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    Skieuse en Mongolie, je m’entraîne au lac de Joux

    Née dans un pays sans pistes de ski de fond, Ariunjargal, 14 ans, rêve d’une sélection aux JO de la Jeunesse. Son talent lui a déjà valu un séjour d’entraînement en Suisse. Peut-être un premier pas vers les podiums.

    Publié le 
    14 Mars 2018
     par 
    Nicolas Poinsot

    Depuis mon retour de Suisse début février 2018, il y a toujours un goût qui m’obsède. C’est celui de votre fromage. Cette odeur! Si forte. Je ne suis pas vraiment sûre d’aimer ça tellement c’est bizarre. Chez moi, en Mongolie, le fromage a un peu le même goût que le lait, c’est doux, discret. Par contre le chocolat suisse, j’adore! Durant les trois semaines passées à la vallée de Joux, je me suis rendu compte à quel point c’est un truc addictif. Mais quand même, pas aussi addictif que le ski nordique, ma passion.

    Si je suis venue ici, en plein milieu du continent européen, c’est parce que j’ai eu la chance inouïe d’être choisie pour intégrer une délégation de jeunes skieurs mongols. Avec une quinzaine d’autres adolescents de mon pays, j’ai été invitée à venir m’entraîner dans cette région de Suisse. Les journées ont été bien remplies: courses, patin à glace, échauffements au centre sportif… c’est un agenda qui nous laissait à peine le temps de nous asseoir et de nous reposer.

    Une douce obsession

    Mais la motivation est là: si je suis assez forte, je pourrai peut-être participer aux Jeux olympiques de la jeunesse, en 2020, à Lausanne. Ce serait un rêve d’y aller. Etre une sportive de haut niveau, c’est ça que je veux. Avoir des enfants un jour, oui évidemment, je l’espère, mais ma vie ne sera pas réellement parfaite si je ne deviens pas une athlète. Je m’appelle Ariunjargal et je suis née il y a quatorze ans à Teshig, un village de la province de Bulgan. Sur une carte, on le trouve tout au nord de la Mongolie, pas très loin de la frontière russe.

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    J’aime ma région. Elle est magnifique, verdoyante. Avec sa rivière qui serpente entre les montagnes, ses petits lacs, ses versants couverts de sapins, elle ressemble un petit peu à la vallée de Joux. Sauf qu’il y a bien moins d’habitants, et qu’on y croise parfois des chameaux. La vie y est simple. Les conditions sont rudes. Réellement.

    Je peux pourtant dire sans hésitation que j’ai eu une enfance heureuse. Contrairement à beaucoup de gens en Mongolie, je n’habite pas dans une yourte, mais dans un chalet en bois.

    Enfant, j’ai passé des heures à jouer dehors avec mon grand frère, qui est aujourd’hui étudiant en mécanique, et ma petite sœur. Parfois nous donnons avec plaisir un coup de main à nos parents agriculteurs. Il y a toujours de petits travaux sur la maison ou dans les cultures. Une vraie vie dans les grands espaces. Evidemment, il n’y a pas une seule piste de ski aménagée, ni dans mon village, ni dans tout le pays d’ailleurs, aussi vaste soit-il.

    Un hiver sans pitié

    Ce ne sont certes pas les montagnes qui manquent, et la Fédération mongole de ski nordique a soixante ans! Mais si les routes se goudronnent à grande vitesse depuis une dizaine d’années, les pistes pour skier, elles, restent à l’état de projet. Cela n’empêche pas les gens de sillonner la neige, en mode hors-piste. Ou d’aller patiner sur les lacs gelés, les hivers étant plutôt costauds. Il fait fréquemment -30, voire -40° C et des troupeaux entiers de bétail succombent parfois aux nuits glaciales. Pratiquer ce sport demande ainsi une bonne connaissance de la géographie des lieux.

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    C’est mon frère qui m’a initiée, lorsque j’avais neuf ans. Je suis tout de suite tombée amoureuse de cette discipline. De temps en temps, en été, il m’arrive aussi de nager dans le lac. Mais je ne sais pas, le plaisir ressenti est différent. Et puis, un jour, en revenant d’une série de brasses, j’avais découvert que tous mes vêtements avaient disparu, absorbés par les terres molles des marécages qui servent de rivage. J’avais dû rentrer à pied presque nue au village, qui est accessoirement à deux kilomètres de chez moi. C’était épique!

    Non, franchement, je crois que le ski est beaucoup plus fait pour moi. Au début, bien sûr, mon entourage se montrait réticent. Surtout ma maman, qui n’était pas trop d’accord que je parte skier dans les montagnes. Avec ce froid typiquement mongol, on tombe facilement malade en mettant le nez dehors.

    Toutefois, j’ai l’habitude de me couvrir comme il faut et aller skier est plus fort que moi. Il faut que je glisse sur la neige plusieurs fois par semaine.

    Une énergie qui détonne

    Les personnes qui me connaissent disent souvent de moi que je suis un peu un garçon manqué, tout le temps en mouvement. Je comprends qu’ils pensent ça. La plupart de mes amis sont des garçons, et je me balade souvent en training ou en jean. Je ne corresponds pas vraiment au modèle de la féminité traditionnelle, mais je m’en fiche. Et puis ce n’est qu’une apparence. Au fond de moi, je me sens profondément fille.

    Par exemple, j’adore écouter des chansons mongoles qui parlent d’amour maternel, cela me touche, m’attendrit. Si je suis un peu plus dynamique que la moyenne, ça ne signifie pas pour autant que je sois en train de devenir un mec! Par ailleurs, je consacre beaucoup de temps à lire, des bouquins sur l’histoire, notamment. Je connais parfaitement le passé de mon pays, comme les épopées de Gengis Khan, dont tous les Mongols sont fiers. Moi aussi, j’ai une certaine satisfaction à dire que je suis mongole, avec ces siècles prestigieux et cette culture nomade des steppes si proche de la nature.

    On m’a d’ailleurs permis de défendre les couleurs de ma nation il y a quelques mois, quand des gens de la Fédération de ski sont venus dans ma région. Ils cherchaient à recruter de jeunes skieurs au talent prometteur. J’ai passé les divers tests mis sur pied, et on m’a choisie! La Fédération travaille en collaboration avec un Suisse, Pascal Gertsch, et leur projet était de nous envoyer en Europe pour nous perfectionner. Avec de vraies pistes, des coaches expérimentés, du matériel de compète.

    Un ticket Oulan-Bator - Genève

    Maman était en larmes en apprenant que j’allais m’envoler pour la Suisse. Elle pleurait de joie. Mais je sais que c’était aussi un peu de tristesse, car je n’avais encore jamais voyagé si loin, à part un séjour avec ma famille au lac Baïkal, en Sibérie, à quelques centaines de kilomètres au nord de Teshig. Il y a en tout cas un aspect où, pour une fois, elle n’avait pas à se faire de souci: le climat local. En débarquant à l’aéroport de Genève, en voyant tous ces gens habillés si légèrement, je me suis demandée si on était bien en hiver. Mais c’était le cas.

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    Et la neige nous attendait dans les hauteurs des montagnes du Jura vaudois. Plus qu’un séjour de perfectionnement, ce fut une sorte de confirmation de tous les rêves qui m’habitent depuis des années.

    Comme si je commençais à toucher du doigt cette carrière de skieuse. Là, j’y étais, sur ces pistes d’Europe où tant de championnats prestigieux se déroulent.

    En Mongolie, nous suivons beaucoup les compétitions de sport d’hiver à la télé, mais surtout celles de Finlande, allez savoir pourquoi. Reste que les sommets suisses m’ont inspirée. Encouragée par les entraîneurs, j’y ai acquis une certaine confiance. Même si les montagnes mongoles sont toujours dénuées de pistes, j’ai un peu plus le sentiment d’avoir les aptitudes pour mieux les arpenter et, un jour, les dompter.

     

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