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Je venais de perdre mon emploi de sociothérapeute dans des circonstances difficiles, ma santé n’était pas très bonne et je souffrais de fibromyalgie, une maladie chronique touchant les muscles. Pour sortir de mes sombres pensées, je passais mes journées à pratiquer les deux activités qui me ressourçaient le plus: jardiner et écrire.

J’avais alors 48 ans et j’étais dans ce que j’aime appeler une «panne biographique»: vous savez, ce moment où on se regarde et où l’on ne sait plus vraiment qui on est, comment on en est arrivé là et vers quoi diriger ses pas. J’avais perdu le sens, mon sens de la vie. Installée au pied de ce cassis, je réfléchissais à mon parcours, à mes échecs, à ce que j’avais déjà réalisé tout en m’interrogeant sur ce que j’allais pouvoir faire de mon avenir.

Naissance d’un projet

Dans mon dernier emploi, j’avais mis en place un projet d’appartement adapté à des personnes en situation de handicap. Leur permettre un maximum d’autonomie me motivait énormément. En les voyant évoluer, l’idée m’est venue de recueillir leur histoire et de leur offrir sous forme de petit livre. J’avais déjà écrit sur mon propre parcours, je connaissais donc la difficulté de parler de soi et pour soi, de «déposer» des choses, parfois lourdes, sur le papier. Mais je savais aussi à quel point cela soulage, donne du recul et fait parfois surgir un autre regard sur son existence.

Sous mon cassis, je repensais à toute cette démarche, à mon intérêt naturel pour le travail biographique, aux bienfaits de l’écriture… C’est là qu’est né mon projet: et si je me mettais à rédiger pour les gens, à récolter leur histoire?

Notre vie est un jardin composé

Je suis devenue recueilleuse de récits de vie ou plutôt, «jardinière biographique», les deux expressions traduisant bien le lien indissociable pour moi entre le jardinage et le travail d’écriture. Si j’aime jardiner, ce n’est pas pour bêcher mais pour restructurer les volumes, voir éclore de nouvelles fleurs. Quand je me promène et que je croise un espace vert à l’abandon, j’ai toujours envie d’aller le débroussailler. Or, c’était précisément ce que j’aimais faire avec les gens: les écouter me raconter leur histoire pour ensuite élaguer et les éclairer.

Le parallèle s’est donc imposé à moi: notre vie est comme un jardin; composée d’un certain sol, en plaine ou en montagne, en pente, plate ou vallonnée, on y trouve parfois de gros arbres, de petits arbustes, du sable ou de la terre lourde. Et il nous est impossible de changer ces données de base. Reste le loisir de les dompter et de les aménager.

Si l’on regarde au fond de soi, que voit-on?

Des roses, quelques orties, des lavandes ou des romarins, des fleurs annuelles ou des vivaces. Et tout à coup, un bosquet qui bouche la vue. Nous devons donc aller régulièrement désherber, défricher, redessiner les volumes, changer les espèces. Trier. Parce que les plantes qui nous plaisaient il y a 20 ou 30 ans ne sont plus forcément celles qui nous séduisent aujourd’hui. Forte de cette double approche, j’ai entrepris une formation de recueilleuse de récits de vie.

Je vais à la rencontre d’une personne et je l’écoute, sans attente particulière: ensemble, nous parcourons son jardin intérieur. Puis, je lui demande d’exposer les faits qu’elle souhaite, dans le registre de son choix. C’est là que réside une bonne part de la magie de ce travail, car c’est alors à moi d’ouvrir suffisamment l’espace de dialogue et de soigner la relation avec mon interlocuteur pour qu’il dépasse le discours superficiel et «dépose» ses paroles.

Quand on se raconte, si on laisse vraiment le fil se dérouler, les mots adéquats s’imposent

A chaque fois, je suis émerveillée par ces parcours si différents, par ces univers intérieurs si riches, humains et simples à la fois. J’aime aller d’un événement à l’autre, percevoir la musique de la vie. Le pays, le contexte familial, l’école, les études, le choix d’un travail, l’envie de devenir parent ou pas. De fil en aiguille, on se retrouve là où on est, et de temps en temps, il est bon de se demander: «Mais au fait, où en suis-je?»

On fait des choix et parfois, on se sent prisonnier de son existence, alors que tout peut évoluer si on ouvre son espace de choix. Ces temps-ci, une citation d’Einstein m’accompagne: «On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré». Elle me parle, même si je sais qu’il n’est pas toujours facile de changer son regard sur les choses… Peut-être qu’en regardant longuement son jardin avec des points de vue différents, on peut y parvenir.

Rencontre avec la doctoresse Guillemin-Munday

Un jour, j’ai fait la connaissance de la doctoresse Clare Guillemin-Munday que j’ai consultée dans un premier temps en tant que patiente. Je lui ai longuement parlé de ma passion pour les histoires de vie, de mon projet de les recueillir. Elle m’a proposé d’écouter certains de ses malades et de retranscrire leurs propos. C’est ainsi que nous avons publié notre premier livre, l’an dernier - «Cancer et sens de la vie»* - sur sa vision de l’accompagnement des patients et sa pratique de la médecine dite «intégrative», qui intègre les récits de personnes atteintes de cancer mais aussi de soignants.

J’y ai joué un rôle que je qualifie de «passeuse», une sorte de vecteur de paix, de lumière et de douceur. Mais cet ouvrage parle surtout du sens de la vie. Même, et surtout, parce qu’il parle de mort. Ce qui est paradoxal dans notre société c’est que nous savons tous que nous allons mourir et nous nous comportons pourtant comme si la mort n’existait pas.

Aujourd’hui, je partage mon temps entre recueil de récits familiaux et thérapie narrative, que je pratique sur mandat en collaboration avec cette doctoresse. Et, déjà, pointe le prochain rêve: un travail autour de la naissance. En écrivant sur la mort, j’ai rencontré la vie. Que vais-je trouver en écrivant sur la vie?

*«Cancer et Sens de la Vie», Sylvie Blanchon et Dr. Clare Guillemin-Munday, Ed. de l’Aire 2012.

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