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Dans ma famille italienne, on attribue un prénom qui se termine en «o» aux garçons, en «a» pour les filles. C’est ainsi dans la plupart des familles du Sud: basique, efficace, rien à redire. Sauf lorsque, comme en ce qui me concerne, les dieux, la vie ou la génétique se prennent les pieds dans le tapis et que l’on naît «a», prisonnière d’un corps «o». J’étais Alexandro, je suis aujourd’hui Alexia, et l’image que le miroir me renvoie est enfin en accord avec celle que je suis. Certes mes mains dévoilent d’où je viens, portent les traces de mon parcours, mais je les assume, elles font partie de moi.

Pour les photos, c’est plus difficile, je déteste ça

J’ai d’ailleurs enfermé celles de mon enfance dans un carton à la cave. Je ne veux pas les voir, elles ne disent rien de moi. L’enfance, parlons-en. Je crois que j’ai su assez rapidement qu’il y avait une différence entre ce que je ressentais à l’intérieur et mon enveloppe extérieure, ce corps dans lequel je vivais mais qui n’était pas le mien. Lorsque mes parents s’absentaient, j’en profitais parfois pour m’amuser à passer les robes de ma mère, à marcher avec ses chaussures à talons.

Dès l’adolescence, cette tension entre intérieur et extérieur est devenue plus tangible

Le mal-être, l’impression de mauvaise distribution des rôles augmentaient. Mais je ne pouvais pas en parler, pas à la maison du moins. Je ne savais pas à qui me confier. J’étais tellement mal dans ma peau que j’ai fini par envoyer une lettre au psychiatre scolaire. J’ai fait ça en cachette, j’avais si peur que mes parents l’apprennent… A mesure que les années passaient, je m’enfermais dans le silence, me cachais derrière une façade. Ce sentiment de réclusion a peu à peu trouvé une échappatoire dans la drogue. En commençant, de façon presque inconsciente, par les drogues dures.

Je vivais alors avec ma sœur qui prenait de l’héroïne régulière ment, ça me faisait mal de la voir se défoncer, j’avais envie de la convaincre de s’en sortir et lui disais souvent, comme par défi: «Si tu ne t’arrêtes pas, c’est moi qui vais m’y mettre!»… Et j’ai fini par le faire. Pour de bon. De tout mon corps. Je pense que c’était une façon d’étouffer le mal-être, d’anesthésier l’aberration dans laquelle je vivais, de ne pas affronter la question

Ça a duré longtemps, presque 10 ans

Puis ma sœur a été arrêtée et je me suis retrouvée seule à essayer de magouiller avec l’argent, aller acheter de la drogue à Zurich, Berne ou ailleurs. C’était épuisant, je sentais que ce monde-là n’était plus pour moi. Je pouvais continuer de fuir, sombrer ou alors entreprendre les premiers pas afin de devenir celle que j’étais.

Lorsque j’ai parlé à mes parents de ma volonté de subir une opération de réattribution sexuelle, ça a été le choc. D’une certaine façon, sans le verbaliser, ils ont toujours su ce qui se passait en moi, mais de là à y être confrontés… C’était trop. Ma mère s’est montrée un peu plus compréhensive. Pour mon père, c’était inimaginable. Il se sentait trahi, ne voulait plus me voir. La famille, quoi qu’on fasse, c’est pour la vie, il y a des périodes où rien ne va plus, d’autres où on se réconcilie. C’est le principe même des familles, non?

Au final, toute cette étape de transformation, je l’ai vécue seule

Ma sœur était encore embourbée dans ses problèmes de drogue, je n’avais que de rares amis et mes parents ne pouvaient pas, émotionnellement, me suivre sur ce chemin-là. Etonnamment, à partir du moment où j’ai pris ma décision, tout est devenu clair. J’ai arrêté de consommer de l’héroïne grâce à la méthadone – je ne voulais pas saboter mes chances de passer tous les tests et entretiens nécessaires avant d’entamer le processus de l’opération.

J’ai diminué petit à petit les doses de cette drogue de substitution, jusqu’à m’en passer. J’ai été suivie par un psychiatre, un endocrinologue, puis j’ai obtenu un rendez-vous avec le seul chirurgien qui pratiquait alors cette opération en Suisse. Pour certaines personnes, le parcours est assez chaotique. Moi, j’ai eu de la chance, tout est allé vite.

J’ai pris les premiers contacts en automne 2002 et ai subi l’opération au printemps suivant, à Zurich.

C’était une période de ma vie très étrange, j’avais l’impression d’être dans une salle d’attente, en suspens entre deux zones. Il y aurait clairement un avant et un après. L’opération, j’y suis allée seule. Je ne connaissais personne qui était passé par là et je n’étais pas entrée en contact avec des associations ou des groupes de parole. C’était douloureux bien sûr, mais je n’en garde que peu de souvenirs.

J’étais déterminée, pressée même de devenir Alexia. Enfin. Pour tout ce qui concerne l’aspect légal et administratif, une fois encore, cela s’est déroulé très rapidement grâce à l’aide d’une amie avocate. J’ai obtenu de papiers d’identité féminins, fait refaire mes diplômes pour qu’ils portent mon prénom, et j’ai entamé ma nouvelle vie.

Revivre ou renaître, à 27 ans!

Aujourd’hui, pour ma famille, mes amis, mes collègues, mon amoureux, je suis Alexia. Quelques fois, mon père se trompe encore. Je sais qu’il ne le fait pas exprès, pourtant ça me blesse toujours lorsque l’on m’interpelle au masculin. J’aime m’habiller, être jolie pour mon homme, mais au quotidien, je reste plutôt simple. Je ne «joue pas à la poupée» avec moi, je ne me pomponne pas pendant des heures. Je porte des pantalons, des talons plats, me maquille très peu; je trouve ça plus élégant, passe-partout.

Si on regarde bien, mes mains dévoilent sans doute des choses sur moi, elles sont peut-être grandes… Mais je m’en fiche, je suis à l’aise dans mes baskets. Le regard des autres est plutôt bienveillant et, de toute façon, si l’on me fait des remarques, j’ai des répliques à dégainer. J’ai la langue bien pendue, je ne me laisse pas marcher dessus!

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ma vie a beaucoup changé ces dix dernières années

J’ai un prénom en «a», je ne me drogue plus, j’ai un travail, un appartement, un amoureux et un chat lunatique. Je suis très heureuse de vivre une histoire d’amour, parce que je ne savais pas si cela m’arriverait, si un homme allait m’accepter telle que je suis, avec toute ma trajectoire. Et là encore, je n’ai pas choisi la voie de la facilité: mon ami vient d’une culture très conservatrice où, en général, o n se marie avec une fille du pays et, surtout, de la même caste. C’est dire si je n’étais pas la fiancée idéale!

Les débuts ont donc été très incertains, ça a pris du temps, mais notre histoire a fait son chemin et on vit ensemble depuis trois ans maintenant. Je trouve incroyable de voir le chemin qu’il a parcouru par amour, pour partager sa vie avec moi. On me dit souvent que je suis une battante et que j’ai eu beaucoup de courage... Je trouve que c’est mon amoureux qui a du courage, c’est lui qui a mené le plus beau combat.

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