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Notre première rencontre remonte à 2003. Choisie, près de dix ans plus tôt, à sa sortie de l’Isipca (Institut supérieur international du parfum, de la cosmétique et de l’arôme alimentaire) par un Jean-Paul Guerlain bluffé, la jeune Mathilde vient alors d’imaginer un Shalimar Eau Légère magnifique: version plus hespéridée du parfum mythique jugé par certaines trop «lourd». Quelques années plus tôt, on avait aimé son Pamplelune, dans la collection Aqua Allegoria: en amoureuse des fragrances, on s’était réjouie de découvrir une écriture olfactive nouvelle, différente. Du sillage dans la légèreté. Une sensualité joliment esquissée. Huit ans plus tard, Mathilde, qui tient au masculin de parfumeur, ou se dit volontiers sillagiste, a confirmé un talent qui lui a valu deux prix majeurs, et la reconnaissance des professionnels, en 2010 pour Les Heures de Parfum. La XIII en particulier. Ce parfum qu’elle portait en elle depuis si longtemps et dont la beauté n’avait pas échappé, bien des années avant, à quelques journalistes qui avaient eu la chance de le humer. Dans son bureau repaire où l’art contemporain côtoie la littérature, à l’étage d’un bâtiment où le nom Cartier n’apparaît pas par discrétion, je la retrouve plus chaleureuse que jamais, spontanée, authentique surtout, animée d’une passion réjouissante. Prévue sur une petite heure, la rencontre durera le double. Généreuse de nature, la jeune femme l’est aussi de son temps. Pour Mathilde l’heure qui compte est celle de la vie.

FEMINA Quelle vision aviez-vous de la parfumerie chez Cartier?
MATHILDE LAURENT Pour moi, Cartier c’était, avant tout, une Fondation pour l’art contemporain auquel je suis très sensible. Mon beau-frère, plasticien, a d’ailleurs travaillé aux côtés de l’artiste allemand Lothar Baumgarten qui en a créé le jardin. Mon père est architecte, ma sœur a fait l’Ecole du paysage. Mon oncle et ma tante les Beaux-Arts... Nous avons tous une fibre artistique. Bien sûr, je connaissais le Must créé par Jean-Claude Ellena que j’admire énormément. Mais j’avais tendance à dissocier la maison mythique de haute joaillerie et le département parfum. Puis j’ai été engagée pour créer le «sur-mesure». Cartier en étant le roi, la maison de la rue de la Paix le temple, il a paru naturel à Bernard Fornas, son président, d’ajouter aux autres propositions du «sur-mesure en parfumerie». Si bien que lorsqu’il a été question de créer un nouveau masculin, en 2006, on a naturellement fait appel à moi. Roadster est né deux ans plus tard. Puis Les Heures de Parfum qui s’apparentent à de la haute parfumerie. Enfin Cartier de Lune, le tout récent Baiser Volé et, dernier en date, l’Heure Convoitée dans la série Les Heures de Parfum.

Auriez-vous pu résumer l’esprit de Cartier par un parfum?
Surtout pas. Bien sûr, j’aurais pu avoir un flash, une première impression, comme un principe fondateur. Ce ne fut pas le cas et je crois même que si cela m’était arrivé, je l’aurais gardé pour moi. J’ai préféré faire ce que j’avais fait à mon arrivée chez Guerlain. Je me suis plongée, le plus possible, dans les archives, l’histoire. J’ai suivi la formation «Connaître Cartier» sur trois jours intenses où l’on vous communique toutes les bases. L’histoire, la famille, les grands moments. J’ai beaucoup lu, cherché. Ce qui est bien chez Cartier c’est qu’on donne du temps au temps. Ce fut le cas avec Baiser Volé sur lequel on a travaillé deux ans.

N’est-il pas parfois difficile de résister à la loi du marché?
Il ne s’agit pas de se transformer en fou furieux qui n’écoute personne, exige d’avoir carte blanche. Pour moi, la dignité d’un parfumeur est de savoir travailler avec tout le monde, marketing compris, tout en sachant apporter sa vision. Savoir convaincre, tenir bon, montrer où l’on veut aller tout en s’intégrant dans une équipe. Ce qui est clair, au début du projet, il y a l’envie de créer qui doit être viscérale. Pour ma part je veux toujours aller jusqu’au bout.

Vous réfutez volontiers le terme de nez...
Jean-Paul Guerlain disait volontiers que le parfumeur a aussi un cerveau. Que le réduire à son nez, c’est comme si on disait qu’un pianiste, c’est une main. Si on n’était qu’un nez on pourrait être chien de chasse ou chien dans des compagnies qui recherchent de la drogue. Il faut continuer à se battre contre les poncifs. Distillés notamment par le livre Le parfum de Suskind et le film qui en est tiré. Où l’on voit Dustin Hofmann qui «vomit» des formules à l’intention du jeune Grenouille. Comme s’il s’agissait juste d’une chimie sans finesse. Quelque chose dont on n’est pas responsable, qui ferait abstraction d’un métier, d’un apprentissage, d’une sensibilité. Bien sûr il y a un don au départ, plutôt des dons. Est-ce que tous les parfumeurs ont le même? Je n’en suis pas sûre. C’est pourquoi la question de l’enseignement de la parfumerie aujourd’hui me taraude pas mal. Que faut-il pour être parfumeur? Qu’est-ce qui va faire que les parfumeurs de demain vont être intéressants, que la parfumerie qu’ils vont nous offrir le sera. J’ai plus envie de dire qu’il faudrait engager des rebelles, des vrais enfants terribles, des emmerdeurs pour ne pas tourner en rond car aujourd’hui il me semble que certains parfumeurs se satisfont de la médiocrité ambiante. Ils se fichent pas mal d’imaginer un parfum qui va durer cinq mois ou cinq ans.

Vous venez de collaborer avec la joaillière Jacqueline Karachi-Langane, à la tête du studio de création, sur la collection de haute joaillerie Sortilège. Racontez-nous...
L’idée est venue d’elle. Elle m’a expliqué qu’elle s’était rendu compte que le parfum, comme les pierres, relevaient du domaine de l’indicible, d’une émotion si forte qu’on en perd les mots. Que cela s’apparente à une espèce de vertige des sens. Elle a eu envie de partir de ce thème des fragrances. J’ai donc raconté l’histoire du parfum, dans l’Antiquité, le Moyen Age, la Renaissance, l’industrialisation, j’ai évoqué les grandes familles olfactives pour permettre à ses designers de travailler sur ces quelques ingrédients de culture. Elle est ensuite revenue me voir avec les premiers dessins et nous avons continué à alimenter le discours en regardant les pièces et en imaginant à quelle famille les bijoux pouvaient se rapporter. J’aime bien échanger. On s’est livrées à un exercice fascinant: faire correspondre chaque pièce à une famille olfactive. Un joaillier et un parfumeur font exactement le même travail. Ils créent des parures en allant chercher dans la nature – règne végétal, racines, feuilles, fleurs – ce qu’elle fait de mieux. J’ai le souvenir, quand je venais d’arriver chez Cartier, d’un saphir Padparadja, rose et orange qui, d’emblée, m’avait évoqué la rose de mai, l’absolue de rose de Mai «pays» que j’ai utilisée dans Baiser Volé.

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