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    Enfants: créons-nous une génération Bisounours?

    Alors que la vie se fait de plus en plus violente, entre précarité et menaces terroristes, les histoires pour enfants bannissent aujourd’hui toute tragédie. Rassurant ou plutôt inquiétant?

    Publié le 
    21 Août 2016
     par 
    Anne-Sylvie Sprenger

    Le rose bonbon a envahi les programmes jeunesse. Les héros de nos enfants ne connaissent plus ni la misère ni la maladie. Encore moins la mort, le handicap ou la guerre. Aucune séparation, deuil ou conflit parental pour troubler leurs joyeuses aventures. Ces drôles de zozos sont littéralement mis en bulle, bien à l’abri des drames de l’existence. Bref, sur une autre planète. Aux grandes tragédies se sont substituées des thématiques plus légères et didactiques, telles que la triche, le gaspillage, la solidarité. Autant de sujets rattachés au quotidien des enfants et qui, surtout, ne risquent pas de les angoisser ou de les perturber. Dans la vie, cependant, il n’y a pas d’âge limite pour les sales histoires. Est-ce donc vraiment la meilleure façon de les armer face au réel? «Les créations contemporaines pour enfants paraissent en effet expurgées de toute aspérité, de toute référence à des drames sociaux ou existentiels, et pour tout dire de toute allusion à la difficulté d’être», atteste le philosophe Eric Deschavannes, coauteur de «Philosophie des âges de la vie» (Ed. Grasset). L’heure ne serait plus qu’à «l’humour» et aux «bons sentiments».

    Même constat du côté de la psychologue Béatrice Copper-Royer, par ailleurs membre du comité d’experts du jeune public au CSA, le gendarme de la télé française. «La production récente est beaucoup plus attachée à la réalité, c’est-à-dire aux tracas, qui ne remuent pas d’émotions fondamentales.»

    Evacués, les récits traumatisants d’abandon, façon «Petit Poucet» ou «Hansel et Gretel», mais aussi les dessins animés mettant en scène la guerre ou encore la mort d’un parent. Ce que s’autorisaient encore des séries de la fin des années 1970, telles que «Candy», «Rémi sans famille» ou «Les quatre filles du docteur March» n’est plus acceptable. Aujourd’hui, Lulu Vroumette se met au recyclage, T’choupi se dispute avec ses camarades et Dora apprend à aider ses amis. Mais que s’est-il donc passé?

     

     

    L’enfant, cet être à part

    Pour le sociologue de la culture Olivier Moeschler, l’édulcoration des récits pour les petits est à mettre en lien avec la transformation du statut de ces derniers. «Au XIXe siècle, l’enfant était un adulte miniature, pour le meilleur ou pour le pire: apprendre le piano et la littérature ou travailler dans les mines. La notion actuelle d’enfant a été «inventée» au XXe siècle, avec ses besoins, sa spécificité. Parallèlement est née une certaine peur de brusquer les individus.» L’enfant est donc désormais clairement «autre», c’est-à-dire différent des adultes. Eric Deschavannes partage la même analyse: «Socialement, ce basculement correspond à la fin du travail des enfants et à la scolarisation de masse, qui s’accompagne d’une séparation, puis d’une autonomisation du monde de l’enfance vis-à-vis de l’univers des adultes.» Dès lors, les plus jeunes ont droit à leur propre culture.

    Disney joue un rôle déterminant dans le façonnement de l’enfant nouveau. Si des œuvres expressément destinées au jeune public voient le jour dès la fin du XIXe siècle, pour M. Deschavannes, «le basculement vers la mièvrerie s’opère réellement avec Walt Disney, dont les œuvres représentent l’archétype de la culture de masse à destination de l’enfance». Revisitées, les histoires de «Cendrillon» et consorts en perdent leur cruauté. Saviez-vous ainsi que, dans la version originale, la Petite Sirène se suicide, que la Belle au bois dormant se fait presque dévorer par la mère du prince et que Pinocchio accuse Gepetto d’abus?


    ©Getty Images

    Réaction de défense

    Le succès de Walt Disney aurait-il fini par donner le ton et contaminer tous ses concurrents? Pour Geneviève Djénati, psychologue et auteure de «Psychanalyse des dessins animés» (Ed. de l’Archipel), ce n’est pas si simple. «Les Américains ont établi des normes très strictes lors de la production de dessins animés. Des contraintes épouvantables ont été imposées aux réalisateurs», rappelle-t-elle, avant d’ajouter que «cette idéologie bloque le circuit de diffusion. Dès lors, si vous voulez que votre œuvre soit diffusée, vous avez intérêt à vous soumettre aux normes américaines.»


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    Par ailleurs, l’aseptisation de la culture enfantine se heurte de front à la réalité, observent les spécialistes. «Les jeunes, aujourd’hui, s’avèrent très mêlés à la vie des adultes. Ils sont aux prises avec des situations compliquées, qui ne sont clairement pas de leur âge», explique la psychologue Béatrice Copper-Royer. Quotidiennement, ils se trouvent en effet confrontés aux aspérités de l’existence. Cette situation se révèle souvent douloureuse pour les parents qui souhaiteraient les protéger. «Les fictions sirupeuses sont une sorte de contrepoids à un monde perçu comme violent», analyse-t-elle encore. Le sociologue Olivier Moeschler rappelle en outre que «la culture est double. Elle sert de refuge, de fuite dans un autre monde, meilleur. Mais elle est également un outil pour mieux comprendre et affronter le monde qui nous entoure. Or, l’écart entre cet ailleurs, construit pour les enfants, et le réel, oppressant, se creuse. Nous privilégions désormais clairement la culture refuge.»

    Berceuse à illusions

    Est-ce pour autant la voie à suivre? Alors que la vie se fait de plus en plus violente, entre précarité et menaces terroristes, pourquoi s’acharner à proposer aux enfants des œuvres toujours plus mièvres? «C’est peut-être précisément parce qu’il est devenu difficile de protéger les enfants que la culture «jeune public» se redéfinit en partie comme un refuge, un cocon», rétorque Olivier Moeschler. Cette prévenance n’est cependant peut-être pas sans danger. Pour Eric Deschavannes, «ce flux d’images inoffensives peut constituer un mur de surprotection qui isole du réel. Or, nous le savons tous, l’éducation est avant tout une recherche de la juste mesure», précise-t-il. «Les enfants ne sont dès lors plus armés pour faire face au réel, tonne de son côté Geneviève Djénati. Car un dessin animé ou un livre sans intérêt ne permettent pas une discussion autour des défis que pose la réalité.» Sa consœur Béatrice Copper-Royer rappelle d’ailleurs combien la construction de la personnalité passe par la fiction: «Les enfants ont précisément besoin d’apprivoiser leurs peurs à travers des récits imaginaires. C’est ainsi qu’ils se construisent.»

    C’était là la force des contes traditionnels, transmis oralement de génération en génération. «Au travers du conte, l’enfant intègre la représentation de la réalité du danger et de la dureté du réel, rappelle le philosophe Eric Deschavannes. Or, aujourd’hui, nous sommes soit dans le pur divertissement sans valeur éducative, soit dans la prétention éducative, sous la forme d’une production édifiante ajustée à la mode de la bien-pensance contemporaine. On n’incite pas les enfants à grandir!»

    Et si c’était justement cela qui séduisait certains parents dans cette culture «Bisounours»? C’est en tout cas ce que laisse supposer le sociologue Olivier Moeschler: «Ce monde idéal s’adresse peut-être moins aux enfants qu’aux parents. Ces derniers sont en effet soucieux de donner à leur progéniture l’image rassurante d’un monde où tout va pour le mieux.» Histoire de les bercer d’illusions, encore un peu. Le plus longtemps possible…

    Témoignages

    Olivia, 47 ans, institutrice

    «Je suis d’une autre génération. J’ai grandi essentiellement avec les contes de Grimm et de Perrault. Mes parents ne nous laissaient pas souvent regarder la télévision. Un jour, j’ai voulu partager avec mes élèves un de mes contes préférés: «Le Petit Poucet». Pour moi, c’est une évidence de raconter ces récits traditionnels, comme «Le Petit Chaperon rouge» ou «Les trois petits cochons». Eh bien, cette fois-là, je m’en suis mordu les doigts! J’ai eu des histoires pas possibles avec les parents, puis c’est remonté jusqu’au directeur de l’établissement.

    On m’a reproché d’avoir effrayé des enfants avec ce conte qui raconte comment un bûcheron et sa femme se mettent en tête de perdre l’un de leurs enfants, faute d’avoir de quoi tous les nourrir. Cette famille traversait des difficultés financières, je le conçois et j’en suis désolée. Mais leur enfant n’était pas si perturbé que ça. Il avait compris qu’il ne s’agissait là que d’une histoire, de même que les enfants ne commencent pas à avoir peur lorsqu’on leur lit des histoires de sorcière… Ils savent faire la part des choses. C’est cela que je constate surtout dans mon métier: la capacité des enfants à recevoir ce que les adultes n’osent plus leur proposer. Comme de lire un vieux livre usé. On pense que, face aux tablettes, cela ne les intéressera pas. En fait, c’est tout le contraire!»

    Sylvie, 38 ans, maman

    «Lorsque le papa de Lou est décédé, j’ai cherché des livres pour enfants qui traitaient de la question de la mort et du deuil. J’ai trouvé sans peine. C’est ensuite que les choses se sont gâtées. Un jour, ma fille a réagi très violemment, elle devait avoir alors 5 ans: la mort n’existait nulle part, il n’y avait que son papa qui était mort. Ses camarades de classe et ses héros préférés, tous avaient un papa vivant. Tous vivaient avec maman et papa. C’est alors que je me suis mise à rechercher des dessins animés qui évoquaient ces drames de l’existence. Il n’y en avait pas.

    Par chance j’ai pu retrouver, sur YouTube, un des dessins animés cultes de mon enfance: «Candy», orpheline de père et de mère, mais aussi «Les Quatre filles du docteur March». Ensuite, j’ai mis la main sur le coffret de «Rémi sans famille». On les a regardés ensemble, on en a parlé ensuite, évoqué les côtés noirs que pouvait prendre l’existence, tout en soulignant que – malgré tout – on pouvait être heureux. Lors des attentats de Paris, elle n’a été que peu choquée. Je sais qu’elle est encore petite, mais je suis persuadée que le fait d’avoir évoqué la guerre, devant ces dessins animés, y est pour quelque chose. Elle avait intégré que cela pouvait aussi faire partie de la vie.»

     

     

     

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