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J’avais 7 ans quand j’ai été placée pour la première fois

C’était en 1943. Ma petite sœur venait juste de naître et mes parents se sont séparés à ce moment-là. Elle était leur cinquième enfant, moi j’étais la deuxième. Le divorce a fait éclater la famille. Comme ma maman ne pouvait pas nous assumer financièrement et que mon père ne payait rien, le Service de protection de la jeunesse nous a placés, tous les cinq, chacun séparément. D’abord, j’ai passé quelque temps à Bottens, près d’Echallens, chez une tante maternelle. J’y étais bien.

Mais un jour, pour une raison que j’ignore encore, mon père est venu me chercher à l’école et m’a amenée à l’orphelinat de Renens où je suis restée un an. Je pleurais beaucoup. De temps à autre, je revoyais mon père ou ma mère. C’était toujours des drames quand il fallait les quitter. Pour vivre, maman faisait des lessives. Elle était gentille, je sais qu’elle aurait voulu nous garder avec elle, même si elle ne nous cocolait pas beaucoup. Mes frères et sœurs, je n’ai fait que les croiser, on ne se connaissait pour ainsi dire pas. Avec la dernière, je n’ai presque pas eu de contact quand elle était petite.

J’ai été envoyée ensuite dans une famille de paysans à Echichens

Je manquais souvent l’école parce qu’il fallait que je travaille: aller aux champs, porter les 10 heures, tenir les animaux… Une fois, mon papa m’a apporté des bonbons. La patronne n’a pas voulu croire que c’était lui qui me les avait donnés. Elle a pensé que j’avais des sous pour les acheter et elle m’a punie. J’ai dû rester au lit un dimanche alors que tout le monde était parti. Cette fois-ci, mon père est venu me chercher, mais c’était pour que je sois placée ailleurs…

Je me suis retrouvée dans un hôtel-restaurant d’Echallens où je devais m’occuper de deux enfants, aider à la cuisine et nettoyer les chambres. Mes leçons, je ne pouvais les faire que le soir. Je ne voyais pas très bien et j’aurais eu besoin de lunettes. Mais bien sûr que je n’en avais pas. Alors, je ne suivais pas bien les lignes, ou je ne faisais tout simplement pas mes devoirs. Le lendemain, ça ne manquait pas, l’instituteur me grondait. Je me souviens aussi qu’un jour une dame de l’hôtel a dit qu’il lui manquait 5 francs dans son porte-monnaie. C’est moi qu’on a accusée. Ils ont appelé la police pour me fouiller. Ils n’ont naturellement rien trouvé puisque je n’avais rien pris. Ma sœur, qui était placée pas bien loin, m’a donné de l’argent pour que je puisse prendre le train.

Je suis allée chez ma maman à Lausanne

Le soir, mes patrons ont téléphoné, ils avaient besoin de moi pour laver la salade. «Lavez votre salade, vous-mêmes!», leur a répondu ma mère. Je n’y suis jamais retournée et suis repartie à l’orphelinat à Renens, pour être ensuite à nouveau placée ailleurs. C’était comme ça, chaque fois les services sociaux venaient nous rechercher pour nous expédier ailleurs.

J’ai été tellement ballottée que j’ai parfois de la peine à me souvenir de tous les endroits. J’étais si malheureuse pendant cette période que j’ai mouillé mon lit pendant très longtemps. Je me rappelle avoir été en place à Chermignon en Valais, puis à Zurich avec ma sœur Yolande chez des gens qui avaient une pension de famille et nous utilisaient comme «jeunes filles à tout faire». Ils nous maltraitaient. Une fois que je suis revenue à Lausanne, j’ai dû aller à l’hôpital: j’avais attrapé la gale. C’est la dernière fois que j’ai été placée.

Après l’école, à 15 ans, j’ai tout de suite travaillé

Et pour être libre, disposer de mon argent, avoir un coin à moi, je me suis mariée très tôt, à 18 ans. J’ai eu mon premier enfant à 19 ans et deux autres ont suivi. J’ai divorcé sept ans après et je me suis retrouvée seule avec trois petits à élever. Ça a été des années difficiles, mais j’ai toujours eu à cœur de gagner assez pour faire vivre ma famille: j’ai bossé durement, comme employée de kiosque, puis gérante, et j’ai aussi eu un petit magasin à moi.

Par chance, ma maman m’a beaucoup aidée, elle a été très présente. On se retrouvait souvent chez elle, avec mes frères et sœurs et tous les enfants. Elle aussi avait souffert d’être séparée de nous, d’autant qu’elle savait ce que c’était puisque, orpheline très jeune, elle avait été également placée. A une époque, j’en ai beaucoup voulu à mes parents de l’enfance que j’ai eue, mais j’ai compris qu’eux aussi avaient été victimes.

Mes enfants sont tout pour moi

J’ai absolument tenu à ce qu’ils fassent tous les trois un apprentissage. Moi, je n’ai pas eu la possibilité d’apprendre un métier, j’aurais voulu être nurse, j’aime tellement les bébés! Mais il fallait payer un écolage et j’ai dû y renoncer. En ce temps-là, je ne savais pas ni n’osais me rebeller, mais pour mes enfants j’en ai eu le courage. Même si j’ai manqué d’amour, j’ai la fibre maternelle. Mes enfants ont aujourd’hui plus de 50 ans, j’ai huit petits-enfants et deux arrière-petits-enfants et j’ai beaucoup de contacts avec eux. J’ai besoin d’eux. Le plus jeune des petits-enfants a 26 ans, il vient de rentrer d’Australie: pendant son voyage, on s’est parlé sur Skype, on s’est envoyé des messages et des photos. C’est lui qui m’a offert un iPad et qui m’a appris à l’utiliser.

Toute ma famille m’a encouragée à faire partie de l’association Enfance volée. Mon frère Willy en était déjà membre. Cette organisation soutient les ex-enfants placés, et demande des dédommagements par le biais d’une initiative populaire dite «pour la réparation» lancée fin mars. Nous irons jusqu’au bout. Parce qu’on nous a «bousillé» notre vie. Une de nos premières démarches a été d’obtenir nos dossiers personnels. Quand j’ai découvert ce qui était écrit sur moi, j’ai été révoltée: les services sociaux avaient écrit que j’étais menteuse et sournoise, moi qui ne disais jamais rien, qui ne savais pas me défendre… C’est ce qui m’a décidée à parler. Après m’être tue toutes ces années, aujourd’hui, j’ai décidé d’oser.

A voir

Exposition spéciale «Enfances volées - Verdingkinder reden» au Musée suisse de l’habitat rural Ballenberg (près de Brienz BE) à voir jusqu’au 31 octobre 2014.

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