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J’ai passé vingt ans sous l’emprise d’une secte

J’ai passé vingt ans sous l’emprise d’une secte

Aujourd’hui, la liberté est mon leitmotiv: je n’ai plus peur d’être damnée.

© Sandra Garrido Campos

Issue d’une famille croyante, ma mère a rejoint une communauté sectaire après ma naissance. Adhérer à une discipline de vie stricte centrée sur la spiritualité était pour elle une manière de se distinguer, de vivre autrement. Sa foi était très ostentatoire. Il fallait témoigner de Dieu tout le temps et partout. Sa ferveur a vite contaminé toute la cellule familiale. Lire la Bible, respecter les dogmes prescrits par les diacres était notre quotidien. Chacun de nos gestes, chacune de nos paroles faisait l’objet d’un jugement moral. Nous étions enfermés dans une prison mentale, loin du monde et des gens «normaux». La télévision, les livres et la musique étaient proscrits, tout contact avec des personnes extérieures au mouvement était mal vu.

Chaque été, mon frère et moi étions envoyés dans les camps de vacances organisés par la secte, à la campagne. On y lisait la Bible. Les responsables, informés par nos parents de notre conduite, nous faisaient la morale. On nous répétait qu’aucun salut n’existait hors du mouvement, que celles et ceux qui n’étaient pas des nôtres étaient voués à la damnation éternelle. Ce fanatisme me mettait hors de moi, je ne comprenais pas pourquoi la foi qu’on nous enseignait était si injuste et discriminatoire.

A l’âge de 7 ans, j’ai commencé à fréquenter l’école publique

Au début, c’était perturbant de voir des enfants jouer, jurer, se bagarrer à l’heure de la récré. Je me sentais comme une extraterrestre. Cette liberté, ces explosions d’émotion me faisaient paniquer. J’ai senti d’instinct que, pour m’intégrer, je devais taire mon appartenance religieuse. Ce qui m’a amenée à avoir une forme de double vie. La semaine, j’avais la peur constante que mes camarades de classe apprennent mon existence sectaire. Le dimanche, j’assistais au culte en le rejetant du plus profond de moi. Je ne me sentais à ma place nulle part, avec le sentiment de vivre dans un mensonge permanent.

Au fil des années, l’endoctrinement s’est poursuivi. Parmi les épisodes les plus terribles figure le baptême de mon père. Je devais avoir une quinzaine d’années lorsque nous avons assisté à la cérémonie. Les participants étaient en liesse, moi je pleurais. Au milieu des chants d’allégresse, un diacre m’a rejointe en me disant que c’était une bonne chose de verser des larmes.

«Tu finiras damnée»

Quelques années plus tard, j’ai été envoyée à l’étranger pour y être baptisée à mon tour. Je suis partie contre mon gré. Après un mois de sermons en tout genre, j’ai fini par lâcher. Je me souviens très précisément du jour J: nous étions une quarantaine d’adolescents sur la plage, vêtus de blouses blanches. A côté, des éphèbes jouaient au beach-volley. Après cette mascarade, les responsables se sont entretenus avec chacun de nous. Lorsque j’ai dit vouloir être journaliste, mes paroles ont fortement déplu: pour la secte, c’était une voie inutile aux plans de Dieu. Au fond, le but du séjour n’était pas seulement de nous baptiser, mais de nous asservir à vie à la secte en nous consacrant entièrement à elle. J’étais révoltée.

Pour les filles, les obligations morales étaient plus strictes que pour les garçons. On nous disait d’être obéissantes, de rester vierges jusqu’au mariage, de ne pas faire de projets. Certains métiers étaient conseillés, d’autres totalement proscrits. Il ne fallait jamais poser de question, ni s’opposer aux décisions prises pour nous. Lorsque j’ai eu 17 ans, un responsable m’a fait la leçon devant toute l’assemblée. Ma mère l’avait informé que j’entretenais des amitiés avec des garçons. Durant un temps qui m’a semblé infini, il a fustigé ma naïveté et mon manque de moralité. Si je continuais ainsi, si je décidais de faire fi de ses conseils, je finirais fille-mère, pauvre et damnée. Cette humiliation publique m’a profondément marquée.

Ma rupture avec la secte a eu lieu trois ans plus tard. Je n’ai pas choisi ce moment par hasard: à 20 ans, mes parents m’ont estimée assez mûre pour choisir ma voie. Un jour que les membres étaient venus chez nous pour y tenir leur assemblée, j’ai écouté patiemment les premières palabres, les chants, puis j’ai regardé ma montre, empoigné mon sac, et je suis partie. Ce fut mon tout dernier culte.

«Ta famille t’a bousillée!»

C’est en m’éloignant du foyer familial pour faire des études que, peu à peu, je me suis reconstruite. Le processus a pris du temps car les dommages étaient conséquents. L’angoisse d’être damnée avait créé en moi une tension quasi permanente. Lorsque j’ai commencé à fréquenter l’université, je me suis sentie perdue. L’autonomie qu’on attendait de moi était si nouvelle! Je m’en sentais incapable. En plus, ironie du sort, c’est encore à mes parents que je m’adressais lorsque je rencontrais des problèmes administratifs.

Malgré tout, j’ai continué à vivre et à me battre. Contre mes propres préjugés, donc. Quelques claques m’ont permis d’y voir plus clair, de briser certaines idées que la secte avait insinuées en moi. Je me souviens d’une rupture amoureuse particulièrement douloureuse. Mon compagnon de l’époque, plutôt compréhensif et calme de nature, m’avait alors lancé: «Ta famille t’a bousillée!» Une autre fois, au cours d’une discussion avec un ami, j’ai compris que l’endoctrinement que j’avais subi m’avait aliénée. Il était possible de vivre sa spiritualité en dehors de la secte, de considérer que la religion n’est pas la vérité mais une construction plus ou moins réussie réalisée par les hommes.

L’actualité me rappelle ce que j’ai traversé. Vivre dans un groupe qui prétend détenir la vérité et qui empêche toute possibilité de débat est une expérience qui peut asservir les personnes les plus fragiles. Passer du côté de ceux qui détiennent la vérité, avoir des certitudes qui peuvent nuire à quiconque ne les partage pas peut s’avérer très dangereux. Aujourd’hui, la liberté est mon leitmotiv: je n’ai plus peur d’être damnée. Je travaille comme indépendante car je ne supportais plus l’autorité d’un patron, les ordres arbitraires. J’ai fait la paix avec mes parents. Je ne leur en veux plus. Ceux à qui je ne pardonnerai jamais, en revanche, ce sont les membres de la secte, à présent dissoute.

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