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Je n’ai pas oublié le choc que j’ai ressenti

Du haut de l’armoire, je me voyais couchée dans le lit de cette grande chambre que je partageais avec ma sœur. J’étais étendue les yeux fermés, en liquette et petite culotte blanches. A côté de mon corps, il y avait ma grand-maman qui me tenait la main. Je voyais l’arrière du ventilateur qui continuait de tourner. Je savais que je n’étais plus dans mon corps, pourtant je sentais la pression de la main de ma grand-mère.

C’est sans doute grâce à elle que je suis restée là sur cette armoire à me regarder moi-même et que je ne suis pas partie plus loin… Il y avait tant d’amour dans son attitude. Je n’avais que 8 ans, mais j’ai compris que ma vie ne tenait qu’à un fil, que j’étais sortie de mon corps et que j’hésitais à y retourner. Cette impression d’être entre deux sortes de réalité a duré. Et puis sans que je ne fasse rien, je me suis retrouvée à nouveau dedans, dans mon corps couché dans le lit.

J’ai parlé de cet épisode pour la première fois avec ma grand-mère dix ans après

Je n’avais pas osé avant. Elle m’a confié qu’elle avait senti que j’étais en train de partir. Elle avait eu très peur et avait été soulagée quand j’avais rouvert les yeux. Je l’avais fixée avec intensité, aucun mot ne sortait de ma bouche. Sous le choc, j’étais devenue aphone… Ma grand-mère avait réalisé que c’était grave, qu’il fallait téléphoner à ma mère. Et celle-ci s’était immédiatement mise en route pour venir me chercher.

Nous sommes une famille unie, mon père, ma mère, ma sœur et moi. Cet été-là, nous étions en vacances chez mes grands-parents en Provence. Tout était bien allé jusqu’à ce matin où, sans nous avertir, mes parents sont rentrés en Suisse, décidant de nous laisser moi et ma sœur quelques jours de plus chez nos grands-parents. Ce départ soudain a déclenché en moi une onde de choc.

Je me souviens d’une impression de vivre au ralenti

En voyant ma sœur enchantée de ces jours de vacances supplémentaires, j’ai senti qu’il se passait en moi quelque chose de bizarre. Une sensation de vide. Un vide immense. En quelques heures, je suis tombée malade. Je ne pouvais plus rien avaler. Je suis entrée dans une sorte de mutisme, d’enfermement sans possibilité de communiquer, ni même de réagir. C’était douloureux.

J’avais aussi terriblement mal au ventre. Ma grand-mère a fait venir le médecin croyant que je faisais une crise d’appendicite aiguë. Ce n’était pas le cas, j’ai juste plongé à vitesse grand V dans un puits sans fond. Quand ma mère est arrivée, quelques heures plus tard, j’allais mieux. Je m’étais levée, mais je ne lui ai pas sauté dans les bras. Je n’y arrivais pas.

J’avais eu trop de peine suite à son départ

Pourtant mes grands-parents sont des gens pleins d’amour… De retour à la maison, j’ai recommencé à manger petit à petit, en prenant mon temps. Peut-être une semaine. J’étais fâchée contre mes parents, je n’oubliais rien. Longtemps, j’ai payé le prix de ce «non-oubli». J’avais beau me dire que l’absence ne signifiait pas la rupture des liens, je la gérais particulièrement mal et je craignais toujours de retomber dans le même schéma.

Cette histoire, je l’ai gardée au fond de moi jusqu’à mes 17 ans

Cette année-là, mon père a fait un burnout et il a sombré dans la dépression. Il est parti faire un séjour dans une maison de repos où j’ai pu lui rendre visite. Je n’ai pas aimé le voir dans ce milieu hospitalier. Comme je n’étais pas bien non plus, je me suis résolue à rencontrer une psychologue. Elle m’a poussée à parler de moi. Cela fait maintenant six ans que je la vois régulièrement.

Nous avons beaucoup parlé de la problématique du lien affectif, de l’absence. Grâce à elle, j’ai pu aller parler à ma grand-mère. Cela m’a fait du bien, mais ça n’a rien changé à mon ressenti. Comme si une pièce de mon propre puzzle manquait, ou plutôt que cette pièce avait échappé à ma vigilance… Je voudrais la récupérer mais je ne sais pas comment m’y prendre. Je sens que j’ai côtoyé quelque chose qui sort de l’ordinaire, pour autant je n’aime pas utiliser le mot «extraordinaire» tant tout cela évoque un réel malaise pour moi.

Depuis, il m’est arrivé de me faire peur à moi-même

Qui suis-je pour avoir la capacité de sortir de mon corps, de prendre le risque de m’enlever la vie? Ai-je vraiment ce pouvoir? Et suffit-il d’une grosse contrariété pour que je le fasse? Cette expérience a été traumatisante, à 8 ans, je n’avais pas envie de vivre cela. J’ai eu peur en voyant ce corps couché et en réalisant que je devais être un fantôme au sommet de cette armoire. J’ai eu peur de ne pas revenir. Ça m’a bloquée dans beaucoup de choses. Je me rends compte que j’évite de trop m’attacher aux gens, parce que mes propres réactions m’effrayent.

C’est dur d’avoir vécu cela, d’avoir ressenti une telle angoisse et une telle colère, et de ne pas savoir comment éviter qu’un tel événement se reproduise. J’ai parfois l’impression de vivre à côté de mes baskets, comme dédoublée. J’ai essayé d’en parler autour de moi avec mes amis, mais ça les dépasse un peu.

Je vis toujours chez mes parents

Ma sœur est partie de la maison quand elle a eu 18 ans. Quelqu’un m’a dit un jour que je m’étais peut-être mal réintégrée dans mon corps... Je ne sais pas, je ne comprends pas. Ma prof de yoga pense que certaines personnes cherchent consciemment à sortir de leur corps… Cela m’a fait réfléchir.

Petit à petit, j’ai commencé à réaliser que c’était à moi de donner un sens à cet événement et j’ai pris conscience que les effets de ma réaction contre mes parents s’étaient retournés en force contre moi-même. Depuis, je me sens tous les jours un peu plus libérée, un peu plus légère. Ça devient plus fluide. Je crois que j’accepte mieux ce qui m’est arrivé, même si je n’ai pas tout compris.

Tout va mieux

La vie, c’est quand même un beau cadeau. Je n’ai pas à m’en plaindre. Et en plus, j’ai acquis une sacrée expérience et je sais aujourd’hui quel effet cela fait de ne plus vivre dans son corps. Ce n’est pas rien!

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