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Il n’a probablement pas été facile pour elle de m’accueillir

Elle avait 8 ans et demi lorsque je suis née. Elle a dû grandir avec moi, petite chose dépendante, d’abord, qui l’empêchait d’être pleinement dans son âge à elle; grain de sable remuant, ensuite; personne réussissant tout ce qu’elle entreprend, lui faisant sans doute un peu d’ombre. Souvent orageuse, notre relation s’est avérée chaque jour plus chaotique. Amour, haine… Haine, amour…

Au-delà de nos différences d’être et de pensée, nous ne nous ressemblions guère, voire pas du tout. Je me souviens d’une Fête des vendanges passée avec elle, la seule et unique de notre vie! Nous y avons rencontré des amis qui nous connaissaient chacune, sans savoir que nous étions sœurs. Ils n’arrivaient pas à y croire. Nous avons dû prouver nos dires, cartes d’identité à l’appui! Comme je les comprends. Marie avait des cheveux châtain foncé, des yeux très verts mis en valeur par une peau blanche marquée de quelques taches de rousseur. Et moi, je suis une grande blonde aux yeux bleus et à peau couleur pêche parsemée de grains de beauté.

Il y a douze ans, notre père est décédé

Un cancer foudroyant. Marie avait 43 ans, moi 35. Nous n’avons été d’accord sur rien. Même les funérailles furent source de mésentente. Conflit, reconflit et rereconflit… Peu de temps après, sa maladie à elle s’est déclarée: cancer du sein. Elle a subi une première opération et refusé la chimio. Refusé, également, d’en parler. De mon côté, je n’étais pas disponible pour l’entendre et l’écouter. Nous sommes parties dans le non-dit, dans le déni même, pour nous protéger tous…

C’est alors que notre mère est décédée

Suicidée. A nouveau conflit, reconflit, rereconflit… Nous ne cessions de nous entre-déchirer dans le rapprochement forcé, pour nous éloigner l’une de l’autre. Pendant ce temps-là, son cancer progressait. Il y a eu une première récidive, puis une deuxième, une troisième et même une quatrième. Elle dut se résoudre à subir l’ablation du sein et à tenter la chimio. C’est alors que j’ai réalisé qu’elle était très malade.

Je le sentais, je le voyais, mais comme elle refusait d’en parler… Jusqu’à ce fameux vendredi de l’automne dernier.

Je dînais chez une amie lorsque j’ai été prise de violents maux de tête

J’avais l’impression qu’une main arrachait la membrane qui entoure mon cerveau. C’était fulgurant et incompréhensible. Au même moment, j’ai reçu un coup de fil de ma sœur. Elle m’appelait de l’hôpital. Elle avait, je l’apprendrai plus tard, fait une détresse respiratoire suite à une infection pulmonaire, et elle avait faillimourir. Mais elle n’en avait pas terminé avec cette vie, elle avait des choses à régler, plein de choses, notamment avec moi, sa sœur. En l’entendant, mes douleurs disparurent instantanément.

Il ne restait plus beaucoup de temps à Marie

Elle entrait dans la phase terminale de son cancer, à quelques semaines de ses 55 ans. Chaque jour, je suis allée la voir à l’hôpital. Encore aujourd’hui, je ressens une grande émotion au souvenir de ces moments. Je peux dire que notre relation s’est restaurée, même s’il m’était difficile de trouver les mots. Elle était la seule personne du noyau familial qui me restait, et elle était en train de s’en aller!

Ces instants étaient tristes, durs, drôles parfois, et aussi intenses, tellement intenses. Pourtant je sentais, je savais, qu’il n’était pas trop tard, que nous aurions le temps qu’il nous fallait.

Puis le verdict est tombé

Irrémédiable. Nous l’attendions. Marie devait se résoudre à rejoindre une unité de soins palliatifs. Même à ce moment-là, elle est restée digne, courageuse, positive, un peu «tricheuse» peut-être…pour se rassurer sans doute, mais aussi, j’en suis sûre, pour nous épargner, nous ses proches. Elle a été admirable. Faisant preuve d’un courage et d’un positivisme déconcertants, troublants parfois. Elle ne se plaignait jamais et avait toujours un mot gentil ou rigolo pour chacun, pour le personnel hospitalier comme pour les personnes qui venaient lui rendre visite. Jusqu’au bout, je peux dire qu’elle a été une femme aimée.

Quand elle a senti la fin arriver, elle s’est mise à refuser certaines visites et à en abréger d’autres. Mais nous, elle et moi, nous avons continué à nous voir. C’était fou. C’était comme si nous rattrapions le temps perdu. Nous avons passé de longues heures ensemble, seules, à parler, à déconner, à rigoler, à chanter. La veille de son décès, je suis restée cinq heures avec elle, cinq longues heures, cinq délicieuses heures suis-je tentée de dire. Elle renvoyait tout le monde. Elle ne voulait pas que les gens restent.

Elle disait qu’elle était fatiguée

Elle l’était. Elle s’endormait au milieu d’une phrase, au milieu d’un mot. Puis elle rouvrait les yeux, reprenant exactement là où elle en était restée. Quand je suis partie à Paris, nous avons convenu que je reviendrais la voir le dimanche, à mon retour. Est-ce qu’elle savait? Moi, je savais… Le lendemain matin, avertie de la dégradation de son état à l’approche de Dijon, je n’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps avant de rebrousser chemin. C’est là que le stress m’a gagnée. Plus vite, plus vite… je voulais la voir une fois encore.

Quand je suis arrivée dans sa chambre, elle était inconsciente. Ses amis et plusieurs membres de notre famille l’entouraient. C’était beau. C’était dur, mais c’était beau. Je me suis précipitée à son oreille pour lui dire que j’étais revenue. Puis j’ai chanté pour elle, les yeux fermés. Elle était inconsciente, mais l’une de ses amies m’a dit l’avoir vue bouger les lèvres et soulever les sourcils.

Marie m’entendait et essayait de chanter avec moi

Nous savions qu’elle ne partirait pas en notre présence, nous lui avons alors dit au revoir, chacun à notre tour, seul avec elle. Moi, je l’ai prise dans mes bras et je lui ai dit que ça n’avait pas dû être facile d’avoir une petite sœur comme moi. La boucle se bouclait. Elle m’a entendue, car elle a soulevé les sourcils, comme pour acquiescer. Je ne l’ai plus revue vivante, mais j’ai su quand elle est partie car je l’ai senti. Depuis, je sais qu’elle sait que je l’aime, pour l’éternité. Il n’est jamais trop tard. C’est sûr.

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