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«J’ai quitté l’Algérie parce que j’étais homosexuelle»

Je n’ai pas hésité longtemps

Quand les intégristes ont commencé à se déployer en guérilla à travers mon pays, l’Algérie, j’ai su qu’il était temps pour moi de partir. J’étais homosexuelle, cela se voyait, puisque je suis ce que l’on appelle une lesbienne «butch», ce qui veut dire que j’ai une allure masculine. Si j’avais été une «femm», comme Chloé, ma compagne suisse d’aujourd’hui, j’aurais pu passer inaperçue. Mais tel n’était pas mon destin.

Je vivais avec ma famille dans une ville devenue un des fiefs des islamistes radicaux. J’étais une cible toute désignée. Mon père savait que l’exil serait une solution pour moi. Il m’y avait préparée. Pour mes 18 ans, soit douze ans avant mon départ définitif, il m’avait offert un billet d’avion pour Paris en me disant: «Va ma fille, va voir ce qui se passe ailleurs.» Une fois mon pied sur sol français, j’avais été fascinée par ces femmes fumant librement dans la rue, attablées aux terrasses des bistrots avec une bière…

A 30 ans, j’étais heureuse mais je percevais des signes de mauvais augure

On était au début des années 90. Une menace planait autour du petit groupe de femmes que nous formions avec mes amies. Nous étions indépendantes, chacune avait un travail, presque toutes une voiture, ce qui était exceptionnel pour une femme en Algérie à cette époque. Même si nous devions nous cacher dans des endroits luxueux pour nous rencontrer, nous avions les moyens de vivre notre homosexualité.

Et le climat a tourné

J’ai vu les gens se transformer, la peur s’afficher de plus en plus sur les visages. Je suis née sous les tirs des balles de la guerre d’indépendance, je connais l’expression de la peur. Je garde encore en moi ce que je ressentais petite fille lorsque je m’agrippais aux jupes de ma mère, terrorisée à l’idée d’être transpercée par une balle perdue… Je sentais donc qu’une guerre éclatait en sourdine.

Notre guerre civile

Cachant leur homosexualité, mes amies se sont mises à se marier pour fonder une famille. Moi je ne pouvais l’envisager. J’ai donc demandé un congé sabbatique pour «faire un voyage en Europe». En fait, pour fuir. Je suis allée chez une connaissance en Suède, mais je n’ai pas réussi à me faire à la langue et au climat. J’ai visé alors le sud de la France. Malheureusement, j’ai dû y faire face au racisme anti-arabe. Et ce racisme-là, j’aurais préféré ne pas devoir le connaître, surtout pas en France, cette terre où je m’étais senti revivre. Je n’avais pas quitté un pays qui me discriminait en tant qu’homosexuelle pour retomber dans ce genre d’atmosphère.

J’étais devenue très sensible au monde qui m’entourait

J’ai contacté une amie en Suisse. Qui n’a pas hésité. «Viens, on va se débrouiller», a-t-elle dit. On s’est retrouvées chez des connaissances à elle qui vivaient près de la frontière. L’une avait un fils de 5 ans. Quand il a fallu traverser le champ qui me séparait de la Suisse, il m’a prise par la main et m’a dit: «N’aie pas peur.» Il avait tout compris! Moi je tremblais.

Finalement, j’ai pu régulariser ma situation assez vite. Cela a été pour moi un réel soulagement. Quitter mon pays n’a pas été facile. Pas du tout. J’aime mon pays. Vraiment. Dans mon quartier, lorsque j’étais enfant, les villas débordaient de roses et de jasmin.

Il m’arrive de rêver à cette Algérie-là

Aujourd’hui, les gens n’osent plus sortir de chez eux, surtout ceux qui sont instruits. L’Algérie n’est plus ce qu’elle était. J’y retourne pour les vacances mais jamais je n’envisagerai d’y vivre. J’en veux à la religion, à cet islam radical qui a fait tant de tort à tant de personnes. Les intégristes ont la haine. Ils tuent au nom de Dieu, au nom d’Allah. J’en suis traumatisée. Je n’arrive plus à croire en Dieu et comme mon père, je suis devenue athée.

Ma mère était une musulmane modérée

Elle m’a transmis les valeurs fondamentales de l’islam, comme le fait qu’il ne faut pas mentir, ni faire du mal. Des valeurs que j’ai appliquées durant toute ma vie. Dans ma famille, on m’a toujours acceptée telle que je suis. Il n’y a jamais eu aucun problème, sauf qu’on n’a jamais parlé de mon identité sexuelle. J’ai su très jeune que j’étais attirée par les femmes. Je devais avoir 12, 13 ans. J’étais précoce et j’ai toujours osé porter des shorts. Comme la fille du maire. Dans le quartier, nous étions les seules filles à sortir en shorts. Par la suite, il s’est avéré qu’elle était, elle aussi, homosexuelle. Alors que je fréquentais encore le lycée, j’ai eu des relations avec des filles. Je ne mettais pas de mots sur ce qui se passait pour moi. J’aimais les filles, c’est tout. J’en ai pris conscience le jour où j’en ai parlé à mon frère. J’avais 16 ans. Lui 28. C’était déjà un homme. Il a eu une attitude très respectueuse à mon égard et m’a tout de suite avertie que j’allais devoir quitter le pays. J’ai pu ainsi m’y préparer. D’en discuter avec lui a débloqué quelque chose en moi. Je me suis sentie soulagée. J’avais compris depuis longtemps que j’allais devoir quitter ce peuple.

Depuis onze ans, je vis avec Chloé, mon amie

Nous nous sommes rencontrées sur notre lieu de travail. Elle m’a tout de suite reconnue comme homosexuelle. Moi j’ai pris plus de temps. Puis elle a voulu informer nos collèges, elle m’a poussée au «coming out». Cela m’a fait du bien. J’ai retrouvé durant quelque temps la joie de vivre. Quelques années plus tard, au décès de ma mère, toutes mes blessures se sont rouvertes. J’ai fait une grave dépression, sans doute celle que je ne m’étais jamais accordée. L’annonce de son décès m’a fait un tel effet…Elle était atteinte d’un cancer du sein, mais la maladie semblait s’être stabilisée. Je pensais être psychologiquement préparée à son départ. Il n’en a rien été.

La dernière fois que j’ai pu lui parler au téléphone, elle m’a dit: «Ma fille continue à voyager.» Comme mon père, elle a toujours su que j’étais bien loin. Même si je me sens encore fragile en raison de tout ce que j’ai vécu, de tous les traumatismes que j’ai traversés, j’essaie de vivre ma vie tout en douceur. Je suis un être libre, je me suis donné le droit d’aimer une femme. Et je l’assume.

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