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    Regretter d'être mère, l'ultime tabou

    Sur le net, la parole se libère. Mais la question demeure: une telle déclaration, surtout venant d’une femme, est-elle une hérésie?

    Publié le 
    20 Février 2017
     par 
    Nicolas Poinsot

    Que ce soit clair: j’aime mes enfants plus que tout. Je serais capable de mourir pour eux, de marcher jusqu’à l’autre bout du monde pour eux. Mais si je pouvais embarquer dans une machine à remonter le temps et revenir dans le passé, à l’époque d’avant leur naissance, sans doute choisirais-je finalement qu’ils ne viennent jamais au monde.»

    En décidant d’écrire ces lignes sur un forum il y a quelques semaines, Sophie, 38 ans, savait que son post la condamnait à passer pour un monstre. Aux yeux des autres, et aux siens, également. «J’admets que c’est horrible de dire cela, d’avoir même tenté d’imaginer ma vie si je n’étais jamais devenue mère. Dans quels lieux aurais-je voyagé? A quoi ressemblerait mon corps? Combien aurais-je d’argent, de temps, d’heures de sommeil en plus pour moi?» Sophie sait pourtant qu’elle n’est pas un «monstre» solitaire. Ils sont même des milliers comme elle aujourd’hui.

    Sur Internet, en effet, une vague grossit depuis quelques mois. Un léger bruit de fond s’est progressivement transformé en voix audible: celle de parents, et surtout de mères, de plus en plus nombreuses, utilisant les réseaux sociaux pour confier leur regret de la maternité. Et demander, souvent sous couvert d’anonymat, si un tel sentiment est normal. Autrement dit, si elles peuvent encore se regarder dans le miroir. «Regretter d’avoir eu des enfants est un tabou très fort dans notre société, relève Nicolas Favez, professeur de psychologie à l’université de Genève (UNIGE). C’est un sentiment extrêmement culpabilisant. Mais aujourd’hui, de plus en plus de langues se délient pour l’assumer.»


    1/5 Soit la proportion, en suisse, des femmes en âge de procréer qui n’ont pas d’enfants; 6% déclarent qu’elles ne voudront jamais en avoir, précise une enquête de l’ofs en 2015.


    Absence de dépression

    Cela se voit. La page Facebook «I regret having children», créée en 2012, comptait à peine 2000 membres début 2016. Elle en affiche désormais plus de 5700. Plus pointus, les réseaux sociaux Reddit, Whisper ou Quora présentent des discussions similaires. Que s’est-il donc passé pour que le web se mette soudain à frémir? Les récents travaux d’Orna Donath, une sociologue israélienne, ont clairement contribué à libérer la parole. Dans une étude publiée fin 2015, elle met en pleine lumière le «regretting motherhood» (le regret permanent de la maternité) et démontre sa réalité, bien différente de la classique dépression postnatale qui, elle, se résout généralement en quelques semaines. Largement relayé par la presse, ce travail fit figure de déclic voire, dans certains pays, de véritable grenade. En Allemagne, le débat médiatique a même été passionnel. «C’est, au fond, un fait de société peu étudié par la communauté scientifique, souligne Nicolas Favez. Presque comme s’il n’existait pas.»

    Or, non seulement il existe, mais il a même «toujours été présent», poursuit le professeur de l’UNIGE. Google enregistre des requêtes du type «I hate being a mother» (je déteste être mère) depuis belle lurette, bien qu’une hausse nette des recherches soit constatée à partir du milieu des années 2000. Résultat, aux Etats-Unis, 3% des parents disent regretter d’avoir donné la vie, selon une enquête du ministère de la Santé. Ils sont 8 à 9% au Royaume-Uni et en Allemagne à en croire divers sondages parus dans les médias.


    ©Getty Images/Ikon Images

    Quelque chose s’est donc passé au cours de la dernière décennie pour que tant de personnes regardent à ce point la parentalité de travers. Et si elle était tout simplement devenue plus difficile? C’est probable pour Nathalie Nanzer, pédopsychiatre, responsable de l’unité de Guidance infantile aux HUG de Genève: «Notre manière de vivre la parentalité a beaucoup évolué. Il y avait autrefois davantage de soutien social et familial, il n’était pas question de gérer tout cela seuls. La tâche est devenue plus exigeante à la fois sur le plan temporel et matériel.»

    Sans compter qu’à cet isolement s’ajoute un facteur, pur produit de notre récente société de la performance: l’obligation de réussir. «Les parents reçoivent de plus en plus d’injonctions», fait remarquer la psychothérapeute belge Isabelle Roskam, co-auteur du livre «Le burn-out parental» (Ed. Odile Jacob, 2017). Depuis la signature de la Déclaration universelle des droits de l’enfant, en 1980, «les parents sont sommés de tout mettre en œuvre pour être à la hauteur du bonheur auquel leur progéniture a droit», poursuit Isabelle Roskam. Une course au bien-être qui «met sur eux une pression incroyable - inédite dans l’histoire - exercée par la société et le regard des autres parents.»

    Surtout des mères

    Lucie, 42 ans, mère de trois enfants, et vivant à Lausanne, reconnaît que cela participe pour beaucoup à son sentiment de regret. «Je les adore, mais avec le recul, j’aurais préféré vivre sans cette responsabilité permanente, écrasante. Mes actes, mes émotions, ma personnalité influent sur eux, sans que je puisse entièrement savoir ce qui les impacte. Malgré tous mes soins pour réussir leur éducation, une partie échappe forcément à mon contrôle. C’est très angoissant.»

    Et dans cette quête censée être enthousiaste d’une descendance à l’aise dans ses Converse, ce sont les femmes qui souffrent le plus. «Elles sont prises dans cet engrenage, car depuis toutes petites, leur rôle est de prendre soin d’autrui», éclaire Isabelle Roskam. Ce qui semble expliquer pourquoi les «regretters» sont plus souvent des mères que des pères. Elles sont même une sur cinq, dans le pays de Goethe, à avouer avoir commis une erreur en donnant la vie. Les prises de parole dans les médias sont d’ailleurs toutes féminines. Ecrivaines, éditorialistes, ou même humoristes: on se souvient avec délectation des sketches doux-amers de Florence Foresti sur les joies tant vantées de la grossesse et de la maternité. Sur l’autre rive de l’Atlantique, la comédienne Chelsea Handler a abordé le même sujet dans une vidéo Youtube. Drôle, décalée… mais aussi terriblement subversive. «La transition vers la parentalité se traduit par un changement important dans la vie des femmes, observe Jean-Marie Le Goff, Maître d’enseignement et de recherche en démographie à l’université de Lausanne et co-directeur de «Devenir parents, devenir inégaux» (Ed. Seismo, 2016). Elles passent davantage de temps à la maison, assument plus de tâches ménagères et sont, de ce fait, confrontées à une situation plus inégalitaire par rapport au conjoint. La contradiction ressentie entre réalité et envies peut alors inspirer des regrets, et des regards en arrière, vers son existence d’avant.»


    13% C’est la proportion de couples qui regrettent d’avoir fondé une famille, selon une enquête menée en Belgique en 2012.


    Sauf que, dommage, mais ces dames sont priées de garder leurs désillusions pour elles. «On sera facilement solidaire d’un père qui raconte à quel point son nouveau quotidien est difficile, note Nicolas Favez. En revanche, face à une mère qui ose dire que la maternité ne la comble pas au plus haut point, les réactions seront plus épidermiques.» Ou tout bonnement féroces.

    Sur Internet, les témoignages de mamans évoquant leur «regretting motherhood» se soldent presque toujours par des commentaires d’une rare violence. Elles y sont taxées d’êtres d’égoïstes, sans cœur, voire de criminelles. Certains internautes n’hésitent d’ailleurs pas à comparer ce sentiment à un abus sur mineur. «Ces enfants sont les parasites du bien-être. Ils perturbent maman dans sa quête de soi», relève même, avec une ironie nauséabonde, une plume conservatrice de l’hebdo «Die Zeit», en 2016.

    Choisir, c’est renoncer

    Mais pourquoi tant de haine? «Si ce discours de mamans qui confient regretter la maternité est si tabou, c’est parce qu’il bouscule quelque chose de l’ordre du sacré, analyse Isabelle Roskam. L’art occidental, notamment, a véhiculé durant des siècles cette imagerie du lien quasi divin entre la mère et l’enfant.» On comprend mieux, dès lors, pourquoi nombre de mamans dans cette situation optent pour le témoignage anonyme sur le web, tandis que «les pères osent davantage se plaindre à visage découvert en consultation», ainsi que le souligne la psychothérapeute belge. «On a trop idéalisé la maternité, qui est censée être le plus grand moment dans la vie d’une femme, reprend-elle. La confrontation avec l’expérience vécue ne peut que générer des frustrations, car on n’est préparé qu’à la moitié de la vérité.»

    Reste que ces «regretters», qui brisent la banquise morale et se font lyncher par toute une société, ont peut-être bon dos. Des adultes immatures et peu préparés? Une minorité déviante? Une anomalie anecdotique dans le monde merveilleux de la reproduction humaine? Peut-être pas, finalement. Et s’ils disaient tout haut ce que beaucoup murmurent tout bas?

    Car ces parents nostalgiques, selon les spécialistes, sont un peu l’arbre qui cache l’Amazonie. «La réalité? Quasiment tous les parents traversent des périodes de regret, assène Nathalie Nanzer. J’entends ce type de plaintes tous les jours, il n’y a rien de plus normal. Cette ambivalence n’a pas à être étiquetée comme une pathologie ou vécue comme une honte.» Le fait de devenir parent comporterait une crise identitaire que l’on peut comparer à celle que vivent les adolescents. «On est heureux de grandir, mais on est triste de quitter définitivement l’enfance, illustre la pédopsychiatre des HUG. On perd forcément des choses pour toujours en devenant parents, et ces deuils ne seront jamais totalement effacés.» Tout à coup, les soi-disant parents indignes deviennent même des chantres de la sagesse. «Savoir accepter cette ambivalence est un signe de maturité psychique, pas du tout une marque de faiblesse. Amour et regret n’ont rien à voir.»

    «La nuance réside juste dans l’intensité et la fréquence de ces sentiments négatifs, rebondit Isabelle Roskam. Si le regret devient envahissant et empêche toute émotion positive d’affleurer, cela devient un problème.» L’exprimer, ce remord, qu’il soit diffus ou obnubilant, n’a cependant plus à être synonyme de péché. Juste de réalité. La perfection, en matière de parentalité, est un mythe… qu’il ne faut pas regretter.

    Le coming-out de la mère imparfaite

    En 2015, trois journalistes françaises signent «Mauvaises mères», un ouvrage visant à briser le carcan de la supermaman. Mais le véritable pavé lancé dans l’espace médiatique est le livre d’Orna Donath, «Regretting Motherhood». Une prise de conscience pour nombre d’internautes, voire un tsunami, comme en Allemagne, pays où les mamans pas assez fusionnelles avec leur enfant sont traitées de «Rabenmutter», les mères corbeaux. Les travaux de la chercheuse y suscitent un débat houleux, faisant passer les «regretters» pour de mauvais parents. «Ce n’est pas une question d’aimer ou de détester les enfants, écrit Orna Donath. Ce qui est au cœur de la discussion, c’est la maternité, pas les enfants.»

    Le sujet débarque en 2016 sur les écrans, mais avec un ton plus détendu: dans le film «Bad Moms», avec Mila Kunis, on découvre un trio de mères au bord du burn-out, décidant de jouer les Thelma et Louise de la maternité en s’accordant du bon temps malgré l’opprobre général.

     

     

     


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