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Témoignages: Elles s'aiment, simplement

Femmes en couple depuis 40 ans elles saiment simplement

«C’était la première femme que j’ai rencontrée, je l’ai "mariée", elle restera l’unique femme de ma vie.» - Marie-Hélène, 74 ans, à propos de Georgette, 83 ans.

© Zoé Jobin

Anne-Marie et Jeanne

Russin (GE), par un après-midi de septembre. Debout, devant la table ronde de son jardin aux allures de paradis, sous les pommiers et dans les parfums de glycine, Anne-Marie tend un cadre des deux mains: «Voulez-vous voir une photo de Jeanne?» Elle sourit, tend le portrait noir-blanc de la femme avec qui elle vit depuis quarante-sept ans et lâche cette phrase folle: «A 78 ans, c’est la première fois que je parle publiquement de mon homosexualité.» Pourquoi si tard? «Vous savez, en fait, on ne m’a jamais posé la question. Ni en public ni en famille.» Aujourd’hui, Anne-Marie Grobet prend donc la parole, mais seule. Sa Jeanne, 96 ans, a préféré ne pas participer à l’interview, jugeant que «leur vie ne regarde qu’elles».

Comment passer quarante-sept ans d’amour sans réelle existence publique de couple? La question est en fait très anachronique. Plus on écoute Anne-Marie et plus on s’en rend compte. Elle raconte une époque où l’on pouvait vivre les choses sans y coller des mots. Elle boit une gorgée de vin de rouge: «Aujourd’hui, je trouve très beau deux femmes qui se tiennent la main dans la rue.» Mais elle ne l’envisage jamais avec sa douce moitié, qu’elle aime pourtant à la folie: «Cela ne se faisait pas. Mais ça ne nous rendait pas malheureuses pour autant. C’était ainsi. Vous savez, c’est une question d’époque: je n’ai jamais vu mes parents se prendre la main en public.»

Un parcours tourné vers autrui

C’est à 31 ans que le cœur d’Anne-Marie a chaviré. Ce jour de 1974, elle cherche – sans trop y compter – à vendre ses photos du Cambodge au Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Le directeur de la section Indonésie n’est pas dans son bureau, mais le chien de Jeanne Egger – son assistante à l’époque et la première femme déléguée du CICR – y est, elle se penche sur lui. Jeanne arrive, elle a 49 ans, elle la scotche. Ce sera sa première, et la seule femme de sa vie. «C’est le chien qui nous a présentées», rit-elle. Mais c’est autre chose qui la retient:

«C’est une femme extraordinaire, avec une grande force intérieure. Je suis tombée amoureuse de la personne. Si c’était un homme, je crois que j’aurais vécu une histoire d’amour avec lui. C’est elle qui m’a abordée en premier. Elle était plus expérimentée.»

Dix jours plus tard, Jeanne part en mission à Chypre après l’invasion de l’île par la Turquie. Anne-Marie rejoindra le pays un peu plus tard pour six mois. Un travail consistant à amener des sacs de pain et de messages aux Grecs restés en zone occupée. Ça sera son premier engagement humanitaire en tant que déléguée du CICR. Indignée par les injustices et animée par le besoin d’aider, elle partira ensuite au Tchad – où elle passera trois mois dans le désert – puis en Angola, en Roumanie ou encore au Rwanda dès 1988.

C’est le goût du voyage qui lui donne envie de se lancer dans la photographie dès 1967. A l’exception d’un poste d’assistante pour le photographe autrichien Ernst Haas, elle se formera en autodidacte. Armée de son Leica, elle fera le tour du monde. Dès 1974 et jusque dans les années 1990, ses reportages sont guidés par son engagement humanitaire, pour le compte du CICR puis du Haut-Commissariat pour les Réfugiés (HCR), et seront publiés dans de prestigieux magazines, dont GEO. Sa fibre militante la poussera même à créer la section suisse de Reporters sans frontières.

© Magali Dougados

DiDé, leur bébé

Le couple n’a jamais souhaité avoir d’enfants. «Autour de moi, à Genève, il y avait des vies touchées par la drogue et des parents impuissants face à ce fléau. J’ai vu à quel point c’était difficile. Et puis, avec les métiers qu’on avait, ça aurait été impossible.» Elle précise: «Notre bébé, c’était DiDé!» C’est-à-dire l’ONG Dignité en Détention, que les deux femmes ont créée en 1992, révoltées par les conditions de vie des détenus les plus vulnérables dans les pays les plus pauvres, notamment les enfants et les femmes. Elles travailleront aussi bien sur les besoins pratiques (manque de nourriture, d’eau et de soins) que psychiques (alphabétisation).

Des décennies d’engagement total, mais pas de militantisme pour la cause homosexuelle. Parce que leur histoire était vécue en privé, même si elle tient à préciser: «Attention, discrétion ne veut pas dire absence de couleurs!» Elles ont fait tout ensemble, mais sans besoin de qualifier les choses: «On n’a jamais parlé de notre couple à nos proches, mais Jeanne a tout de suite été acceptée par ma famille. On ne se cachait pas, mais on ne mettait jamais en avant notre vie à deux.» Idem avec les amis, même lorsqu’ils sont ouverts au monde, comme «son «vieux copain» Nicolas Bouvier – qui préfacera d’ailleurs son livre, Points de vue, voyage en Helvétie – avec lequel elle n’a «jamais parlé d’homosexualité».

L’initiative sur le mariage pour tous la ravit: «Je trouve normal que les personnes du même sexe bénéficient des mêmes droits que les couples hétérosexuels. Et je me réjouis pour tous ceux qui attendaient ce moment depuis longtemps.» Elle ajoute: «Mais je trouve que le mariage devrait, lui, changer. Pour éviter les tragédies que ça peut provoquer en cas de divorce. Etre jugé pour ne plus aimer…!» Avec Jeanne, elles ont fini par se pacser, surtout «pour des raisons pratiques, puisque nous avons toujours tout partagé». Mais elles n’ont pas fait de fête. La discrétion, décidément.

© DR

Marie-Hélène et Georgette

A l’époque, elles se disaient encore vous. Lorsque Marie-Hélène a osé déclarer à Georgette «je crois que je vous aime», l’autre a répondu: «Vous croyez? Il y a de quoi!» Et tout le reste est venu naturellement. Un amour accepté par l’entourage. Un dialogue sur l’homosexualité ouvert en famille. Comme une «banalité du bien», selon les mots de Marie-Hélène, 74 ans: «C’était la première femme que j’ai rencontrée, je l’ai "mariée", elle restera l’unique femme de ma vie.» Aujourd’hui, elle parlera au nom du couple. Sa bien aimée, 83 ans, ne souhaite pas s’exprimer, mais elle reste, tendrement et à l’écoute, à la table de la majestueuse pelouse de cette maison de Provence (VD) que les femmes partagent depuis 1986.

Marie-Hélène raconte, échange parfois un regard complice avec sa compagne de quarante ans de vie, qui l’a fascinée parce qu’elle était «cet être complètement exotique, habillé tout en blanc, toujours discrète». Celle pour qui elle a osé: «A l’époque, je n’avais pas conscience de mes préférences sexuelles. Assumer une passion pour une femme ne faisait pas partie de mon univers mental.»

Rencontre improbable

Les deux femmes se sont rencontrées en 1980, puis «connues bibliquement», comme dit Marie-Hélène avec ses petits yeux bleus coquins, en 1981. Juste à son retour du Brésil, dont elle avait été expulsée après deux ans de prison pour avoir milité contre la dictature militaire: «J’étais une jeune femme de 33 ans, tout ce qu’il y a de plus hétérosexuelle. Un peu libre, en pleine reconstruction de ma vie après mon expulsion.» Elle est licenciée de Lausanne en sciences politiques. «Mais il fallait bien trouver un emploi, alors j’ai postulé pour travailler comme assistance sociale.» Le couple se croise pour la première fois dans le service universitaire de psychogériatrie à Lausanne, où Georgette est infirmière en chef. Elles s’investissent alors, en commun, en faveur du programme vaudois de promotion des soins à domiciles, «très novateur à l’époque». Marie-Hélène finira par diriger l’Association des soins à domicile du Nord vaudois, avant de prendre une retraite anticipée à 60 ans. «Georgette était déjà à la retraite depuis dix ans. J’avais envie qu’on profite de notre vie.»

Le couple est engagé, mais ne milite pas pour les causes LGBT+. Ce qui animait Marie-Hélène, c’était plutôt la défense de la classe ouvrière, la lutte contre l’impérialisme: «Notre modèle était Cuba. Le Che.» Elle avoue toutefois que les études genre, elle aurait pu les faire si cela avait existé. Elle est en tout cas intéressée à toutes les nouvelles formes d’engagement politique: «Je trouve fascinant les actions du mouvement zadiste, tout comme je trouve magnifique que des jeunes se permettent de jouer au tennis dans l’antre d’un établissement bancaire comme le Credit Suisse pour défendre une cause. Tout acte militant est bon à prendre. La désobéissance civile peut faire évoluer les choses.»

© Zoé Jobin

Vers une troisième célébration?

Elles choisiront le partenariat enregistré plutôt pour «l’aspect pratique, notamment le testament». Et aussi pour la symbolique: «Ça valait le coup pour faire la big fête.» Une fête qu’elles réitéreront d’ailleurs pour célébrer leurs dix ans de pacs, en 2018, à la toute nouvelle salle des fêtes à Provence, qui voit le jour la même année. Un lieu symbolique puisque Marie-Hélène a suivi le projet de construction durant son engagement politique à la Municipalité.

«Et ce n’est pas exclu qu’on renouvelle nos vœux si l’initiative passe.»

L’initiative sur le mariage pour tous, elles sont pour, bien sûr, surtout pour les autres: «Je ne me suis jamais sentie mal dans ma peau. Par contre, je suis très sensible aux discriminations des autres.» Elle ajoute: «Si l’initiative passe, elle ne changera rien dans notre vie, mais elle modifiera celle de nombreuses personnes. Ce qui est important pour moi, c’est que la stigmatisation du pacs disparaisse. En France, tout le monde peut se pacser, contrairement à la Suisse. Du coup, ici, le médecin, l’employeur, etc., peuvent connaître votre orientation sexuelle à la vue de votre état civil. Ça peut mener à des discriminations.»

Elle raconte encore: «Dans ma vie à moi, le mariage n’était pas un objectif. Pour les soixante-huitards, le mariage n’était pas une revendication. On militait pour l’amour libre, la pilule… Je suis contente que les gens qui veulent se marier puissent se marier évidemment. Mais ce n’est pas une valeur pour moi personnellement.» Quant aux enfants, elle n’a «jamais voulu en avoir»: «Quand j’étais jeune, comme je faisais la révolution, ce n’était pas approprié. Ils auraient pu être torturés pour m’atteindre.»

«Le chemin est encore long»

Marie-Hélène et Georgette ne se sont jamais embrassées dans la rue: «Je pense qu’on s’est toujours spontanément empêchées de s’enlacer en public. On ne peut pas savoir comment les gens auraient réagi parce qu’on ne l’a pas fait. Quand on l’a fait, c’était dans notre milieu, dans le cadre de la fête de notre pacs, par exemple. Nous ne fréquentons pas les endroits où les gens du même sexe s’enlacent.»

Elles parlent aujourd’hui pour la première fois de leur homosexualité en public par engagement et par solidarité. Mais pour elles, un autre défi s’est rajouté: «Vous savez, notre combat, maintenant, c’est la vieillesse.» Elles savent aussi qu’il ne faut pas mollir: «Ce n’est pas parce qu’il y aura le mariage pour tous que les homophobes disparaîtront. Donc il y a encore un long chemin à parcourir…»

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