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Je gribouille des croquis pour faire passer des messages à mes filles

Je le fais sur un coin de table, sans anticipation, avec la sensibilité du moment. Comme je n’ai pas envie de rappeler et répéter inlassablement que la salle de bains doit rester propre ou qu’une maman à la maison n’est pas une Conchita, je les invite, en quelques coups de crayon, au respect de soi et des autres.

Les dessins attisent leur intérêt, la poésie les fait sourire, le message passe sans crise ni affrontement. Le dessin ouvre le dialogue et désamorce le conflit. J’éduque donc mes enfants sans user de sanctions, de punitions, d’humiliations et de privations. Une méthode perso qui fonctionne parfaitement dans notre maison. Avec les adultes, je n’use pas du même stratagème mais je me suis essayée à la peinture abstraite. Et une nouvelle fois, j’ai remarqué qu’il est intéressant de laisser aux autres une part de rêve et d’interprétation plutôt que de leur offrir du «tout cuit»!

J’ai toujours été une fillette solitaire

Née en Valais en 1960, dans une famille très soucieuse du «qu’en dira-t-on», j’ai grandi à l’écart de mon village, ne sortant que peu ou pas du cercle familial. Ma sœur souffrant d’un grave handicap mental, mes parents m’ont donné, dès mes 10 ans, la responsabilité de m’en occuper. J’étais «le bras droit de maman», comme elle me le répétait souvent.

J’ai très vite élaboré des stratégies pour communiquer avec ma sœur, et je me suis rendu compte qu’avec mes crayonnages, j’allumais une lueur d’intérêt dans son regard. Quand elle a glissé dans l’adolescence, ma sœur a pris du poids, ce qui alimentait les reproches de maman et les railleries des enfants du village. Moi, je lui ai fait un petit dessin «avant» et «après». Ma sœur avec ses jolies rondeurs et ma sœur sans ses bourrelets. Elle a souri, elle avait compris qu’un petit régime s’imposait.

J’ai vécu mon enfance et ma jeunesse sous le signe de la révolte

Je m’insurgeais contre tout: la toute-puissance paternelle, l’éducation scolaire scindée des filles et des garçons, le système répressif et les injustices. Et cette rébellion permanente s’est traduite par des portes qui claquent, celles des institutions gouvernées par les nonnes, celles des écoles qui m’enfermaient et me formataient. Pour échapper à cet emprisonnement, je m’évadais dans les ouvrages de Jeanne Hersch, philosophe suisse qui s’est consacrée à la défense de la liberté. Elle était le fil rouge de ma révolte silencieuse.

J’ai tout de même entrepris un apprentissage de dessinatrice en bâtiment, pour finalement réaliser que j’évoluais dans un milieu de mecs où la femme n’avait pas sa place. Personne ne voyait mon mal-être, personne n’a compris mon état dépressif.

Je me suis mariée à 22 ans

Mon époux étant très pris par ses activités professionnelles et ses potes, j’ai compris que l’éducation de mes enfants me reviendrait. Et j’ai pris cette mission à cœur. La naissance de ma première fille m’a ouvert de nouveaux horizons. J’ai eu la révélation que la petite enfance était un moment merveilleux de liberté. La spontanéité et l’intuition de ma fille, son regard neuf sur le monde ont réveillé l’enfant qui sommeillait en moi.

Le dessin s’est naturellement imposé comme une passerelle entre nos deux univers. Quand ma fillette de 2 ans me demandait: «C’est quoi un gastéropode? C’est quoi un grizzli?» je prenais un crayon pour lui répondre. Alors que les mots avaient leurs limites, ce langage dessiné, jamais élaboré mais toujours au stade du croquis explicite, se révélait ludique, poétique et sans frontières pour l’imaginaire. Ma fille a très vite échafaudé un vocabulaire surprenant pour son âge.

Et l’exercice s’est répété avec ma seconde fille

L’orthographe étant sa bête noire à l’école, plutôt que de m’exciter sur les dictées à reprendre inlassablement, j’illustrais les difficultés orthographiques par de petits dessins entourés de fleurs. Cette manière de faire, un peu en marge de la norme, a fait ses preuves. Malgré l’avis défavorable des enseignants, ma fille a finalement poursuivi avec succès ses études.

Ma troisième fille, aujourd’hui âgée de 14 ans, est fan des jeux vidéo. Et quand elle joue, elle est là… sans être là. Pour briser le dialogue de sourds qui s’ensuit, je lui ai récemment déposé sur son bureau un croquis la représentant dans une bulle, avec autour d’elle tout son petit monde qui l’appelle en vain et qui essaie d’attirer son attention. L’autre jour, elle est rentrée de l’école, d’humeur bougonne, débordée par ses devoirs et leçons. Je l’ai représentée sur un bout de papier avec un gros brouillard au-dessus de sa tête, un fouillis que j’ai appelé l’écheveau scolaire. Il s’en échappe des fils qui s’enroulent pour former diverses pelotes de laine: maths, géo, français. Bref des pelotes «methodik» pour lui faire comprendre qu’il est bon de faire une chose à la fois. Et le message est bien passé…

Je continue de dessiner pour mes enfants, y compris pour mes aînées, à l’université

Les voir grandir et s’épanouir librement n’a pas éteint le feu de ma révolte intérieure. Je suis toujours en colère de constater que le caractère normatif et répressif de ce que l’on appelle «la bonne éducation» n’évolue pas. Je suis contre la hiérarchie, l’autorité, le pouvoir et les abus qui en découlent. Je suis révoltée de voir qu’il n’est toujours pas acquis, comme l’a si souvent répété Françoise Dolto, qu’un enfant est un individu à part entière.

Fâchée aussi de constater que bon nombre d’adultes réservent à leurs enfants des traitements différents selon qu’ils sont filles ou garçons. Exaspérée encore de voir les attentes et les projections des parents. Il me semble tellement facile de se dire que nous sommes juste des guides et que nous n’avons aucun droit sur la vie d’autrui. Ma colère est heureusement apaisée par ces petits cadeaux que je reçois au quotidien. Le dernier en date émane de ma seconde fille de 23 ans, qui m’a dit: «Grâce à tes dessins et à ta poésie, maman, tu as laissé de la place à mes rêves et permis que je les réalise. Le bonheur n’est pas une histoire de capacités et de performance… mais de réalisation de soi.

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