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«Soudain sans revenu, nous avons tutoyé la misère»

Argent monnaie pauvre

«De ces galères, nous n’avons jamais rien dit à personne. Ni à la famille ni aux amis ni surtout aux enfants pour ne pas les inquiéter.»

© Getty

Jusqu’en octobre 2007, la vie nous souriait

Mon mari occupait le poste de directeur dans un important groupe financier. De mon côté, j’avais choisi de ne pas travailler pour m’occuper de nos deux premiers enfants, un garçon de 7 ans et une fille de 5 ans. Nous nous apprêtions à quitter la Suisse pour rejoindre Singapour. La boîte de Paul lui avait proposé un très bon job là-bas. Moi, je n’étais pas très enthousiaste. Cela créait pas mal de tensions entre nous, et nous nous disputions souvent. Mais c’était bon pour la carrière de mon mari, donc j’avais fini par me faire à cette idée…

Malheureusement, quelques jours avant notre départ, mon père a eu un accident vasculaire cérébral. Pour moi, il était hors de question de partir en laissant mes parents se débrouiller seuls. Paul, mon mari, a annoncé à son entreprise qu’il ne voulait plus partir, ce qui a été très mal perçu par sa hiérarchie. Son emploi à Lausanne ayant déjà été repourvu, il a été licencié.

Nos revenus ont dégringolé

Mon mari percevait 80% du maximum de l’assurance-chômage, cela signifiait une baisse de salaire de 35% d’un coup. On avait un loyer de 2500 francs, un crédit pour une voiture, des arriérés d’impôts et pas d’économies. On s’est retrouvé là, à se demander de quoi demain allait être fait. Paul s’est mis à chercher du travail. Mais, à chaque fois, on lui disait qu’il était bien trop qualifié. Il occupait un poste avec beaucoup de responsabilités, il parle quatre langues… Tous ses entretiens se soldaient par un échec.

Pour couronner le tout, la crise financière est arrivée, puis l’affaire Madoff. Dans le milieu de la finance, l’heure n’était plus à l’embauche. De mon côté, je restais optimiste. Depuis quelque temps, nous voulions un troisième enfant. C’est à ce moment-là qu’il a décidé d’arriver! Nous avons réduit notre train de vie: plus de sorties, de coiffeur, de restaurants… Puis sont venues les restrictions sur la nourriture, les fringues. En août 2009, soit un an et demi après son licenciement, Paul s’est retrouvé en fin de droits. En catastrophe, il a accepté un job bien en deçà de ses capacités. Il n’avait pas le choix. Le répit fut de courte durée. En décembre 2009, pendant sa période d’essai, Paul a été licencié du jour au lendemain sans qu’on lui paie le dernier mois en cours. Là, nous n’avions vraiment plus rien. Pas d’argent pour payer le loyer, les assurances. Même pas de quoi acheter à manger.

J’ai vendu mes bijoux, la collection de pièces de mon père, des DVD, des vieux vêtements pour parer au plus pressé. Le loyer, quant à lui, était impossible à assumer.

Un malheur n’arrive jamais seul

Voilà que mon mari et les aînés se sont retrouvés cloués au lit par le H1N1 avec interdiction formelle de sortir pour ne pas répandre le virus. Mon bébé sous le bras, je suis partie au centre social pour demander de l’aide. Je n’avais pas le choix, et, je l’avoue, aucun complexe. Il fallait agir. La conseillère m’a dit d’envoyer mon mari au tribunal de prud’hommes pour réclamer son dernier salaire. Mais comment fait-on quand on est consigné chez soi et que l’urgence est quasi vitale? J’ai constitué un dossier pour percevoir l’aide et, tout avance m’ayant été refusée, j’ai attendu deux semaines. Juste avant Noël, j’ai reçu une réponse négative. J’étais interloquée. Raisons du refus: nous avions une voiture et mon mari, un troisième pilier. Or la voiture était en leasing. Et l’assurance-vie était liée, impossible de la retirer… A ce moment, comme par miracle, la loi sur le chômage a été modifiée et nous avons eu droit à trois mois d’indemnités supplémentaires. J’ai payé les loyers en retard et on a pu fêter Noël à peu près décemment.

De ces galères, nous n’avons jamais rien dit à personne. Ni à la famille ni aux amis ni surtout aux enfants pour ne pas les inquiéter. Pendant des mois, nous avons tout fait pour obtenir de l’aide, auprès de gens qui nous dénigraient, qui pensaient qu’on était des profiteurs. Quand nous nous présentions au centre social régional, personne ne nous croyait, je pense que nous ne faisions pas assez pauvres. Avec les petits, je ne pouvais pas travailler. Mon mari déprimait, j’avais peur de le laisser seul. Alors, je faisais les encombrants, je revendais des choses… Nous mangions souvent des pâtes, et parfois, Paul et moi nous contentions des restes des enfants. Changer d’appartement pour avoir moins de loyer? Nous avons essayé, mais, impossible de trouver sans salaire.

Dès que j’ai pu, j’ai fait toutes sortes de jobs

Je sortais des chiens, je faisais des ménages, des inventaires… toujours à des kilomètres de mon domicile pour ne pas qu’on me voie. J’ai même piqué des salades dans un champ pour le repas du soir. Aux enfants, j’inventais mille explications pour justifier notre baisse de niveau de vie. Par exemple, on se servait moins de la voiture? C’était parce que c’était mieux pour la santé et l’environnement de faire à pied ou à vélo…

En désespoir de cause, on a contacté une association de défense des chômeurs (ADC). Cela a pas mal fait bouger les choses. Un vrai miracle! En 2010, j’ai trouvé un job administratif dans une banque, mon mari, lui, a accepté un job d’intérim. Entre-temps, le centre social nous a écrit pour nous dire que nous avions droit au revenu d’insertion… Aujourd’hui, nous travaillons les deux, mais tout cela a laissé des traces. Nous sommes en acte de défaut de biens pour une période de vingt ans.

Le bail de notre appartement a été résilié et nous pouvons être expulsés à tout moment, même si j’ai recommencé à payer les loyers et à rembourser.

Entre mon mari et moi, nous nous parlons maintenant davantage

J’ai appris à lâcher du lest sur beaucoup de choses, à me recentrer sur les priorités, à me débrouiller aussi. J’ai vécu cette période comme une immense mascarade, dans laquelle je jouais des rôles différents mais où ce que je vivais ne changeait rien à qui j’étais vraiment. J’ai pris conscience aussi que même dans un pays aussi stable que la Suisse tout était possible. Ma plus grande fierté? Mon fils qui récemment m’a dit en regardant un reportage sur la précarité à la télé: «Tu sais maman, on a de la chance, ça doit être dur d’être pauvre!»

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