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ABE: Retour sur 45 ans de succès

ABE retour sur 45 ans de succes

Linda Bourget, actuelle présentatrice et productrice d'ABE dit éviter de se comparer à ses prédécesseures («car sinon je ne serais jamais sortie de ma loge!»): «Chacune a sa personnalité et, de toute façon, on ne peut pas tricher à l’antenne.»

© Guillaume Megevand

À l’évocation d’ABE, acronyme si bien connu du paysage romand, des flopées de souvenirs se bousculent. Pour les téléspectateurs et téléspectatrices, c’est un générique résonnant depuis le salon, un «ça commence!» impatient, une voix et un visage familiers s’invitant chaque mardi soir dans le décor de nos foyers. Les voix et les visages ont changé au fil des années, depuis que l’inoubliable Catherine Wahli avait, en 1976, présenté la toute première émission, focalisée sur les garages automobiles. Mais la recette du succès demeure intacte. Le temps a couru, À Bon Entendeur a suivi, s’adaptant avec pertinence aux évolutions sociétales. Elle reste, quarante-cinq ans après son lancement, un rendez-vous cher au public, proposant des enquêtes, des tests, des reportages et des outils destinés à éclairer nos choix de consommation.

Lorsqu’on interroge les quatre femmes qui l’ont portée, de 1993 à aujourd’hui (Catherine Wahli est malheureusement décédée en 2011), le florilège de souvenirs est encore plus vaste. Martina Chyba, cheffe des magazines société de la RTS, présentatrice d’ABE de 1993 à 1996, évoque beaucoup d’enthousiasme et d’amusement, ainsi qu’énormément de rigueur: «Ce fut une excellente école, un concentré d’apprentissages du métier de présentatrice et celui de journaliste.»

Même son de cloche pour Isabelle Moncada, productrice du magazine santé 36.9 et à l’antenne d’ABE de 1996 à 2005: «J’en garde une expérience fantastique, très intense et hyper-enrichissante!» Manuelle Pernoud, présentatrice de l’émission de 2006 à 2019, souligne également des équipes formidables, ainsi qu’une grande variété: «Mes souvenirs sont aussi éclectiques que les sujets que nous avons traités, résume-t-elle. Cela constitue tout l’intérêt de l’émission pour moi: elle est loin de s’intéresser uniquement à l’alimentation et a beaucoup évolué avec son temps. Sachant que la curiosité est l’un des moteurs de ce métier, c’est aussi grâce à cette diversité que j’ai tenu treize ans.»

Manuelle Pernoud ©Anne Kearney / RTS

La rigueur de l’enquête

En effet, de l’obsolescence programmée aux méfaits des aliments transformés, en passant par le greenwashing, l’émission a été précurseure dans la révélation de nombreuses tendances et s’est toujours penchée avec perfectionnisme sur cette foule de sujets proches des Romandes et Romands: «Les enquêtes exigent une rigueur absolue, car elles sont parfois offensives vis-à-vis des entreprises, relate Linda Bourget, présentatrice d’ABE depuis 2020, anciennement cheffe de la rubrique politique. Les gens en ont besoin, nous recevons régulièrement des retours de téléspectateurs qui ont compris ou découvert des choses grâce à nos émissions.» Malgré quelques contrecoups, assénés par des firmes parfois courroucées de certains résultats de tests, À Bon Entendeur est toujours sortie victorieuse de ses rares procès. «Nous n’avions pas autant d’ennuis qu’on pourrait l’imaginer, car l’émission a su asseoir sa crédibilité dès le départ, affirme Manuelle Pernoud. Le travail est réalisé avec minutie, on ne l’attaque pas à tort et à travers.»

Pour Isabelle Moncada, un souvenir reste toutefois particulièrement marquant: «C’était en 2002, à la sortie de la première étude sérieuse concernant l’hormonothérapie de substitution pour la ménopause, raconte-t-elle. Une vraie bombe atomique! Les résultats soulignaient que les bénéfices de ces traitements étaient largement contrebalancés par les effets indésirables et que les dosages étaient beaucoup trop élevés. L’émission que nous avions consacrée à cette étude m’a valu ma première grosse attaque judiciaire, de la part de certains gynécologues. J’ai écopé de propos vraiment très violents, presque du harcèlement.» L’affaire s’était finalement soldée par un retrait total des charges et les excuses des plaintifs. «C’est quand même un bon souvenir, car je suis très fière de ce reportage, conclut la journaliste. Il a fait sacrément bouger les choses.»

Isabelle Moncada © Thierry Parel / RTS

«Petits pois-carottes»

En découvrant ces récits, il est difficile de croire que les émissions de consommation souffraient d’une mauvaise réputation, à l’époque où la RTSR, inspirée par leur popularité auprès du public anglo-saxon, décidait d’en lancer une à son tour: «Les thèmes relatifs à la consommation étaient qualifiés de sujets «petits pois-carottes», on disait qu’ABE était un programme «de bonne femme», déplore Martina Chyba. Mais c’est faux! Depuis le début, il s’agit d’une émission d’enquête très regardée, qui ne se limite pas à l’alimentation. Alors, pour casser cette image, j’ai voulu inviter un homme sur le plateau, avec moi. Et personne, hormis Jean-Paul Cateau (qui a rejoint l’antenne de 1993 à 1997, ndlr), ne s’était proposé!» Concernant sa propre vision de la consommation, lors de ses débuts, la journaliste ajoute:

«Je n’ai jamais établi la moindre hiérarchisation entre petits et grands sujets. On réalise toutes les productions pour le public, avec le même soin et la même intention.»
Martina Chyba © Archives RTS

Ayant fait un constat identique, trois ans plus tard, Isabelle Moncada se souvient que même ses frères lui déconseillaient d’accepter le poste. Quand on lui demande ce qui l’a poussée à se lancer malgré tout, elle déclare: «Je m’en fichais, car cela m’intéressait. J’ai toujours aimé le journalisme par preuve scientifique, l’idée de faire des tests, d’aller dans les labos. Et je trouvais qu’il s’agissait d’un honneur et d’une responsabilité incroyables de disposer d’une demi-heure hebdomadaire pour parler aux gens et leur rendre service.»

Car rendre service aux téléspectatrices et téléspectateurs reste le but principal d’ABE: «Les séquences où l’on s’intéresse aux vrais problèmes des gens, en proposant des solutions concrètes, sont très servicielles, souligne Manuelle Pernoud. Je tenais à les introduire de manière régulière, tous les mardis, et je pense que de nombreuses personnes s’y identifient, y trouvent une aide. D’ailleurs, l’un des défis de l’émission est de répondre à tous les courriers contenant des demandes. Leurs expéditeurs ne savent pas forcément vers qui se tourner et ABE peut alors les réorienter vers des organismes spécifiques, lorsqu’il n’est pas possible d’aborder leur problématique via un reportage.»

ABE au temps du Covid-19

Voilà sans doute l’une des raisons pour lesquelles la connexion avec le public n’a jamais vacillé, après quarante-cinq ans: ABE a gagné notre confiance. Si la promesse énoncée par Catherine Wahli en 1976 est inchangée («Nous voulons vous aider à comprendre certains rouages très subtils et parfois trompeurs de la consommation», disait-elle dans l’émission de lancement), les sujets se sont complexifiés, notamment depuis le début de la pandémie. Linda Bourget, dont le mandat a débuté lors d’une année marquée par la crise sanitaire, raconte: «En mars 2020, c’était le chaos. Nous avons continué, parfois sans les moyens de production habituels, à proposer des émissions avec du sens et de l’information. Il fallait répondre à l’actualité du moment et nous avons notamment joué un rôle lorsque nous avons testé la qualité des masques. Puis, il était temps de parler d’autre chose: la noirceur de la période ne doit pas nous faire perdre nos couleurs.

C’est ce qu’on pourrait appeler le cocktail ABE, un alliage entre des sujets lourds et graves, et des choses plus légères.»

Parler de success story semble presque trop facile, sachant que cette popularité s’explique avant tout par un travail acharné, une persévérance continue: «L’image d’ABE auprès du public a toujours été très bonne, c’est le programme doudou qui nous accompagne depuis quarante-cinq ans, conclut Martina Chyba. Moi-même, ado, je regardais Catherine Wahli! Il s’agit de l’une des émissions dont les gens gardent le plus de souvenirs, et je pense qu’elle peut continuer encore très longtemps.» C’est effectivement tout ce qu’on lui souhaite!

Catherine Wahli © Archives RTS

La pression de succéder à…

Chacune des quatre présentatrices et productrices interrogées se souvient avec précision de sa toute première émission pour ABE, souvent «un baptême du feu» teinté de pression: celle de reprendre le flambeau! Martina Chyba décrit la «terreur de succéder à Catherine Wahli», tandis que Linda Bourget se souvient d’avoir été horriblement stressée: «Je me disais que je devais répondre aux attentes du public, formées par des années de fidélité à l’émission, et qu’il fallait aussi trouver le ton juste.» Aussi évite-t-elle de se comparer à ses prédécesseures («car sinon je ne serais jamais sortie de ma loge!»): «Chacune a sa personnalité et, de toute façon, on ne peut pas tricher à l’antenne.»

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