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Interview

Fabrice Midal: «Le bonheur, c'est se sentir autorisé-e à être qui l'on est»

Fabrice midal interview bonheur

«La vie est semée de difficultés profondes, mais il s'agit de comprendre qu'être heureux-se, c'est faire de notre mieux et parvenir à être en adéquation avec nous-mêmes. Et cette simple pensée peut absolument tout changer.» - Fabrice Midal

© GETTY IMAGES/DR AFTER123

«Es-tu heureux-se?» La question paraît simple, mais renferme des montagnes de croyances, d'images et d'interrogations. Et c'est en ces termes que le philosophe et auteur français Fabrice Midal a choisi de débuter son nouvel ouvrage, paru le 18 janvier 2023 chez Flammarion. La question du bonheur et les obstacles insoupçonnés qui nous empêchent de l'atteindre en habitent chaque page. Au fil des chapitres, l'auteur distille différentes pensées, sentiments ou convictions qui voilent notre soleil et nous propose des exercices pratiques, schémas de pensée et affirmations destinés à paver notre propre chemin vers le bonheur.

Rien que le titre résume déjà cette promesse: Tout ce qui nous empêche d'être heureux et ce qu'il faut savoir pour l'être. En effet, aux yeux de Fabrice Midal, les barrières qui entravent notre route renferment des clés essentielles qu'on se prive trop souvent d'utiliser. Les réflexions des philosophes grecs, dont la sagesse est follement intemporelle, rejoignent ici les constats d'un auteur moderne, dont la plume s'appuie sur des exemples concrets tirés de sa propre vie. En 28 chapitres, le fondateur de l’École occidentale de méditation propose de nous emmener en voyage, à la recherche de nous-mêmes et du véritable bonheur: car pour lui, les deux sont intrinsèquement liés.

Et si cette promesse vous semble un brin chimérique, Fabrice Midal compte bien vous prouver qu'une nouvelle perspective sur le bonheur suffit parfois à le rendre accessible.

Interview

FEMINA Quelle a été l’idée de départ, le déclic qui vous a poussé à choisir ce thème et à écrire ce livre?
Fabrice Midal
Cela faisait longtemps que je voulais essayer d’aborder cette question philosophique qui anime la pensée depuis le temps de Socrate et de Platon. Je trouve dommage qu’elle soit réduite à des conseils de bien-être parfois niais, et qu’on ne réalise pas toujours à quel point elle est centrale. J'ai donc souhaité redonner à la question du bonheur toute sa dimension essentielle, celle qui nous concerne dans chacun de nos choix de vie. Se demander ce qui nous rend heureux-se, c’est décider ce qu’est pour nous une vie digne d'être vécue. En partant des constats et des réflexions des philosophes grecs, j'ai voulu reprendre cette question à neuf, afin de l'adapter aux défis de notre temps.

Par ailleurs, je me suis beaucoup penché sur la connotation d'illégitimité qui entoure la question du bonheur: il s'agit de l'idée selon laquelle nous n'avons pas le droit d'être heureux-ses, car tant de personnes souffrent en ce moment même, notamment en raison de la guerre en Ukraine. Albert Camus s'était emparé de cette idée en écrivant que face aux malheurs qui accablent le monde, nous devenons «tristes comme des cure-dents». Or, à ses yeux, «il faut être fort et heureux pour bien aider les gens dans le malheur».

Le titre de votre ouvrage suggère que nous n'avons pas forcément conscience de ce qui nous empêche d'être heureux-ses.
Il s'agit du grand enjeu du livre. Lorsqu'on se demande ce qui nous empêche d’être heureux-ses, on est déjà en chemin et on peut mettre des choses en place pour transformer notre vie. Nous avons l'impression de ne pas avoir le droit de se poser cette question, alors qu'elle est essentielle.

L’ouvrage commence avec une question que vous pose fréquemment votre père et que vous trouviez, au départ, stressante: «Es-tu heureux?». Comment cette question a-t-elle transformé votre vision du bonheur?
C'est la raison pour laquelle j'ai mis autant de temps à écrire ce livre. En effet, cette question m'a longtemps évoqué l'image d'une personne bronzée, au bord de la piscine, les poches pleines d'argent, entourée d'enfants sages et aux côtés d'un-e conjoint-e souriant-e. J'étais alors obligé de constater que cette idée idyllique ne correspondait absolument pas à ma vie, puisque je me sentais parfois tendu, inquiet, malheureux... C'est en comprenant que le bonheur n'a rien à voir avec cette image éthérée qui nous est vendue, que ma perspective a changé. Être heureux-se, c'est autre chose. Il s'agit de l'art d'être en accord avec soi-même, de sentir que ce qu'on fait a du sens, de construire un lien profond avec les êtres qu'on aime et avec le monde.

Dès qu'on change de perspective, la question «Es-tu heureux-se?» signifie plutôt «Es-tu en chemin?» À partir de là, on peut concevoir le bonheur non pas comme un état statique mais comme quelque chose de dynamique, tel qu'un cheminement.

Par exemple, le bonheur de jouer au tennis ne vient pas uniquement de l'instant précis où l'on remporte le match. Il se cache surtout dans les moments où l'on enfile nos chaussures, où l'on s'entraîne, et dans tout le temps qu'on passe sur le terrain. Tout ce chemin, tout ce processus, fait qu'on est heureux-se de jouer au tennis.

Il s'agit donc d'une manière de rendre le bonheur plus accessible?
Oui, car cette idée plutôt étroite d'un bonheur hédoniste me semble nous égarer. Il convient plutôt d'accepter d'être heureux-se, même si l'on traverse des épreuves difficiles. Le bonheur ne comprend pas uniquement les moments merveilleux ou parfaits! Cette idée peut provoquer un immense soulagement, car on réalise enfin qu'il n'est pas nécessaire de cocher toutes les cases de la représentation idyllique et absurde du bonheur, pour se sentir heureux-se.

Dans le livre, je raconte un souvenir particulier de ma vie, lorsque j'avais accompagné un ami à l'hôpital, après un malaise. Le soir, en rentrant chez moi, je m'étais senti heureux, car j'avais fait ce que j'avais à faire et parce que mon ami allait mieux. La journée avait pourtant été difficile et j'avais paniqué, mais elle m'avait également apporté du bonheur. Même lors d'un moment difficile et effrayant, j'avais accompli quelque chose qui faisait sens. Et j'étais heureux, malgré tout.

Dans l’un de vos chapitres, on retrouve votre croisade contre l’injonction à être calme et zen: comment celle-ci nous empêche-t-elle d’être heureux-ses, selon vous?
Nous avons tendance à confondre le bonheur avec un état de calme, alors qu'il est plutôt animé d’un certain élan, d'un enthousiasme, d'une certaine forme de ferveur. On imagine qu’être heureux-se nécessite d'être détaché-e des choses, de ne pas être ému-e, de ne jamais se sentir triste. Cette idée est extraordinairement fausse, inaccessible et culpabilisante! Personne ne ressent jamais de tristesse dans sa vie.

Au contraire, être heureux-se revient plutôt à ressentir tout le panel de nos émotions.

Au fond, je souhaite souligner l'importance de sentir qu’on brûle d’un désir de faire des choses. Cela m'évoque notamment la phrase «Dieu vomit les tièdes», qu'on retrouve dans l'Apocalypse (passage 3 14-16). Cette expression me semblait très forte, dans la mesure où le bonheur n'est pas la tiédeur, mais le fait de sentir quelque chose brûler en nous.

À plusieurs reprises, vous soulignez la nécessité de se montrer vulnérable et d'oser ôter notre armure, au risque de se couper de notre propre identité. Donc, pour trouver le bonheur, il faut oser s’ouvrir et prendre le risque de souffrir?
Cette armure de protection nous est souvent très utile. Il est bénéfique de la garder lorsqu'on est face à des personnes dures ou dans un contexte professionnel, par exemple. Mais elle devient problématique lorsqu'on ne l'enlève jamais. À l'instar des chevaliers du Moyen-Âge, il convient de l'ôter lorsqu'on est hors de danger et surtout de reconnaître que ce danger n'est pas perpétuellement présent. Accepter d'être vulnérable revient à accepter d'être touché-e, d'être aimé-e.

Pourquoi avons nous tendance à porter trop souvent notre armure?
On nous présente l'idée qu’on devrait être tout-e-puissant-e-s, invulnérables, des personnes dépourvues d'états d’âme et capables de se montrer efficaces du matin au soir. Ainsi, la société nous encourage à nous couper de notre humanité. Or, on ne peut être heureux-ses que si l'on parvient à faire la paix avec notre humanité. En voulant bien faire, dans le but d'être accepté-e, on se persuade qu'il vaut mieux tenter d'entrer parfaitement dans le moule. Mais si l'on s'adapte à un moule qui nous est imposé, on n'est pas vraiment nous-mêmes. Et donc, on ne peut pas vraiment être heureux-se.

Dans le livre, vous dénoncez l'idée destructrice et culpabilisante selon laquelle «Ce que tu es ne compte pas, seul ce que tu produis vaut la peine d’être retenu.» Est-ce la société actuelle qui tend à nous convaincre de cela?
La société tend en effet à imposer cette idée, mais cette stratégie n'est absolument pas bénéfique, car les gens en souffrent. Tout le monde constate le délitement du lien social et le renforcement des égoïsmes, car les gens n’osent pas être eux-mêmes. Ils sont égoïstes car ils sont coupés d’eux-mêmes et exigent des autres et du monde de répondre à leurs problèmes. Quand on est heureux-se, on ne demande pas aux autres de combler nos manques ou de gérer nos problèmes, puisqu'on affronte ces défis par nous-mêmes.

Et pour apprendre à changer notre perspective et entamer ce chemin vers soi-même et le bonheur, votre ouvrage est parsemé d’exercices.
Quand j'ai écrit ce livre, je souhaitais qu'il prenne la forme d'un manuel, dans le but d'aider les lectrices et lecteurs à trouver leur propre chemin. Il ne s'agit pas d'un essai philosophique, mais d'un guide destiné à aider les gens à se mettre en mouvement.

Que répondriez-vous aux personnes qui se sentent peut-être découragées d'avance et se disent qu'on ne peut trouver le bonheur de cette manière, juste en changeant un peu de perspective? Car tant de paramètres hors de notre contrôle entrent en jeu...
Cela n'a pas de sens, puisque nous prenons des décisions tous les jours. Le choix de notre tenue, le choix de téléphoner à un proche, nos actions du jour... Lorsqu'on se demande ce qui nous empêche d'être heureux-se, notre existence change forcément, puisque cette simple question peut impacter chaque petite décision, chaque pensée qui constitue notre quotidien. Le problème est cette fausse idée inatteignable du bonheur, celle qui nous résiste en raison de son inaccessibilité.

La vie est semée de difficultés profondes et d'embûches, mais il s'agit de comprendre qu'être heureux-se, c'est faire de notre mieux. C'est être en adéquation avec nous-mêmes. Et cette simple pensée peut absolument tout changer.

Donc pas besoin, pour vous, de viser à devenir cette fameuse «meilleure version de soi»?
Non, on devient heureux-se en osant être tel-le que l'on est, et pas en imaginant une meilleure version de soi. Il convient de se rencontrer réellement et de se débarrasser de l'idée qu'on n'est jamais assez bien tel-le que l'on est. C'est lorsqu'on se connait vraiment que quelque chose peut se transformer dans notre manière de concevoir notre définition du bonheur et notre façon de le vivre.

Alors, pour conclure, quelle est votre définition du bonheur?
Il serait dommage de délimiter le bonheur par une définition propre. Chacun-e doit trouver la sienne. Pour certaines personnes, le bonheur est le fait d'aimer, de se sentir aimé-e, de se sentir en adéquation avec soi-même, de toucher à un sentiment de paix... J'invite à chacun-e de rouvrir le champ des possibles en se libérant d'un ensemble de fausses croyances. Le but est de découvrir un chemin via lequel nous pouvons apprendre à être plus librement nous-mêmes. Être heureux-se, c'est sentir qu'on est pleinement autorisé-e à être ce qu'on est, comme on est.

Informations pratiques

Fabrice Midal sera de passage en Suisse lors du Salon du Livre de Genève, qui se déroulera du 22 au 26 mars 2023.

L'auteur sera également présent à Genève le 18 juin 2023, lors d'une journée d'exercices, de méditation et de discussions sur le thème «Soyons heureux», au Palais de l'Athénée.

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