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    Syndrome Calimero: et si on se plaignait moins… mais mieux?

    La vie est trop injuste. Surtout avec nous. C’est du moins ce que nous aimons répéter entre amis, aux repas de famille, sur les réseaux sociaux, comme des victimes du destin. Pourtant, souvent, nous y avons consenti. Car ces geignements dissimulent nos frustrations, notre manque de volonté. Pour le psychanalyste franco-suisse Saverio Tomasella, il est possible de transformer la doléance en arme de positivation massive.

     

    Publié le 
    20 Avril 2017
     par 
    Nicolas Poinsot

    La faute à la crise. A mon enfance difficile. A la météo. La faute à pas de chance… Bienvenue en plein âge d’or de la plainte, que nous pratiquons tous sans trop de modération. Mais au lieu de pointer du doigt rageusement les prétendus coupables de nos maux, il serait plus sage (et surtout plus constructif) de comprendre ce qui est censé entraver notre bonheur. Le monde entier est-il vraiment injuste avec nous, ou aimons-nous éclipser la part de volonté et de lucidité qu’il nous manque pour avancer? Visite guidée de notre «calimeromania» aigüe avec Saverio Tomasella, psychanalyste et auteur de l’ouvrage «Le syndrome de Calimero» (Ed. Albin Michel, 2017).

    FEMINA: Cette manie de nous lamenter, de crier à l’injustice, est-elle devenue omniprésente au point d’avoir attiré votre œil de psy?
    SAVERIO TOMASELLA: L’époque est en effet à la plainte, et cela un peu partout. Evidemment la difficulté des temps n’y est pas étrangère, avec cette crise qui perdure, épuisante pour chacun d’entre nous. On a un peu l’impression qu’après les Trente Glorieuses ne nous attendaient que les Trente Malheureuses: précarité, incertitude, grand flou dans la politique au niveau mondial. Et puis il y a cette société de la performance qui, devenue globalisée, exige toujours plus de nous. Sans compter les exodes, les guerres, le terrorisme...

     

    Toutes ces situations de stress et de violence nous poussent à exprimer notre mal-être, qui est compréhensible.

     

    Mais se laisser aller à jouer les Calimero, est-ce bien un comportement d’adulte? Ou cela s’apparente-t-il plus à une sorte de réflexe infantile?
    En réalité, il y a une grande diversité de plaintes. Certains en usent pour se mettre en devant de la scène ou pour attirer l’attention, d’autres pour manipuler les gens et obtenir du chantage, d’autres encore parce qu’ils sont tout simplement égocentriques. Mais en-dehors de ces cas de figure, où les doléances sont utilisées stratégiquement comme outil, la plainte est très souvent immature. C’est la partie d’enfant en nous qui souffre et qui ne comprend pas, qui se sent fragile et vulnérable face aux événements. Mais attention: la maturité n’est pas un état de fait chez l’adulte, nous avons tous quelques traits d’immaturité en nous. C’est pourquoi il faut développer une certaine indulgence et bienveillance envers soi-même, envers notre part infantile qui demeure et qui ne sera jamais complètement résolue.

    Justement, peut-on, chacun, identifier un moment de notre enfance qui nous aurait rendu vulnérable, une période critique pouvant ensuite influencer toute notre vie?
    Je dirais qu’il n’y a pas un, mais des moments. Chacun de nous étant différent, les instants clefs de notre jeunesse où nous avons vécu le sentiment d’injustice peuvent varier en intensité. Ce sont parfois des choses anodines aux yeux des adultes, mais qui peuvent générer une véritable incompréhension chez l’enfant. Selon moi, ce ressenti d’impuissance, cette anxiété, sont le fondement du syndrome de Calimero. Bien sûr, il peut s’agir d’événements graves tels qu’un abandon, une maladie, des violences… Toutefois, à l’arrivée, à des degrés divers, chaque enfant aura expérimenté ce sentiment d’être dépassé. Ces moments fondateurs nous confrontent de manière irrémédiable à notre impuissance. La plainte est alors un appel à l’aide, mais également un effondrement des certitudes: peut-être bien qu’on ne pourra s’appuyer sur personne.

    Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, bien au-delà de l’enfance, les adultes se sentent davantage autorisés à se plaindre? Un barrage moral a-t-il lâché?
    Effectivement, il y a encore trente ans, cela était encore tabou, car peu élégant. Aussi, il y avait un impératif moral de ne pas exposer ses faiblesses. Mais grâce à la vulgarisation de la psychanalyse, les gens se sont sentis encouragés à plus se confier. Et surtout, cette liberté d’expression a également concerné les sentiments, les émotions, pas seulement ce qui est de l’ordre des opinions, de l’idéologie. Sauf qu’actuellement, on est à mon avis à un tournant. On est peut-être allé trop loin, ou plutôt, cette libération nous a fait partir dans tous les sens.

     

    Que voulez-vous dire par là?
    On se plaint beaucoup, sans vraiment identifier les origines de notre état. Nous en voulons au mauvais temps, aux voisins, à la fatalité... Cette habitude peut s’étendre sur des années et des années. Jusqu’à lasser, voire éloigner l’entourage. Quitter le rôle de Calimero, c’est certes reconnaître qu’il y a nombre de situations d’injustice dans le monde - ok le monde va mal, ok j’ai mes souffrances - mais aussi comprendre que ces souffrances ne sont pas comparables. Il ne faut pas relativiser celles des autres par rapport aux siennes.

     

    La plainte ne doit pas être utilisée comme une pression exercée sur autrui. Encore moins comme un chantage, du genre «puisque je suis malheureux, je vais rendre les autres malheureux».

     

    Du coup, comment apprendre à utiliser nos jérémiades à bon escient?
    Nous ne dirigeons pas les mots de notre malaise vers les véritables coupables. Critiquer les trains en retard ou se lamenter de la politique par exemple, c’est souvent une façon d’éviter de parler de soi, de ses problèmes plus personnels. La plainte permet au fond de se cacher. Il faut donc réussir à verbaliser ce qui nous tracasse réellement: identifier ce qui concrètement me révolte, comment je l’ai ressenti, et de quoi j’ai besoin dans cette situation pour que les choses aillent mieux. Etre précis dans l’expression de ce que l’on vit conduit à une meilleure résolution des problèmes.

    Pourtant, sur les réseaux sociaux notamment, les émotions négatives sont fuies comme la peste. Comme si nous adorions nous plaindre, sans tolérer qu’autrui fasse de même.
    L’explication est ici à la fois psychique et sociale. La mode de la psychologie positive, importée des USA via la vague New Age, nous a révélé qu’on pouvait étudier l’être humain autrement que par ce qui ne va pas, plutôt à partir de ce qui va. Le problème est que cette approche est devenue un diktat. Elle a été caricaturée: nous ne devons avoir que des pensées positives. Ce biais découlant d’un phénomène de masse s’observe surtout sur les réseaux sociaux. Nous ne sommes pas dans l’obligation d’aller bien 24h sur 24, ce n’est pas possible. Là réside la mascarade de notre société prétendument libérée.

     

    Malgré l’injonction apparente à pouvoir parler de tout et n’importe quoi, nous sommes paralysés par le politiquement correct. Et par conséquent nous n’arrivons plus à exprimer assez en public qui nous sommes réellement, intimement.

     

    Il ne faut pas avoir honte de lâcher sa colère, de dire franchement ce qui nous tourmente, pour mieux l’apaiser?
    C’est le nœud du problème: plutôt que mal se plaindre, ou le faire sans but, il faut réussir à identifier son objet. Râler parce que le serveur nous a pris la commande après les autres, ça n’a pas grand intérêt, et c’est fatiguant pour les autres! Le but est de passer d’une plainte confuse à une véritable indignation, voire pourquoi pas une vraie revendication, au risque qu’elle s’avère choquante, pour que notre expression soit plus intelligible. Cette clarification oblige les éventuels interlocuteurs à se positionner, et mène à une négociation. On ne geint plus dans le vide comme Calimero, mais on œuvre ensemble pour changer les choses. Et là, plus besoin de coquille sur la tête.


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