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Chez mes parents, il n’y avait pas de place pour les livres

La seule chose qui comptait, à San Millan, le village galicien de deux cents habitants dans lequel j’ai grandi, c’était la terre. Mon père était maçon et ma mère, couturière. Lui avait juste appris à lire et à écrire. Quant à elle, elle était totalement illettrée. Les études, la réflexion intellectuelle, tout ça leur importait peu. La priorité, c’était d’avoir à boire et à manger. Autant dire que j’ai été mise au travail dès que possible: à peine savais-je marcher que je gardais chèvres et vaches avec mon grand-père et ma grande sœur. Je ne conserve pas que des mauvais souvenirs de cette période, mais c’était une vie très difficile: on se levait à l’aube et on trimait toute la journée.

Lorsque j’ai commencé l’école à l’âge de six ans, ça a été une torture

L’idée d’apprendre enfin à lire, écrire et compter comme les grands m’enthousiasmait, mais mes parents ne me laissaient jamais faire mes devoirs. Dès que je faisais mine d’ouvrir un cahier, ils m’accablaient de tâches: surveiller les bêtes, porter le foin, couper du bois… Le matin, avant d’aller à l’école, il fallait traire les vaches, à midi, éplucher les patates dans la cour de l’école pour avoir à manger, le soir, nettoyer la maison…

Un rythme éreintant, et je me faisais gronder partout. A l’école parce que j’étais la seule qui ne faisait jamais ses devoirs, et à la maison parce que je n’avais pas de bons résultats. A force de recevoir des coups de mon père et de me faire humilier devant la classe, j’ai fini par détester l’école. Et quand je l’ai quittée à 14 ans, je ne savais que l’alphabet et les tables de multiplication. Impossible de continuer à étudier. Il aurait fallu payer, et mes parents étaient trop pauvres. En revanche, quand mon petit frère est né, neuf ans après moi, on lui a passé tous ses caprices et ils se sont saignés pour lui. C’était un garçon, le garçon dont ils rêvaient, moi je n’étais qu’une fille.

A 21 ans, j’ai décidé que je ne pouvais plus faire la boniche

Mes parents refusaient ma relation avec José, mon futur mari, et pour me dissuader, mon père m’a frappée plusieurs fois. J’ai donc fait ma valise. J’ai été gouvernante dans une famille à Orense. Quelques années plus tard, j’ai épousé José et nous sommes partis pour la Suisse où il travaillait comme saisonnier. Ça a été un choc. Je ne comprenais personne puisque je ne parlais pas un mot de français. Nous n’avions pas un sou en poche et j’ai dû me mettre au travail le plus vite possible. Comme j’avais passé ma vie à nettoyer, j’ai commencé par faire des ménages, mais je ne savais même pas comment on dit «balai» en français!

Heureusement, mes employeurs n’étaient jamais là. Ils me laissaient des petits mots çà et là dans la maison pour m’indiquer ce que je devais faire et j’appelais des amis espagnols pour qu’ils me traduisent ces consignes. Quelques mois après mon arrivée en Suisse, ma fille Raquel est née, suivie de mon fils Diego, et je me suis juré que jamais ils n’auraient une vie aussi dure que la mienne. Ce que je voulais, c’est qu’ils étudient et j’ai tout investi dans leur avenir. La fierté de les voir partir à l’école le matin nous a aidés, mon mari et moi, à tenir le coup.

Je n’ai jamais pu aider mes enfants à faire leurs devoirs

Je crois que c’est la pire chose qui me soit arrivée. Les voir ouvrir leurs cahiers sans pouvoir rien faire pour eux. Au contraire, quand ils ont grandi, ce sont eux qui nous ont aidés. Lorsque nous avons obtenu un emploi comme concierges, nos enfants se sont chargés d’écrire les petits mots pour la chambre à lessive, par exemple. D’ailleurs, pendant des années, ce sont eux qui ont rédigé les lettres administratives, se sont occupés des impôts et j’en passe.

Lorsque je les accompagnais encore à des cours d’appui en dehors de l’école, je les attendais à l’extérieur. Il m’arrive souvent de me demander aujourd’hui pourquoi je n’ai pas eu le courage de rentrer dans la classe pour apprendre moi aussi quelque chose. J’ai perdu tellement d’années…

En réalité, j’avais honte de ne savoir ni lire ni écrire

Et cette honte m’a poursuivie, tout comme les paroles de mes parents qui n’avaient cessé de répéter que je ne ferais rien de ma vie. Un jour pourtant, j’ai bien été forcée d’aller de l’avant, ma fille Raquel étant partie sept mois à Salamanque pour un échange universitaire. Comme je voulais communiquer avec elle, je lui ai demandé de m’apprendre à envoyer un e-mail. Lui écrire, même en espagnol, m’a pris un temps fou, mais je me sentais tellement fière d’y arriver! Son départ m’a fait comprendre que nous devions apprendre à nous débrouiller seuls mon mari et moi. Mais nous en étions incapables. Face à notre désarroi, ma fille m’a convaincue d’aller voir l’association Lire et écrire, qui s’adresse aux adultes en situation d’illettrisme. J’ai pris mon courage à deux mains et mon fils m’a inscrite à l’école. Un beau retournement de situation!

J’étais très émue en entrant en classe pour la première fois

Je me suis assise à ma table avec un mélange de joie et de crainte. Je me demandais s’il y aurait des élèves plus nuls que moi, pour que je ne me sente pas seule. Le premier test que j’ai dû passer, afin d’évaluer mon niveau, a été une véritable épreuve.

Depuis ce jour, ma vie a beaucoup changé. Après trois ans de cours, j’arrive à lire un livre! Je viens régulièrement farfouiller dans la bibliothèque de ma fille pour trouver un bon bouquin.

Je ne suis actuellement pas en bonne santé

J’ai subi onze opérations et je souffre d’une fibromyalgie, une maladie qui me fatigue beaucoup et provoque des crampes musculaires très douloureuses. Mais grâce à l’association Lire et Ecrire, j’ai retrouvé de l’énergie. J’ai appris qui était Gandhi, découvert la littérature… et repris confiance en moi. Après avoir surmonté ces épreuves, je ne laisserai plus jamais personne me dire que je suis une incapable.»

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