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C’est encore très fragile, je le sais, je le sens

Il faudra du temps pour que tout cela cicatrise. Mais au moins je n’ai pas perdu ma fille. Il y a encore un an, je m’étais presque résignée à l’idée qu’on ne la reverrait plus. Que la secte avait été la plus forte. Quand j’y repense, je me dis que c’est vraiment l’ironie du sort. J’avais tout mis en œuvre pour que cela n’arrive jamais. Je viens moi-même d’un milieu sectaire. Mon père faisait partie de la branche la plus extrême des darbystes, secte alors très répandue dans ma région. Ma mère, benjamine choyée d’une famille aisée, s’était distancée des siens pour suivre son mari. Ils tenaient un commerce et s’occupaient d’un élevage de chiens.

Lui voulait un garçon. Ils ont eu une fille, qui plus est, malvoyante (ndlr: Elisabeth souffre d’une dégénérescence maculaire liée à la myopie). Dans leur vie de dur labeur, mon handicap leur a pesé comme une tare. Loin de toute compassion, ils se sont montrés intransigeants: après l’école, je livrais des marchandises et nourrissais les chiots.

J’étais leur domestique

Etait-ce dû à mes lunettes «cul de bouteille» ou à ma maigre garde-robe et à mes cheveux longs? Ma vie sociale était quasi inexistante. J’allais parfois chez une copine. Mais je n’osais inviter personne chez nous. J’ai compris bien plus tard pourquoi. Les années ont passé. Mon père a finalement accepté que j’entre au gymnase à condition que je continue à assumer mon travail à la maison.

Epuisée par ce nouveau rythme de vie, j’ai perdu mon œil gauche quelques mois plus tard. J’avais 17 ans. Dès que j’ai pu, j’ai pris mon envol. J’ai eu une chance incroyable côté trajectoire professionnelle. J’ai rencontré des gens qui m’ont fait confiance, qui m’ont apporté la reconnaissance que je n’avais pas eue enfant. Et, malgré mon handicap, j’ai rapidement accédé à un poste à responsabilité.

Une sacrée victoire!

Quand mon mari et moi avons eu, des années plus tard, le bonheur d’avoir une fille, je l’ai éduquée pour qu’elle ne vive jamais ce que j’avais enduré: nous avons beaucoup voyagé, visité des expositions… Bref, fait le plein de culture. A cinq ans, elle parlait déjà l’anglais. C’était une petite très éveillée. Je pense, avec le recul, que nous l’avons trop gâtée. Mais je voulais vraiment qu’elle ait tout en main pour mener sa vie, libre des contraintes d’ordre religieux.

Son entrée à l’Université était de bon augure. Mais c’était sans compter avec les liens qu’elle avait maintenus, à notre insu, avec les mormons, une communauté qu’elle avait choisi d’étudier dans le cadre de son travail de fin de maturité. La première fois qu’elle les a rencontrés, son père et moi l’avons accompagnée. Nous voulions nous assurer qu’elle ne serait pas endoctrinée.

Tout s’est bien passé

C’est bien après avoir rendu son travail qu’elle a commencé à devenir de plus en plus distante. Le jour où elle nous a invités à l’église des Mormons pour son «baptême», cela a été le choc: je la vois encore, dans son habit blanc, rayonnante, prête à l’immersion complète. Nos relations se sont très vite dégradées. Pendant la même période, ma vue s’est détériorée. Les risques de cécité augmentant, j’étais préoccupée et je n’ai pas saisi à quel point ma fille était en quête de spiritualité. J’ai laissé aller sans réaliser les conséquences.

Peu de temps après son baptême, elle a invoqué notre soi-disant mésentente conjugale, qualifiant la vie à la maison d’infernale, et nous a annoncé qu’elle «partait au vert». C’était bien sûr un prétexte. Mais nous sommes restés abasourdis et impuissants: elle était majeure et donc libre de ses mouvements.

Pendant des mois, nous n’avons plus eu de nouvelles

C’est par des amis que nous avons appris qu’elle s’était fiancée, puis mariée à un mormon. Les mormons ont tenté de nous contacter, mais j’ai refusé de leur parler. Je ne voulais pas avoir affaire avec ceux-là mêmes qui la manipulaient. Par hasard, nous l’avons également croisée dans un supermarché. De la voir ainsi habillée comme une vieille et porter les cheveux longs m’a tout de suite renvoyée à mon enfance.

C’est après son mariage que nous avons été invités par son psychologue à une séance commune. Notre fille était en pleine dépression et avait le corps couvert d’eczéma. Au cours de la deuxième séance, nous avons été accablés de tous les maux et le lien s’est à nouveau rompu. Comment expliquer ma rage, mon désespoir? Alors que j’avais donné le meilleur de moi-même pour que ma fille puisse mener une vie libre, on me reprochait de ne pas avoir été à la hauteur. Pire que tout, ma fille me tournait le dos, reproduisant le schéma de ma mère à l’époque, en adhérant à des préceptes que j’avais combattus. J’avais jusque-là réussi à vivre une vie épanouie, aussi bien sur le plan professionnel que privé. En agissant de la sorte, ma fille me «cadenassait»,me renvoyait au passé. C’était un peu comme si je devais payer ces années de bonheur. J’ai eu l’impression durant tous ces mois de contenir une structure rigide en moi.

L’idée d’avoir perdu ma fille m’avait enlevé le goût de vivre

Je n’arrivais d’ailleurs pas à pleurer. J’étais comme sonnée. L’expression «faire son chemin de croix» a pris tout son sens. J’ai passé par les nombreuses étapes d’un deuil: la déception, la colère, la tristesse et enfin la résignation. Au moment où je pensais que nous l’avions définitivement perdue, elle s’est rapprochée de nous. Est-ce parce qu’elle est devenue à son tour maman? Je l’ignore. Depuis la naissance de notre petite-fille, nous nous revoyons régulièrement. De manière tacite, nous n’abordons que rarement le sujet qui fâche: la religion.

Nous tentons de repartir à zéro, de construire une saine relation. Prudemment, sans nous presser. Tout est encore si fragile. Il n’y a pas longtemps, elle s’est coupé les cheveux qu’elle avait très longs. Ça ne veut peut-être rien dire. Mais ça m’a fait plaisir.

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