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Aux Philippines, à travers trois voyages, j’ai connu le paradis mais aussi l’enfer

La première fois, c’était il y a quelques années, durant mes vacances d’été. J’avais été invitée par mon oncle qui habite à Manille, la capitale. J’étais restée quelques semaines, le temps de découvrir ce pays comme une simple touriste. En déambulant dans les rues des villes de l’archipel, en rencontrant la population, j’étais littéralement tombée amoureuse de ce pays.

La beauté de ses paysages contrastait avec la rudesse de ses conditions climatiques. Et les gens! Humbles, doux et profondément respectueux les uns des autres. Cette première visite m’a marquée et en présageait forcément d’autres… Lorsque au cours de ma formation en soins infirmiers à la Haute Ecole de santé du canton de Vaud j’ai dû me choisir un lieu de stage, c’est là que j’ai eu envie de l’effectuer.

Je me suis plongée dans internet et j’ai exploré de nombreux sites

J’ai enquêté aussi, attentive au bouche-à-oreille. Finalement, j’ai déniché une clinique spécialisée dans les accouchements et l’accompagnement des nouveau-nés. Cette structure semblait correspondre exactement à ce que je recherchais, et je peux dire que ça a été un sacré coup de bol! J’étais très enthousiaste car je voulais poursuivre une formation de sage-femme après mes études d’infirmière. J’allais donc pouvoir faire d’une pierre deux coups et me réjouissais de retrouver ce pays qui m’était devenu si cher.

Je suis partie en septembre 2013 pour Olongapo, une ville située à 120 kilomètres de Manille. J’ai été très bien accueillie à la clinique: pour tout dire, j’ai eu très vite l’impression de vivre en famille. Je logeais à côté de l’établissement et pouvais suivre tout ce qui s’y passait. J’effectuais des visites de patientes, assistais aux accouchements et prodiguais certains soins tout en étant supervisée. J’observais les manières de faire locales, et j’ai appris quelques mots en philippin afin de pouvoir communiquer avec les femmes. Après chaque accouchement, j’avais droit à un débriefing de grande qualité avec l’équipe soignante qui m’encadrait. Bref, côté accueil et côté apprentissage, ça n’aurait pas pu être mieux. Rétrospectivement, je réalise à quel point cette expérience m’a préparée à ce qui s’est passé ensuite, m’a permis de trouver ma place et du sens à mes choix.

Cette clinique a été fondée par une association familiale canado-américaine

Elle s’appelle Mercy in Action, la grâce en action. Sa philosophie, chrétienne, recommande d’apporter l’espoir, et de soigner les plus pauvres des pauvres. Je suis chrétienne moi aussi mais j’ai trouvé différent de l’être en Suisse dans mon petit confort ou là-bas… J’ai été très étonnée par l’organisation de la clinique. Les soignants se mettaient en quatre pour accueillir et orienter les patientes. Et en ce qui concerne les accouchements, la même équipe suivait le processus de A à Z, même si cela devait prendre trente heures! Je n’avais jamais vu ça en Suisse, où on effectue des rotations et obéit à un horaire plutôt strict. Bref, j’étais sur une autre planète et complètement enthousiaste. Même si évidemment je me suis aussi quelque fois énervée face à des comportements que je ne comprenais pas. Je me souviens d’un épisode qui m’a particulièrement touchée. Il s’agissait d’un nouveau-né souffrant d’une méchante jaunisse.

Malgré les mises en garde des médecins, la jeune accouchée ne voulait pas que l’on multiplie les traitements sur son bébé et que l’on s’acharne sur son petit corps. Elle préférait faire confiance à la nature et accompagner de cette manière son enfant vers une possible guérison. Elle est rentrée chez elle au lendemain de la naissance avec une légère médication. Je ne comprenais pas cette attitude, opposée à celle que nous avons en Europe, où nous essayons de maintenir l’enfant et la mère en vie à n’importe quel prix. Au final, tout s’est bien passé et le nourrisson a survécu. Il se porte fort bien à présent. Mais sur le moment je l’avoue, j’étais totalement révoltée. Accepter d’autres coutumes fait partie du contrat lorsqu’on travaille dans l’humanitaire à l’étranger…

Mon stage s’est terminé vingt-quatre heures à peine avant l’annonce de l’arrivée du typhon

Je suis partie le cœur gros car je savais qu’une catastrophe allait avoir lieu. Les indicateurs météo annonçaient une tempête dévastatrice. Naturellement, je me faisais du souci pour l’équipe, mais également pour toutes ces personnes que je quittais, les patientes, les habitants du quartier. Depuis la Suisse, j’ai suivi l’évolution de la situation. C’était un cataclysme, il n’y avait plus d’eau potable, les morts avaient atteint le nombre de 1600, sans compter les milliers de disparus et de sans-abri… (Le nombre total des morts sera estimé à 7200, ndlr.)

Après avoir passé deux mois dans ce pays, assister à une telle détresse m’a donné envie d’y retourner pour apporter mon aide. J’ai pris un billet en quatrième vitesse, quasi sur un coup de tête, et je suis partie rejoindre le personnel de la clinique qui avait mis en place une cellule d’urgence à quelques kilomètres de la zone sinistrée. Une amie photographe, Céline, est venue avec moi pour réaliser un reportage. Ce séjour lui a permis d’effectuer un travail remarquable qu’elle poursuit aujourd’hui sur la toile.

Nous avons atterri dans un aéroport en ruine

Les communications étaient rompues, tout était lent, incertain et terriblement compliqué. Nous nous sommes retrouvées au milieu de nulle part, dans une région atrocement meurtrie. Durant les quarante-cinq minutes qu’a duré notre trajet en voiture en direction du dispensaire de fortune, nous n’avons pas échangé une seule parole avec les autres occupants. Le paysage était transfiguré, la mort et la désolation planaient sur ce pays que j’avais quitté à peine un mois plus tôt. Heureusement pour nous, les corps avaient déjà été évacués.

Face à l’étendue du désastre, je me suis dit qu’il allait falloir être très forte

Nous sommes arrivées à Dulag près de Tacloban dans l’après-midi. Malgré la saleté et le chaos apparents, l’association avait réussi à installer un dispensaire dans une ancienne école. Vu la situation, ça tenait presque de la science-fiction. Plusieurs tentes avaient été montées pour accueillir les patientes ainsi que les soignants qui vivaient juste à côté. Mon amie photographe et moi avions apporté avec nous des dizaines de kilos de médicaments, d’antibiotiques, d’habits pour bébés et de matériel de première urgence. La distribution s’est faite en un instant puisque tout manquait!

On a bossé comme des dingues, de midi à 18 heures puis de minuit à 6 heures du matin. On dormait à peine, trois ou quatre heures, on mangeait quand on avait le temps. Dans ce genre de situation, malgré la fatigue, on travaille, on travaille, on ne s’arrête pratiquement jamais… Il faut faire face à des urgences incessantes, au désarroi généralisé, à la souffrance. Malgré les circonstances dramatiques, des dizaines d’enfants venaient nous trouver. Leurs sourires, leur joie de vivre et leur curiosité ont beaucoup inspiré mon amie photographe qui m’accompagnait. Son reportage raconte tout cela. Après notre retour, elle a monté une exposition dans les murs de la Haute Ecole de santé de Lausanne qu’elle a baptisée «La force de survivre». On y voit ces enfants jouer, manifestant joyeusement leur confiance face à l’avenir. Belle leçon de vie.

J’ai vécu environ durant deux semaines à ce rythme effréné

J’en suis revenue à la fois épuisée et comblée. Quand j’y repense aujourd’hui, cet épisode de ma vie ressemble à la fois à un rêve et à un cauchemar. En tout cas, j’ai compris que travailler dans l’humanitaire était ma passion. Cette expérience m’a permis d’aller au bout de moi-même et de réaliser ce qui fait sens pour moi: c’est utiliser mes compétences pour aider et soulager.

En outre, vivre et travailler dans une autre culture, devoir m’adapter, tout ça m’a amenée à m’interroger sur la multiculturalité. Je pense par exemple qu’on pourrait faire bien des choses chez nous pour mieux accueillir la différence. Et je crois aussi qu’on devrait s’inspirer davantage des pratiques d’ailleurs. En tout cas, cette première expérience de travail humanitaire ne sera pas la dernière! Je le sais. Quant à l’association, elle a quitté les lieux en février 2014, après avoir mis sur pied une clinique fixe, afin d’assurer le suivi des femmes qu’on avait accueillies dans l’urgence.»

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