel état d’un monde habité de créatures. Dans un livre paru en 2012, le psychiatre français Serge Hefez s’est par exemple interrogé sur ce «Nouvel ordre sexuel» (Ed. Kero) et ses effets sur la famille. Camille Froidevaux-Metterie, sociologue, s’est fait remarquer en annonçant sans détour, dans «La révolution du féminin» (Ed. Gallimard, 2015), «l’avènement d’une condition humaine générique et unique». A contre-courant de cet enthousiasme, la philosophe Bérénice Levet, dans «La théorie du genre ou le monde rêvé des anges» (Ed. Grasset, 2014), s’inquiète de ce bouleversement.

S’ouvrir à tous les possibles

Mais d’où vient ce fantasme d’éradiquer les distinctions sexuelles, et non les seules inégalités sociales qu’elles nourrissent? Pour Stéphanie Pahud, ces élans ont germé d’un «désir de complétude» – autrement dit: de se sentir complet tout seul – mais aussi de «l’envie profonde de pouvoir s’exprimer dans toute sa diversité et densité. Faire exploser les catégories de genre, c’est aussi cela: pouvoir s’ouvrir à tout ce que l’on est au-dedans, et ne plus se sentir limité par des rôles sociaux» – non conformes à l’expérience intérieure que l’on fait de soi, donc.

Ouvertement critique à l’égard de la théorie du genre, Bérénice Levet croit à une motivation plus anar: «Toute transmission d’un héritage est considérée comme du formatage. Ainsi, les progenres visent à rendre aux individus cette prétendue neutralité originelle qu’ils postulent. Chacun doit s’ouvrir à tous les possibles, jouer de toutes les identités sexuées et sexuelles. Le Genre rêve d’un monde où il n’y aurait plus ni homme ni femme, mais des individus vagabondant à travers les identités et les sexualités.» Est-ce à dire un monde de (faux) anges voués à leurs pulsions libidinales les moins avouables? «Le grand combat des tenants du Genre, c’est en effet de venir à bout de l’hétérosexualité, laquelle n’aurait, selon eux, pas plus d’ancrage dans la nature que notre identité d’homme ou de femme, et serait un pur produit des sociétés patriarcales. On assiste à une véritable entreprise de ringardisation de l’hétérosexualité», affirme la philosophe.

On ne saurait nier qu’aujourd’hui il est de bon ton de s’avouer une sexualité bi, ou du moins une pratique officielle du polyamour. «Cet été, des ‘Inrocks au Courrier international’, on n’a parlé que de ça!», atteste Stéphanie Pahud. Pour Serge Hefez, il faudrait cependant veiller à ne pas extrapoler: «Cette fluidité des genres n’est pas forcément une fluidité des sexualités. S’interroger sur la féminité ou la masculinité – si ces mots ont encore un sens – ce n’est pas forcément s’interroger sur sa sexualité et son attirance.»

Vers la fin du désir?

Bérénice Levet s’inquiète précisément de ce que pourrait être l’avenir du désir dans une humanité non genrée: «L’asymétrie des sexes, cette énigme que chacun des sexes est pour l’autre, est le ressort même du désir. C’est d’ailleurs pourquoi l’acte sexuel ne se réduit ni à la simple sexualité ni au pur plaisir: il est aiguillonné par l’aspiration à déchiffrer cette énigme.» Ce qui explique peut-être pourquoi l’on n’a jamais entendu parler d’histoires d’amour chez les anges...

Le psychiatre, lui, se veut plus terre à terre: «C’est un spectre qu’agitent les conservateurs. On se dit que l’attraction vient d’une vision caricaturale de la différence, comme s’il fallait être une bimbo supermaquillée et un macho avec des pectoraux saillants et des poils partout pour pouvoir s’attirer l’un l’autre. Dans les faits, ce n’est pas comme ça que cela se passe.»

Même si «ces réflexions suscitent beaucoup d’angoisses», comme le remarque Stéphanie Pahud, on n’en est pas encore, selon la linguiste, à faire valdinguer totalement les genres. Oui, on s’inquiète du bouleversement «si les hommes et les femmes ne sont plus identifiés comme tels par leur position sociale, leurs codes». Mais en réalité, «c’est plutôt une forme de réappropriation, soit être conscient qu’il existe des normes, mais aussi de notre marge de manœuvre: on peut s’amuser avec ces normes. Normes et créativité ne sont pas incompatibles.»

Quant à l’avenir des prochaines générations, le psychiatre est des plus sereins. «Les enfants ont tout à y gagner, car le fait que les petits garçons et petites filles soient élevés ensemble et avec les mêmes valeurs crée un univers où ils se connaissent mieux. Leurs mondes seront moins étanches. Les filles auront moins de peur et les garçons moins de mépris. Ils partageront plus d’intimité et d’amitié.» Et vous, ça vous tente? On n’est pas tous obligés d’être des anges…

Eternels jeux de vestiaires

«Notre regard s’est toujours porté sur le vestiaire de l’autre», professe l’historien de la mode Alexandre Fiette. «La mode, c’est comme l’art contemporain, poursuit Gianni Haver, sociologue de l’image. Elle doit faire semblant de casser tout ce qu’il y avait avant. Dans ce sens, elle a toujours joué avec la limite et le transgenre, qu’il s’agisse de la mode garçonne des années vingt ou du jeans et T-shirt façon James Dean.» Le spécialiste précise cependant: «Reste qu’on assiste plutôt à des transferts de l’habillement masculin vers l’univers féminin, avec quelques tentatives inverses qui se sont généralement cassé la figure.» Ainsi de la jupe pour homme qui, malgré de nombreuses variations, n’a jamais vraiment pris. Quant à la mode unisexe née dans les seventies, elle n’a jamais été, pour l’historien, que slogan commercial: «Les coupes et les tailles sont toujours différentes selon que le vêtement est destiné aux hommes ou aux femmes.»

Complications masculines

Serge Hefez, psychiatre, auteur du Nouvel ordre sexuel (Ed. Kero, 2012).

Comment hommes et femmes vivent-ils cette fluidité des genres? Les femmes s’interrogent sur l’être féminin depuis un demi-siècle. D’où une remise en question de l’ordre patriarcal, dans lequel elles étaient soumises. Pour les hommes, il s’agit à l’inverse de renoncer à cette position de domination qui paraissait jusque-là très naturelle.

Cette mutation favorise donc plus les femmes? Pour le moment, elle est davantage ressentie comme un gain pour les femmes et comme un désarroi pour les hommes. Mais parce que c’est beaucoup plus récent pour eux. Avant de s’émanciper, les femmes en ont reçu plein la figure! Ce qui change aussi, c’est que les femmes sont dans le choix: elles peuvent rester dans leurs valeurs tout en acquérant un certain nombre de caractéristiques dites masculines.

Et pas les hommes? Les hommes sont plutôt dans le «ou/ou». Le fait, pour eux, d’acquérir des valeurs féminines n’est pas valorisé, c’est encore très ambivalent. Dire à une femme «tu es forte comme un homme» se veut un compliment. Mais dire à un homme «au travail, tu es comme une femme», c’est souvent péjoratif… De plus, les femmes gardent une certaine supériorité dans les capacités dites maternelles. Et lorsque des pères se voient refuser la garde de leurs enfants, ils ont le sentiment que les femmes sont devenues toutes-puissantes.

Et dans le champ du désir? Une femmes accède plus facilement à des aventures homosexuelles, sans que cela remette en question son identité. Lorsqu’il est en position homosexuelle, un homme est en position féminisée, laquelle est encore et toujours jugée dévalorisante. Cela lui fait perdre un certain pouvoir pénétrant, très apparenté à celui de la domination... Mais c’est aussi quelque chose qui est en train de changer.

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