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«J'ai retrouvé mon amour de jeunesse à 80 ans»

Vecu Bluette photo Zoe Jobin

Bluette a retrouvé son amour de jeunesse, Cornelis, soixante ans après leur première rencontre.

© Zoé Jobin

"C'est mon frère qui m’a présenté Cornelis. Ce jeune Hollandais était venu en Suisse pour apprendre le français et faisait un stage de jardinier avec lui à Blonay. Comme il était seul le week-end, mon frère l’a ramené avec lui à la maison, à St-Loup. On s’est vu, on s’est causé, on s’est plu. C’était un vrai coup de foudre. J’avais 19 ans et besoin d’une épaule sur laquelle me reposer, de quelqu’un avec qui partager mon jardin secret. Il est resté deux ans en Suisse, avec quelques allers-retours en Hollande, et quand nous étions séparés nous nous écrivions régulièrement. À l’époque, je travaillais comme maîtresse de couture entre Orbe, Chavornay et Vaulion. Je me souviens que, dès que j’en avais l’occasion, je partais en bus retrouver Cornelis à Montreux pour passer du temps avec lui. C’était merveilleux.

Et puis un jour, il a dû repartir en Hollande auprès de son père qui faisait commerce de bulbes de tulipes. Il m’a proposé de l’épouser et de le suivre, mais mon père craignait que ma mère ne se remette pas d’un tel départ. Il m’a demandé de mettre un terme à cette histoire. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et j’ai cessé d’écrire à Cornelis.

Depuis ce jour, je n’ai plus eu de nouvelles. J’ai juste appris par mon frère que Cornelis, anéanti par le chagrin, était parti vivre en Australie. J’ai fini par accepter la situation et j’ai continué ma vie. Peu de temps après, j’ai rencontré celui qui est devenu mon mari, mon cher Jean Delafontaine. Il habitait Aubonne et m’avait indiqué la route un jour où je partais rejoindre des amies d’école pour une fête. Il était charmant et prévenant.

De mon côté, j’avais été très évasive. Je lui avais juste dit que je m’appelais Bluette Loup et que je travaillais à Orbe. Quelque temps après, il m’envoyait un paquet de raisins à l’école où je travaillais. On s’est revus. On a fait connaissance et même si c’était trop tôt alors pour m’engager, il s’est accroché. À 22 ans, j’étais mariée. Nous nous sommes installés à Chavornay, puis à Echallens, avant de nous établir à La Sarraz, dans la maison où je vis aujourd’hui. Nous avons eu quatre enfants, Jean-Michel, Christian, Françoise et Luc. Nous avons eu une belle vie, pleine de rires, de fêtes et de bonheurs. Aujourd’hui j’ai quatre petits-enfants et huit arrière-petits-enfants.


Un jour, la surprise

Les années ont passé. Mon mari et moi louions alors dans notre maison un appartement à une Française prénommée Odile. Un soir, nous batoillions sur la terrasse avec elle et une de ses amies qui était stewardess… et Hollandaise! Jean n’a pas pu s’empêcher de lui parler de Cornelis. Il était bien sûr au courant de cette histoire, car nous ne nous cachions rien. Il lui a même dit que si mes parents ne me l’avaient alors pas interdit, je serais partie vivre en Hollande! À ce moment-là, je n’ai pas trop réagi. Ce n’est que quelque temps plus tard, après que mon mari était décédé, qu’Odile m’a demandé l’adresse de Cornelis, que je connaissais bien sûr toujours par cœur. De retour en Hollande, Monique, son amie, a mené l’enquête. Elle a consulté le recensement, mais ses parents étaient morts et ses sœurs avaient changé de nom. Plus de trace de Cornelis Van Til.

Son enquête l’a ensuite conduite en Australie, où Cornelis avait émigré après notre douloureuse séparation. Parfois le hasard fait bien les choses, car c’est par une annonce publiée par Monique dans le journal des Hollandais à l’étranger que la voisine de Cornelis a appris qu’on le recherchait. Mis au courant, mais sans savoir qui le cherchait, Cornelis a répondu à l’adresse indiquée au bas de l’annonce. Monique lui a posé plein de questions pour être sûre que c’était bien lui. Il était alors veuf lui aussi et avait eu six enfants. Il avait 83 ans, et moi 80. Il n’a pas pu s’empêcher de m’écrire!

J’ai reçu un matin dans ma boîte aux lettres ce mot, écrit en français: «Bluette, tu es toujours vivante?» avec son nom et son adresse, c’est tout. Il m’a avoué ensuite avoir rempli une corbeille de brouillons avant de m’écrire. Nous nous sommes écrits, nous racontant nos vies et envoyant des photos de nous avec nos cheveux blancs.

Un amour intact

Comme il venait tous les deux ans rendre visite à ses sœurs en Hollande, il m’a proposé de passer me voir à La Sarraz. Je lui ai dit qu’il pouvait dormir à la maison, il y avait de la place. Je me réjouissais de partager de bons souvenirs, mais je ne pensais pas à lui en tant qu’amoureux. Le jour où il est arrivé en train depuis Amsterdam, je l’attendais sur le quai de la gare de Lausanne. Je lui avais dit que je serais sur le quai à 18 h, habillée de rouge.

Quand il est descendu du train et que nous nous sommes revus, c’était comme si nous ne nous étions jamais quittés. Nous étions amoureux corps et âme. Nous nous sommes embrassés et avons passé le trajet jusqu’à Vallorbe collés l’un à l’autre sur la banquette. Nous avons repris notre histoire à la page où nous l’avions arrêtée. Depuis ce jour, il y a douze ans, notre amour est intact et Cornelis est venu en Suisse cinq fois. Je nous ai acheté des abonnements généraux et nous avons sillonné le pays ensemble. Je suis allée le voir trois fois en Australie, j’ai vu l’opéra de Sydney et l’océan. C’était magique. Mes quatre enfants ont tout de suite adopté Cornelis et les siens aussi, après s’être mutuellement apprivoisés.

Chaque mercredi et samedi, Cornelis m’appelle durant 45 minutes. Nous échangeons des mots d’amour, racontons nos journées ou parlons politique. C’est mon meilleur médicament.

Je suis reconnaissante pour tout ce que la vie m’a offert, j’ai d’ailleurs tenu à partager ce cadeau avec ma famille et mes proches le jour de mes 90 ans, en confiant mes souvenirs à Christine de Coulon dans un petit livre qui porte mon prénom. Je ne regrette rien, parce que j’ai fait ce que je voulais faire. La cerise sur le gâteau, ça a été de retrouver mon Cornelis."

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