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«Je suis une hackeuse créative»

Je suis une hackeuse créative témoignage

«Pour simplifier, je dis que je suis développeuse web, mais je suis plus une artiste hackeuse, avide de projets interactifs.»

© Corinne Sporrer

La technologie? Non, on ne peut pas dire que je sois tombée dedans toute petite. Ado, mon seul rapport aux ordinateurs était la tenue d’un blog et l’envoi de mails. On peut difficilement faire moins geek. Avec mon environnement familial, pourtant, on aurait pu penser le contraire, ma mère étant prof de maths, mon père ingénieur, et mon frère informaticien. Du coup, j’étais un peu l’alien de la famille. Les maths et la technique, ça n’était clairement pas mon truc. Moi, ce qui m’intéressait, c’était l’art.

Des choses qui bougent

Bricolages, découpages, dessin… Depuis toute petite, j’avais un but: devenir animatrice de dessins animés, sans même penser une seconde au côté technique. Après le collège, j’ai naturellement intégré l’Ecole cantonale d’art du Valais. Pour moi, l’art c’était avant tout l’animation, mais ça m’a ouvert à bien plus de choses. Lors des portes ouvertes organisées par l’ECAL, l’Ecole cantonale d’art de Lausanne, je suis tombée sur le projet d’un ancien étudiant: sur un mur, une bande de soufre qu’il fallait gratter, comme sur une allumette, mettait le feu à une animation sur écran géant. Je me suis dit: «C’est vraiment trop cool, je veux faire des choses comme ça, des choses qui bougent.» Je me suis alors inscrite à la filière Media & Interaction Design.

J’y suis allée avec toute la confiance de la jeunesse, persuadée de ma valeur. En vérité, je ne savais pas à quoi je m’engageais! Les étudiants qui y entrent sont censés avoir une solide culture visuelle, mais aussi se passionner pour toutes les nouvelles technologies. Moi, je n’avais aucune base technique. Je ne savais même pas ce que c’était que d’exécuter du code informatique, ni même que ça marchait comme ça, un programme. J’ai découvert que, pour 50 fr. et avec des ordinateurs pas plus grands qu’une boîte d’allumettes, on pouvait réaliser des projets qui paraissaient magiques! J’ai réellement appris à créer des choses, à réaliser une idée avec de la technologie. J’ai été introduite à des processus techniques finalement assez simples, ouverts à tous, et qui pouvaient être intégrés à des projets artistiques ou de design.

Hacker Facebook

Toutefois, avant d’en arriver là, je prends d’abord une grande claque. J’ai appris plein de trucs, mais à la dure. J’ai passé des heures et des heures à étudier et à écumer les tutos sur internet. La révélation, si on peut appeler ça comme ça, ce fut la découverte du Raspberry Pi. Au début, je n’arrivais pas à comprendre que cette petite boîte de 8 cm sur 5, environ, pouvait faire autant de choses qu’un PC portable. J’essayais de le brancher à mon ordi, alors qu’il suffisait d’y ajouter un clavier et un écran. Côté circuits électriques, j’ai profité de l’expertise de mon père (j’y ai d’ailleurs toujours recours aujourd’hui, par exemple pour un projet de collier pour chien connecté).

Une des premières créations qui m’a réellement emballée était un travail effectué dans le cadre de l’ECAL. Il s’agissait de réaliser une automatisation de Facebook. Avec deux autres étudiants, nous avons utilisé un vieux téléphone filaire relié au web et à un écran. Lorsqu’on décrochait, une voix souhaitait la bienvenue sur Facebook, comme sur une hotline, et précisait: «Si vous voulez liker les posts de Beyoncé, tapez 1, pour les posts de Jay-Z, tapez 2.»

C’était une manière de détourner un objet existant, une action habituelle, mais avec un résultat complètement différent de celui attendu. C’est une chose à laquelle je suis d’ailleurs toujours sensible dans mon travail actuel.

Techniquement, aussi, c’était intéressant, dans la manière de détourner les impulsions des touches pour les lier à Facebook. Au final, ça avait une tournure geek, mais aussi un aspect poétique, ironique qui m’a beaucoup plu.

A ma sortie de l’ECAL, en 2015, j’ai passé six mois en Angleterre et six mois en Afrique. A mon retour, j’avais des quantités de photos. Toutefois, l’idée d’infliger à mes proches des heures de visionnage sur un ordinateur ou mon téléphone portable me semblait fastidieuse. J’ai alors cherché un moyen de rendre ça un peu plus rigolo, moins ennuyeux. C’est comme ça qu’est née l’idée d’un globe terrestre pour gérer ma bibliothèque de photos. Dans les faits, il suffit de toucher un pays pour que s’affichent sur votre ordinateur toutes les photos prises à cet endroit.

On navigue ensuite en tournant le globe d’avant en arrière. J’ai fait ça dans mon coin avec un Arduino – une carte électronique programmable –, tout en documentant mon projet sur l’Arduino Blog, YouTube et GitHub, une plateforme de partage de codes. C’est ce qui m’a valu d’être un peu médiatisée pour la première fois. Du coup, de temps en temps, des gens m’écrivent qu’ils reproduisent mon globe terrestre, m’envoient des remarques, me posent des questions. En Inde, une équipe l’a utilisé pour répertorier les universités dans le monde.

Google Arts & Culture

J’aime que mes projets fassent sourire, amusent, aient une dimension ludique. Je pense qu’on peut être à la fois drôle, intéressant et pertinent. Désormais, je suis indépendante. Mon client principal est Google Arts & Culture, qui répertorie des centaines de milliers d’images d’œuvres d’art, en collaboration avec les principaux musées mondiaux. Dans une sous-section, le Lab, une quantité de gens comme moi, cherche des manières créatives, intéressantes, différentes de les présenter, tout en mettant en valeur les technologies maison. Color Hunt, par exemple, que j’ai développé avec un ingénieur de Google, permet d’interagir avec un tableau de maître. L’algorithme compare la couleur et la variation de luminosité d’une photo que vous lui présentez et modifie le tableau original suivant cette nouvelle palette. L’effet est saisissant, surtout sur les œuvres que vous connaissez bien.

Pour simplifier, je dis que je suis développeuse web, mais je suis plus une artiste hackeuse, avide de projets interactifs. En ce moment, un de mes clients est un ancien collègue qui a lancé ClipDrop, une application permettant de copier-coller des photos depuis un smartphone vers un ordinateur. C’est bluffant. Toutefois, j’essaie de dégager plus de temps pour le côté artistique. Ainsi, lié à mon quotidien chamboulé par le Covid-19, j’ai créé une série de cartes postales de lieux qui n’existent pas.

Sur le modèle des GAN, ces algorithmes utilisés pour créer des visages inconnus, mon programme se base sur des paysages réels pour en construire de nouveaux, réalistes, mais complètement imaginaires. J’aimerais en faire un service de commande en ligne de cartes postales, en collaboration avec la Poste, par exemple, pour que chacun puisse faire un pied de nez à la grise réalité actuelle.

Beaucoup d’idées d’installations interactives me sont d’ailleurs venues durant le confinement. Par exemple: comment partir en vacances sans partir? Ce serait un projet plus important – et plus cher – que ceux que j’ai menés jusqu’à présent. Une résidence artistique serait sans doute nécessaire pour le mettre sur pied. Finalement, en art comme dans la vie, tout reste encore à inventer.

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