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Les remarques sur mes origines étaient constantes de la part de l’instituteur

A l’époque, on disait le régent… Le plus dur a été lors du 150e de l’Indépendance vaudoise en 1948. J’avais juste 9 ans. Pour cette occasion, nous avions appris des chants à l’école, les autorités étaient attendues afin de mettre en terre deux platanes dans le préau, la fanfare était inscrite au programme. Maman avait vendu des œufs et des légumes pour nous confectionner de nouvelles robes.

Avec mes sœurs – je suis la troisième – nous nous réjouissions beaucoup. Mais en nous voyant arriver à l’école ce jour-là, le régent a pointé son doigt vers nous et a ordonné: «Vous les Bernoises, dehors!» Sans comprendre ce qui nous arrivait, nous nous sommes toutes les quatre réfugiées derrière le mur d’un jardin. Nous entendions la musique, la mort dans l’âme. Nous n’osions même pas retourner à la maison de peur de faire de la peine à nos parents.

La domination bernoise… ce sont des choses qui restent dans les mémoires collectives

Je me souviendrai toujours de mon premier jour d’école. Quand le régent m’a demandé mon prénom, j’ai répondu «Hanneli». C’est le diminutif de Johanna en suisse allemand, et c’est comme cela qu’on m’appelait à la maison. «Ce n’est pas un prénom», a-t-il déclaré. Et il a décidé que je m’appellerai Jeannette. J’ai porté ce faux nom durant toute ma scolarité. Je le haïssais.

A la maison, comme à l’école, on n’a cessé de me dire: «Ne pleure pas, Jeannette…(ndlr: comme dans la chanson). Tu es maladroite, tu es lente et tu es nulle comme une Jeannette.» En me volant mon identité, ce maître a fait de moi un souffre-douleur tout désigné.

J’ai été rabaissée, humiliée

Il m’a fallu des années pour retrouver mon véritable prénom. Pourtant je l’avais hérité de mon père Johann, et j’en étais fière. Quand nous sommes arrivés à Croy, dans le canton de Vaud, en 1946, nos camarades de classe nous ont immédiatement qualifiés de Boches ou de Totos. Lemaître haïssait, lui aussi, les Suisses allemands, moi en particulier. Il n’était jamais satisfait de mon travail, jugeait nuls mes devoirs, même quand je me donnais beaucoup de peine, et mon écriture lui paraissait toujours illisible.

J’ai vite compris que, quoi que je fasse, je serai toujours considérée comme une incapable. De plus, j’étais dyslexique et je confondais les lettres. Mes dictées étaient bourrées de fautes et mes notes de français volaient bas. Lemaître disait toujours «Nut tut fagouta», une phrase en patois que j’avais interprétée ainsi : «Tu n’as rien à faire ici».

A 17 ans, mes parents m’ont envoyée travailler un an dans une ferme entre Berne et Soleure

Je cuisinais pour quinze personnes et m’occupais du ménage, pour un tout petit salaire. Par la suite, j’ai travaillé à la ferme paternelle, et, de temps à autre, allais gagner des sous comme bonne à tout faire. Un jour, comme ça, sans préambule, mon père m’a annoncé que ma sœur Lény allait reprendre la ferme familiale avec son mari. Je n’avais qu’à aller ailleurs. Mais je n’avais pas de métier, moi, comment me lancer dans la vie sans bagage, tout juste pas illettrée?

J’ai été fâchée que l’on puisse me jeter comme un vulgaire outil. J’ai lâché la fourche que je tenais en main et je suis allée faire ma valise. Avec mes maigres économies, j’ai pris un billet simple course pour Lausanne. Je n’avais aucune idée de ce que je pourrais devenir. Après quelques jours de recherche, j’ai trouvé une place dans une boulangerie. Puis dans un atelier horloger. Mon maigre salaire me permettait à peine de subvenir à mes besoins, et j’avais souvent faim.

Puis j’ai rencontré un garçon

Nous nous sommes mariés. Mon époux s’est vite retrouvé au chômage alors que nous avions déjà un fils et une fille. Il a donc insisté pour que je me remette à travailler. Mais quel boulot? Je n’avais toujours aucune formation. J’ai eu l’idée de faire un diplôme de dactylographie, ce qui m’a permis d’être engagée, à mi-temps, par une compagnie d’assurances.

Ma cheffe, une vieille fille pointilleuse, contrôlait tout mon travail. En observant les secrétaires, j’ai pensé que je serais peut-être capable d’en faire autant et donc d’être aussi bien payée qu’elles. Je me suis inscrite à des cours du soir. Je n’étais pas douée, mais j’avais une volonté de fer. Ce que j’apprenais en classe, je devais systématiquement le réviser à la maison.

Avec mon passé scolaire calamiteux, je devais travailler dur

En comptabilité, je notais les solutions, puis j’essayais de retrouver le chemin pour y arriver… Au bout de deux ans, je me suis présentée aux examens. Et je les ai réussis. Je suis devenue secrétaire de sous-direction, puis de direction. Entre chaque étape de ma progression, on me disait: «De toute manière tu n’y arriveras pas, tu es bien trop bête». Etre dénigrée continuait à être un leitmotiv dans ma vie.

Mais j’ai continué à me former… pour devenir formatrice à mon tour. Mon époux n’a pas supporté. Pour lui, je n’étais qu’«une pauvre fille de paysan qui avait grandi derrière le cul des vaches». Je ne sais pas ce qu’il s’est passé en moi, mais un jour j’ai commencé à me révolter.

Comment obtenir un minimum d’égard et de respect?

J’ai mis mon nom sur la liste d’un parti politique et j’ai été élue conseillère communale… Le jour de l’assermentation, les cloches de l’église sonnaient. J’ai été prise par l’émotion en pensant que j’entendais les cloches résonner, en partie, pour moi. Aucun des miens n’était présent. J’ai vécu ce grand moment seule et je n’ai même pas osé en parler à la maison.

Après tout a changé. J’ai divorcé, mes enfants sont devenus adultes, je me suis mise à découvrir le monde. Et maintenant, depuis que je suis à la retraite, je vis seule dans un petit chalet en Valais qui m’appartient. Ou je voyage. Tout va bien. J’ai même un compagnon qui habite la ville. L’hiver, il est plus présent, l’été, il s’occupe de sa maison. Je suis enfin en paix avec moi-même, avec les autres aussi.

A lire

«Un passé pas si simple» de Johanna Mosini, illustré par les découpages de son voisin, Editions à la Carte, Sierre.

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