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Elle est la preuve que l’on peut accéder aux plus hautes fonctions du management sans sacrifier sa vie familiale. Il incarne une entreprise qui multiplie les initiatives en faveur de la mixité. Nathalie Roos et Jean-Paul Agon étaient tout désignés pour débattre des mérites comparés des femmes et des hommes dans l’entreprise. Y a-t-il certaines qualités dont l’autre sexe serait dépourvu? Pour le PDG de L’Oréal, c’est non. Le genre des collaborateurs n’est, à ses yeux, plus vraiment une question dans un groupe qui compte 60% de femmes parmi ses effectifs. Ce qui ne l’empêche pas de mettre en place des mesures pour concilier progression de carrière et maternité. Un geste fondamental…mais insuffisant, selon la présidente des marchés européens du groupe Mars. D’après elle, le principal frein aux carrières féminines est à la fois d’ordre culturel et psychologique: les femmes manquent toujours de confiance en elles, et cherchent encore à imiter les hommes pour réussir…

Des inhibitions dont Nathalie Roos n’a pas souffert: au sein de l’entreprise familiale Mars, qui compte 64% d’hommes, cette fonceuse a grimpé tous les échelons en faisant de sa féminité une véritable clé de sa réussite. Interview croisée de ces deux grands patrons dans le bureau de Jean-Paul Agon, au siège de L’Oréal, à Clichy (Hauts-de-Seine).

Les femmes sont-elles meilleures que les hommes?
NATHALIE ROOS Oui, sans hésiter! (Elle éclate de rire.) Je plaisante, bien sûr.
JEAN-PAUL AGON
C’est une fausse question. Le talent est indifféremment réparti entre les hommes et les femmes.
NR Je suis d’accord: le talent n’est pas lié au genre. En revanche, je pense qu’il y a des différences d’approche, de sensibilité, de regard sur les choses et, pourquoi pas, de valeurs.

Des études récentes montrent un lien entre la proportion de femmes dans les instances dirigeantes de certaines entreprises et les performances économiques de celles-ci…
NR Ça ne me surprend pas du tout. Moins parce que ce serait le nombre de femmes qui ferait la différence, mais plutôt parce que ces entreprises sont certainement plus ouvertes, avec une culture fondée sur le respect et la considération des personnes qui y travaillent. Elles attirent donc plus de femmes et sont plus performantes.
JPA Oui, c’est un peu le problème de l’œuf et de la poule: est-ce qu’elles sont performantes parce qu’elles ont plus de femmes? Ou attirent-elles plus de femmes parce qu’elles sont performantes? En tout cas, c’est un cercle vertueux.

D’autres études ont révélé que les entreprises plus féminisées avaient mieux résisté à la crise de 2008 que les autres.
JPA Vous pensez sûrement à la fameuse phrase de cette prof de Harvard, Rosabeth M. Kanter: «La faillite de Lehman Brothers se serait-elle produite si la banque s’était appelée Lehman Sisters?» Je crois qu’il faut prendre ce genre d’hypothèse avec précaution. Personnellement, j’ai beaucoup de mal à me résoudre à définir des qualités masculines ou féminines. Amon avis, il s’agit là de préjugés appelés à disparaître.

Comment expliquer alors que certaines fonctions dans l’entreprise semblent réservées aux hommes, d’autres aux femmes?
JPA A cause du poids de l’histoire, tout simplement. C’est générationnel. Et cela peut donc changer.
NR C’est déjà en train de changer. Nos 63 usines d’aliments pour animaux de compagnie sont pilotées au niveau mondial par une femme alors qu’on attendrait plutôt un homme à cette fonction. Et notre communication – domaine traditionnellement réservé aux femmes – est dirigée par un homme.
JPA Chez nous, à la direction des achats, c’est une femme. A la direction de la trésorerie, c’est une femme. Certains patrons de pays (Italie, Israël, Pakistan, Taiwan…) sont des femmes. Mais je vous accorde que les choses bougent lentement.

Pensez-vous que la loi française de janvier dernier instaurant des quotas permette d’accélérer le mouvement?
JPA C’est dommage de devoir en passer par là, mais ce système peut effectivement créer une dynamique.
NR
En ce qui me concerne, je suis très partagée sur cette question. Disons que, dans des entreprises dirigées de manière traditionnelle et vieux jeu, les quotas peuvent provoquer un changement de mentalité. En revanche, pour des groupes comme Mars et L’Oréal, où l’on observe déjà une vraie volonté de diversité, ils ne sont probablement pas nécessaires. En 2010, 36% de nos managers étaient des femmes, soit 10 points de plus qu’il y a dix ans.
JPA
J’ai aussi des chiffres –même si ce n’est pas un concours! Chez L’Oréal, 57% des cadres sont des femmes, les comités de direction et le comité exécutif sont composés respectivement de 40 et de 21% de femmes. Certes, plus on grimpe dans la hiérarchie, plus le pourcentage diminue. Mais cela ne devrait pas durer. La plupart de nos salariés font la totalité de leur carrière chez L’Oréal: il faut donc un certain temps avant que les nouvelles générations, plus féminines, accèdent au sommet de la pyramide. Je reste persuadé que dans cinq ou dix ans la grande majorité de nos cadres dirigeants seront des femmes. Nous commençons d’ailleurs à rencontrer le problème inverse dans nos recrutements: avec deux tiers de candidatures féminines, nous devons veiller à ce que, à long terme, il reste quand même quelques hommes dans nos équipes!

Une femme pourrait donc un jour être à la tête de L’Oréal?
JPA Je ne vois aucune raison pour que ce ne soit pas le cas. L’Oréal est une méritocratie. Il n’y règne aucun clan, aucune caste, aucun préjugé ni a priori. Ça se jouera au mérite.
NR
Je crois quand même que ce n’est pas si simple. Car il subsiste un gros obstacle pour les femmes: le manque de confiance en elles. Chez Mars, nous avons du mal à recruter des «general managers» femmes, notamment parce qu’elles ne s’en sentent pas toujours capables. D’une manière générale, les femmes doutent d’elles-mêmes plus souvent que les hommes.
JPA
Les femmes manqueraient de confiance en elles? Ça ne se voit pas…
NR
Dernier exemple en date: j’étais invitée il y a quelques semaines à un forum de salariées d’une multinationale américaine. J’ai été frappée par le fait que beaucoup d’entre elles se demandaient encore comment elles pouvaient réussir en tant que femmes! La plupart pensaient qu’elles devaient faire taire leurs contradictions personnelles. Or c’est impossible: une jeune femme se pose toujours la question de savoir comment elle va concilier sa vie professionnelle et sa vie personnelle. Après tout, les femmes sont quand même aussi des mères.
JPA Là, je suis d’accord. C’est bien pour ça que, chez L’Oréal, nous avons pris certaines mesures pour elles. Pendant leurs congés maternité, leur salaire continue d’évoluer. Nous favorisons le temps partiel et le travail à domicile. Et nous avons mis en place un système de «mentoring» pour les accompagner dans leur carrière.
NR Chez Mars aussi, on attribue aux femmes à fortes responsabilités un mentor qui les conseille sur leur évolution.

Finalement, être une femme, est-ce un atout ou un handicap?
NR Je trouve qu’être une femme est un atout pour réussir. Dans les fonctions commerciales, cela constitue un vrai plus. Particulièrement dans la grande distribution, qui reste un secteur peu féminisé. Ce qui joue aussi en notre faveur, c’est que nous sommes moins carriéristes et avons davantage le sens du collectif que les hommes. Peut-être le résultat d’un sentiment maternel? En tout cas, j’ai l’impression de gérer mes collaborateurs comme je m’occuperais d’une grande famille, et de faire passer leurs intérêts avant les miens.
JPA
Je ne doute pas de cette qualité chez Nathalie Roos, mais je pense qu’on ne la trouve pas chez toutes les femmes. A l’inverse, certains hommes ont un sens de la responsabilité presque maternel! Je le répète: si une femme réussit aujourd’hui, c’est parce qu’elle est compétente. En janvier dernier, j’ai nommé An Verhulst-Santos à la tête de la division produits professionnels. Elle a 46 ans, elle est excellente, elle se donne à fond à son boulot sans pour autant compromettre sa vie personnelle…Je pourrais aussi vous citer Brigitte Liberman, à la tête de la division cosmétique active, et bien d’autres femmes responsables pour le groupe dans d’autres pays. Ce sont des exemples pour toutesnos collaboratrices.
NR
L’exemplarité est effectivement la meilleure façon d’arriver au but recherché.

Propos recueillis par Cyril Azouvi et Grégoire Silly, «Management» N° 189 de septembre 2011. Extrait du dossier coordonné par Cyril Azouvi, avec Laure Cailloce, Ophélie Colas des Francs, Marie-Madeleine Sève, Anne-Isabelle Six et Virginie Riva.

Raphaël Demaret, http://www.raphaeldemaret.com/
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