témoignages

    «J’ai été majordome sur l’Orient-Express»

    Sébastien a quitté sa famille pour s’engager dans l’hôtellerie de luxe. Après l’Angleterre et les États-Unis, il a été recruté à bord du train le plus mythique du monde

    Publié le 
    4 Septembre 2018
     par 
    Laurène Ischi

    J’ai été élevé à la dure. C’est ainsi que j’ai appris ce qu’était le travail.

    Ma grand-mère possédait un restaurant dans un village, en Auvergne. Puisque j’étais destiné à prendre sa suite, j’ai énormément travaillé à ses côtés et elle m’a transmis l’amour des métiers de l’hôtellerie. J’ai alors entrepris des apprentissages de cuisine et de service pour lesquels je me donnais à fond. Même s’il m’arrivait parfois de protester, les bénéfices d’une véritable école de la vie sont inestimables.

    Comme tous les habitants du coin étaient clients au restaurant et connaissaient bien ma grand-mère, j’étais sans cesse connecté à elle. Tout le monde me voyait comme «le petit-fils de». J’ai finalement réalisé que je devais faire mes preuves seul. De plus, il y a une trentaine d’années, les personnes homosexuelles n’étaient pas encore bien acceptées dans la communauté. Je voulais vivre ma vie librement, sans faire de tort à mes proches, qui avaient travaillé si dur pour réussir. À la fin de ma formation, j’ai décidé de partir.

    J'exerce mon métier à l'autre bout du monde

    Iles paradisiaques

    Je me rappellerais toujours du jour où j’ai acheté le Journal de l’Hôtellerie pour y consulter les offres d’emploi.

    À l’époque, être Français ouvrait des portes à l’étranger. Pour un établissement luxueux, le comble du chic était d’embaucher des expatriés venus de France.

    Il y avait des offres en Australie, en Amérique latine, dans le monde entier! J’ai choisi l’Angleterre, car je voulais apprendre la langue.

    Débarqué près de Dartford, en pleine campagne, je ne connaissais pas un mot d’anglais. C’est grâce à l’enseignement d’une professeure à la retraite, contre des cours de cuisine française, que j’ai rapidement progressé. Dans le grand domaine où j’étais employé, je suis passé en deux ans de chef de rang à maître d’hôtel, puis assistant de direction.

    Un jour, un client m’a proposé un emploi sur un bateau de croisière en Amérique et mon patron m’a poussé à saisir l’opportunité. Rassuré et motivé, je suis parti aux États-Unis. J’ai adoré cette expérience. Lors de nos jours de repos, nous séjournions dans des hôtels sublimes, situés sur des îles paradisiaques.

    C’est sur ce paquebot que j’ai fait la connaissance du directeur de l’Orient-Express. A nouveau, on m’a proposé une place de travail.

    Lorsqu’il m’a demandé si je connaissais le train, honnêtement, j’ai répondu non. Dans mon village, l’Orient-Express était un bar où se rencontraient les prostituées. Un lieu tabou.

    Ma mère avait l’habitude de me cacher les yeux quand nous passions devant. Le directeur m’a raconté l’histoire de ce monument des transports, puis m’a engagé. J’avais seulement 22 ans.

    On ne se repose jamais

    Mes huit années passées à bord de l’Orient Express ont sans doute été les plus belles de ma vie.

    À l’époque, tout était différent. On ne comptait pas nos heures et le client était roi; nous étions des passionnés, notre emploi passait avant le reste. Cependant, le travail était très dur. Il fallait, par exemple, assurer un service constant pour la clientèle.

    Mes collègues et moi-même étions autorisés à dormir, mais uniquement en uniforme et si personne n’avait besoin de nous. Je n’avais pas de cabine personnelle, simplement un siège convertible en couchette situé dans le couloir. Plus d’une fois je me suis éveillé avec un vison sur le dos: une dame avait eu pitié de moi durant la nuit et m’avait couvert. Comme il était ardu de se reposer à cause des passages nocturnes, je m’arrangeais un lit avec des couvertures destinées aux clients. Je disposais ainsi mon matelas de fortune soit dans la grande salle de bains commune, soit dans la soute à bagages.

    J’ai tout quitté afin de me retrouver

    Une nuit, alors que je m’étais installé en haut d’une pyramide de valises, le train a brusquement freiné. Je me suis soudain retrouvé les pieds en l’air, coincé sous la pile de bagages! Ces courtes nuits n’étaient jamais de tout repos. En effet, avec mes collègues, je devais régulièrement ajouter du combustible dans le poêle à charbon pour maintenir à bonne température l’eau et le chauffage des cabines. Mais gare aux tunnels! Je me suis déjà retrouvé le visage enduit de suie à cause d’un reflux d’air. Le personnel avait la permission de se reposer uniquement lorsque le train avait atteint sa destination. Je ne travaillais finalement que 7 mois par an. Malgré ces incommodités et l’organisation quasi militaire imposée à bord, j’étais heureux.

    A Lausanne

    Sur l’Orient-Express, je recevais un salaire de base mais, surtout, je gagnais des pourboires.

    J’aime récolter les fruits de mon travail, du coup je me montrais constamment disponible et j’en faisais toujours plus pour mes clients. Par exemple, je leur préparais des eaux aromatisées pour leur retour en cabine le soir.

    Je cueillais de la verveine ou de la menthe aux abords des rails. Les gens adoraient ce type d’attention, c’est quelque chose que l’on ne voit plus aujourd’hui.

    «J'étais facteur ici, et reporter au bout du monde»

    Huit ans plus tard, à 30 ans, j’étais le plus ancien employé à bord et servais les meilleurs clients. Responsable de la classe A, je formais les nouveaux. Toutefois, le directeur du train m’a conseillé de changer de vie. Il m’a recommandé une agence de recrutement de personnel de service et c’est ainsi que je me suis engagé en tant que premier majordome auprès d’une grande famille, dans un château de Reims.

    L’épouse avait besoin de quelqu’un pour gérer les inconvénients de son quotidien. Je ne l’ai pas quittée durant 9 ans. Lorsqu’ils se sont installés à Lausanne, je les ai suivis, mais mes services étaient devenus superflus. Madame m’a alors orienté vers le marché de la seconde main. J’avais toujours apporté ses affaires dans les dépôts-ventes et, à Lausanne, la propriétaire d’un commerce désirait m’embaucher. Une nouvelle passion s’est développée.

    Grâce à ce métier, j’ai fait la connaissance de la sœur d’Yves Saint Laurent. Nous sommes devenus des amis proches et je la considère aujourd’hui comme ma mère spirituelle. Finalement, j’ai ouvert ma propre boutique de dépôt-vente de luxe.

    «J’enseigne l’art du savoir-vivre»

    Voyage magique

    J’ai aussi eu la chance de retourner à bord de l’Orient Express comme client.

    Madame Saint-Laurent désirait faire un voyage; aussi, mon ancien directeur m’a aidé à l’organiser. Notre arrivée n’avait pas été annoncée, alors quand le steward nous a accueillis, il n’en revenait pas. Même après une décennie passée loin d’eux, ils étaient tous ravis de me revoir. Le personnel était aux petits soins. J’ai reçu des faveurs semblables à celles qu’obtiennent un roi ou un président. Le soir, j’ai voulu faire moi-même mon lit. Les nouveaux employés étant en totale admiration, je leur ai donné un cours sur les manières de travailler à l’époque.

    Ce fut un voyage magique. Le départ venu, j’étais ému aux larmes.

    Aujourd’hui, je suis heureux et reconnaissant. À 42 ans, j’ai l’impression d’avoir vécu plusieurs vies. J’ai rencontré des gens exceptionnels qui m’ont pris sous leur aile et qui ont voulu que je réussisse. Je me bats tous les jours pour qu’ils soient fiers de moi, car je suis ici grâce à eux.

    En cuisinant pour la Suisse, je lutte contre la faim

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