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Enfants tyrans à plein temps

Enfants tyrans plein temps

«Les enfants qui étaient des tyrans à temps partiel grâce à l’école ou la crèche vont remplir leur rôle à temps plein. Le confinement est une belle chance pour les parents de redonner un peu d’autorité qui manquait tellement à ces enfants-là» explique Marcel Rufo, pédopsychiatre.

© Getty Images

Ils n’obéissent à aucune règle, s’opposent à tous les ordres. Du lever au coucher, ce sont eux qui commandent dans la famille.

«Les enfants tyrans ont pris le pouvoir à la maison, lance Didier Pleux, psychologue et psychothérapeute, auteur du livre «De l’enfant roi à l’enfant tyran» (Ed. Odile Jacob), Ce que j’ai écrit il y a vingt ans est toujours valable, mais ce que j’ai constaté, c’est que c’est encore pire aujourd’hui.»

Son livre posait les prémices du phénomène. Sa nouvelle édition, parue en mars, enfonce le clou: les enfants tyrans sont toujours plus nombreux, et toujours plus jeunes, à faire la loi dans leurs familles. «De 10%, ils sont passés à 80% à consulter. La plupart des parents viennent parce qu’ils pensent que leurs enfants ont des soucis d’estime d’eux-mêmes, d’angoisse, voire de dépression, ce qui se traduit le plus souvent par des difficultés scolaires. Or, ces problèmes sont souvent liés à une carence éducative et non à un problème affectif quelconque», défend le psychothérapeute. Confinement oblige, les parents ayant un modèle de bambin despotique à domicile peuvent légitimement se poser la question: va-t-il définitivement prendre le pouvoir et asservir son monde puisqu’il aura sa cour autour de lui quasiment 24 heures sur 24?

Fragilités exacerbées

Pour le pédopsychiatre Marcel Rufo, le confinement va fatalement créer des tensions internes: «Ils vont être des tyrans à temps plein, alors qu’ils l’étaient à temps partiel grâce à l’école ou à la crèche. Les parents fragiles, peu autoritaires ou démagogues risquent de repartir dans des excès de troubles éducatifs et donc de renforcer les tyrans… la situation pourrait devenir insupportable.» Et de souligner que ces enfants sont tyranniques du fait de fragilités familiales, exacerbées durant ce moment de confinement en tribu. Celui-ci ne devrait toutefois pas réveiller des natures qui auraient été dormantes jusque-là chez certains enfants, tempère le psychothérapeute Philip Jaffé:

«Je ne pense pas que le confinement déclenche ces comportements, mais il peut les péjorer et accentuer des fragilités parents-enfants. Le développement des traits tyranniques se fait sur du moyen/long terme, ça ne s’actionne pas spontanément. Toutefois, peut-être que ce moment particulier va créer de nouvelles pathologies tyranniques…»

Lueur dans l’obscurité qui a déjà bien entamé le moral des parents et des enfants depuis quatre semaines, les trois spécialistes s’accordent sur un point: confinement égal plus de temps à consacrer à sa famille, c’est donc aussi l’occasion de remettre un peu d’ordre dans son fonctionnement. «Les parents ont une belle chance de redonner un peu de l’autorité, qui manquait tellement à ces enfants tyrans, ça va les rassurer», affirme Marcel Rufo. «Ceux qui étaient victimes de l’absence de temps pour être de bons parents peuvent trouver une opportunité de le devenir dans cette situation. Confrontés à leurs obligations parentales par défaut, ils se réveillent, se découvrent des compétences qui étaient dormantes ou pas sollicitées», ajoute Philip Jaffé. Feuille de route en quatre clés.

1. Ne jouer ni les éducateurs ni les gentils animateurs

«Mon fils est un petit tyran, soupire Sophie, maman de Charles, 7 ans. Le plus dur c’est de gérer ses frustrations, ce qui est encore plus compliqué puisqu’il n’y a plus le cadre scolaire pour structurer l’organisation.» Il s’agit dès lors de compenser sans se perdre, car c’est aux parents de prendre le relais puisqu’ils ont le temps. Trop de temps même, ce qui peut générer d’autres frustrations, comme le fait de ne pas pouvoir s’éloigner l’un de l’autre et d’être dans un espace plus ou moins réduit.

«Généralement assez débordés, les parents profitaient de pouvoir souffler quand leurs enfants allaient à l’école. Il n’y a plus d’échappatoire dans le confinement et c’est le moment de trouver des clés pour encadrer les enfants», explique le psychothérapeute Philip Jaffé.

Pour Valérie, mère célibataire à la maison avec son fils de 9 ans, c’est la parfaite opportunité pour revoir certaines règles d’éducation: «J’ai toujours eu tendance à être plutôt laxiste, je me disais que pendant ses journées à l’école il était suffisamment drillé, qu’il avait droit à la récompense après et que ça m’arrangeait bien d’être la maman câline, lâcher prise, sport… mais je me suis rendu compte qu’on ne faisait pas beaucoup d’activités ensemble. Cette période me met devant pas mal de réalités. Je dois faire des réglages.» Ou comment être présent sans être envahissant ni se laisser envahir. Car c’est bien là l’écueil, comme le souligne Didier Pleux: «Dans ce contexte de manque de liberté, le risque c’est d’en donner trop – pour qu’il ne s’ennuie pas –, qu’il prenne ça pour un dû et qu’il chosifie ses parents devenus instituteurs le matin et gentils animateurs l’après-midi. Et tout va tourner autour de l’enfant. C’est le moment d’établir très vite un agenda du quotidien.»

Les enfants tyrans pourraient-ils vraiment prendre le pouvoir définitivement pendant le confinement?
© Getty Images

2. Rééduquer lentement

Si Sophie a finalement réussi à cadrer son fils de 7 ans pour qu’ils organisent ensemble la journée, devoirs inclus, elle avoue avoir lâché du lest sur les heures de coucher et le sommeil: «Il avait tendance à se réveiller et à venir dormir dans mon lit avant le confinement, mais on avait réussi à régler ce problème. Maintenant, il le fait à nouveau systématiquement et plus les semaines avancent plus c’est difficile. Je baste et me dis que je remettrai des règles après. On fait comme on peut…» Idem pour Valérie, qui aimerait reprendre le contrôle sans être tout à fait prête à durcir les règles: «Nos enfants ont encore plus besoin de nous comme parent rassurant. Il n’est pas évident de se montrer rigide, de poser des règles strictes, dans cette période chahutée.»

La reprise en main ne se fait pas du jour au lendemain, donc, et elle peut coincer aux entournures chez certains.

«L’enfant tyran décide des rythmes. Il s’agit de faire une rééducation lente, sinon, changer les règles d’un coup générera des conflits, temporise le psychothérapeute Didier Pleux.

«A un enfant qui abuse des écrans, on peut dire qu’à cause du travail et du rythme d’avant, on n’avait pas remarqué combien il était accro. Aujourd’hui, on le voit, à chaque fois qu’on lui demande d’arrêter, sa colère est disproportionnée comme si on lui enlevait son biberon. Pareil quand on lui demande d’être autonome dans sa scolarité: il regarde quinze minutes son livre et il repart sur les écrans», continue Didier Pleux. Une manière de reprendre le pouvoir progressivement en faisant en quelque sorte son mea culpa de parents jusque-là trop accaparés par leurs emplois du temps pour fixer des règles qui auraient peut-être empêché junior de verser dans la tyrannie. «Il faut le faire graduellement, parce que c’est nous, parents, qui avons failli. On en profite pour dire ce qu’on constate, en noircissant les choses, mais en le disant comme si on était des observateurs», continue le spécialiste. On remet ainsi les pendules à l’heure.

3. Oublier la négociation

Elle choisit de partir à l’école en micro-short. Il refuse de venir s’asseoir à table pour manger. Il n’ira au lit qu’une fois son épisode de Ninjago terminé, même s’il est déjà 21 h. Les tyrannies enfantines du quotidien sont dans les petits détails qui usent. Toutefois, si jusque-là on optait pour la négociation, histoire de gagner du temps, ou en tout cas d’y croire, en période de confinement, cette tactique n’a plus lieu d’être. «Son épisode de Ninjago n’est pas terminé? On éteint la télé, il part en tapant des pieds et cinq minutes après, il dort, raconte Matthias, papa d’un petit Luca de 5 ans, Depuis que je ne lui laisse plus le choix, ça marche!» Un point auquel adhère Philip Jaffé, pourtant plutôt favorable à une vie familiale démocratique:

«Les enfants devraient avoir beaucoup plus voix au chapitre. En même temps, il faut qu’il y ait un ordre qui règne et ça, c’est une tâche parentale», selon Philip Jaffé.

La clé? Ne surtout pas céder au tout négociable. «Le risque avec les enfants tyrans, c’est qu’à force de négocier, ils vont jouer leur va-tout (comme tout bon négociateur) et faire exploser la négociation.»

Valérie s’y emploie depuis quelques semaines, comme elle le raconte: «Jusqu’à maintenant, je disais: Je te laisse regarder ce truc puis après tu fais ça. Il faut absolument que j’inverse ça. Pareil quand on joue ensemble, c’est trois parties de cache-cache, pas une de plus, pas une de moins. Quand on tient, c’est une satisfaction. Je ne sais pas si ça sera payant à terme pour mon fils, mais moi, j’ai progressé dans mon rôle de parent. C’est une entente qu’on a clairement, même s’il me marche un peu dessus.»

4. Montrer qui est le chef

«Dans les guerres, il faut des chefs pour partir à l’assaut et résister à l’ennemi. Les parents doivent reprendre leur place de chef dans ce moment de tension et protéger leurs enfants», affirme Marcel Rufo.

Ainsi, si on a été moins éducateurs à cause du travail, de la fatigue ou par manque de temps, c’est le moment d’accepter aussi de se dévoiler sous un autre angle, en tant que parents plus présents, même si ce n’est pas par choix.

«On ne sera pas parfait, mais il faut en tout cas être un modèle et ne pas se laisser tenter par les plaisirs immédiats, comme nos quinze apéros par jour ou nos séries à la chaîne. Ça sera dur pour nous aussi, mais l’autonomie ne marche pas dans un contexte difficile, il faut mettre des gendarmes dans la maison», explique Didier Pleux.

Et fixer des règles sans systématiquement les discuter avec les enfants, même si l’éducation bienveillante a du bon aussi. «Il ne s’agit pas non plus de devenir un Père Fouettard à imposer des règles sans partage, sans empathie, continue le spécialiste. Prenons les bons côtés de la psychologie positive, mais rajoutons-y toutes les exigences nécessaires à l’autorité parentale, comme on déciderait de tel médicament pour telle maladie.» Cette sorte de désintoxication éducative et d’harmonisation dans le confinement devrait renforcer les fonctionnements familiaux, selon les spécialistes et, pourquoi pas, renverser les régimes despotiques des bambins.

Trois ouvrages références

A consulter en famille, en fonction des problématiques rencontrées au quotidien, quand on a sous son toit un petit tyran qui mène son monde, ces trois ouvrages sont à avoir absolument dans sa bibliothèque, virtuelle ou pas.

«De l’enfant roi à l’enfant tyran» (nouvelle édition), Didier Pleux, Ed. Odile Jacob

Comment reconnaître un enfant tyran, comprendre sa domination sur la famille, quel rôle parental jouer face à lui. Avec des conseils éducatifs pour ne pas se laisser déborder et des exemples parlants.

«Qui commande ici? Petits conseils aux parents d’enfants tyrans», Marcel Rufo et Philippe Duverger, Ed. Anne Carrière

Pas de conseils ni de méthode miracle, mais un échange entre deux spécialistes autour de la thématique, avec ses succès et ses échecs. Enrichissant.

«L’enfant toxique. A qui la faute? Comment s’en sortir?» Philip Jaffé, Ed. Favre

Se fixer des objectifs, valoriser la parole, se faire confiance, écouter son enfant… des conseils, mais aussi des typologies d’enfants toxiques, pour mieux les comprendre.

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