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Peu de gens savent ce qu’il m’est arrivé enfant

Même ma meilleure amie l’ignore. Beaucoup seraient sans doute surpris d’apprendre que la fille qu’ils connaissent, rigolote, épanouie, a été victime d’abus sexuels. Je n’ai jamais ressenti le besoin d’en parler. Il a fallu la naissance de ma fille, il y a dix mois, pour que cela change. Non pas pour m’apitoyer, mais bien parce qu’en parler reste la meilleure des armes. Et puis, j’aimerais aussi expliquer que l’on peut vivre après cela, que l’on peut même être heureux.

J’ai été abusée sexuellement par mon cousin à l’âge de …7, 8 ans? Je ne sais plus. C’est une période de ma vie un peu trouble, durant laquelle les événements se suivent sans réelle logique. Un peu comme si ma mémoire, pour me protéger, avait effacé certains souvenirs. Je sais que j’étais très jeune.

C’était le temps de l’insouciance

Celui où je passais mes étés à la campagne, dans la ferme de ma grand-mère, en compagnie de mes cousins. Pour moi, qui étais alors la plus jeune, c’était un endroit privilégié, synonyme de liberté. J’y passais des vacances à la Heidi, empreintes de rires et de légèreté, en totale confiance.

Je ne me souviens plus comment cela a commencé, ni combien de temps tout cela a duré. Juste des flashes. Toujours les mêmes. Mon cousin, qui devait alors avoir 15 ans, me disant: «Viens avec moi dans ma chambre, j’ai quelque chose à te montrer.» Nous, ensuite, complètement dévêtus. S’il n’est jamais allé plus loin que des attouchements, il me reste des images très crues. Des choses dont je n’ai pas envie de parler, par respect pour les gens que j’aime et surtout pour ne pas entacher ma vie de couple. Cela se passait à n’importe quel moment de la journée. Parfois même lors de fêtes familiales. Personne ne savait ce qu’il se tramait dans cette chambre, qu’il prenait alors soin de fermer à clé. Il ne m’a jamais forcée. Il me disait que ce que nous faisions était normal, que tout le monde le faisait, mais que cela devait rester notre secret. Et moi, dans ma naïveté d’enfant, je le croyais et me laissais faire.

Un jour, je me suis confiée à une cousine

Cela devait quand même me travailler, même si je n’ai aucun souvenir de peur, de tristesse ou de dégoût. Je voulais savoir si elle faisait la même chose, si elle trouvait cela «normal». Apparemment pas: elle en a parlé à sa mère qui a informé mes parents. Leur réaction a été immédiate.

J’étais dans ma chambre en train de me mettre en pyjama quand ma mère est entrée, la mine sombre. Elle m’a demandé: «Manon, que se passe-t-il avec ton cousin?» Je lui ai tout raconté en pensant: «Notre secret est découvert. Il va m’en vouloir.» Elle m’a expliqué que ce n’était pas normal: «Ton corps t’appartient. Il n’a pas le droit de faire ça. Personne n’a le droit.»

Mon père est entré dans une colère noire contre mon cousin

Là aussi, il ne me reste que de brèves scènes… La famille réunie autour d’une table, mon cousin prostré, la tête baissée, honteux. Moi, un peu en marge, soulagée, car comprenant que personne ne m’en veut, ni ne veut me punir.

Mes parents ont été extraordinaires. Ils m’ont non seulement entourée avec amour, mais m’ont tout de suite fait suivre par des psychologues, des personnes très gentilles, pleines de tact, ne me demandant heureusement pas de rabâcher les mêmes choses ou de m’attarder sur des détails. Ils n’ont pas porté plainte contre mon cousin, mais ont exigé qu’il soit soigné.

Mes parents ont pris de la distance avec la famille

J’ai continué à aller chez ma grand-mère, mais de façon plus espacée. Quand j’y étais, mon cousin qui vivait sur place m’évitait. Je ne m’en suis pas plus souciée que cela. Il amené sa vie d’homme, de son côté. Et moi, j’ai poursuivi la mienne, presque normalement.

Je ne me suis jamais considérée comme une victime. Ma naïveté d’enfant m’a protégée. Disons que j’ai mûri plus vite que les autres. Par la suite, j’ai eu des amies plus âgées que moi. Celles de mon âge me semblaient trop… puériles. A l’adolescence, je n’ai pas eu de petits copains. Je ne faisais pas confiance aux garçons. Il y a une époque d’ailleurs où je pensais que je n’aurais jamais d’enfant, de peur qu’il leur arrive la même chose. Et puis, j’ai rencontré mon mari et tout a changé. Il a été en fait mon premier homme. Il est au courant de toute l’histoire et est mon plus fidèle allié. Mais on en discute rarement. Je n’ai pas voulu transformer cet épisode de ma vie en plaie ouverte. C’est plutôt une bulle, qui flotte autour de moi, présente, mais suffisamment légère pour ne pas empiéter sur ma vie.

Il y a quelques années, mon cousin est mort dans un accident de voiture

Est-ce pour cette raison que j’ai réussi à m’en sortir? Je ne le saurai jamais. Et peu importe. Je pense que, aujourd’hui, je lui ai pardonné. A 31 ans, je suis une femme comblée: j’ai deux enfants, un mari attentionné, des amis et un travail que j’aime.

A la naissance de ma petite dernière, j’ai pourtant ressenti le besoin d’en parler. Je me suis approchée de l’association neuchâteloise Osez Dire, qui aide les victimes d’inceste et d’abus sexuels, ainsi que leurs proches. Pour la première fois, il y a quelques mois, j’ai rencontré des personnes qui avaient vécu des choses très dures, sur de longues périodes. J’ai réalisé que j’avais eu de la chance malgré tout de n’être tombée «que» sur mon cousin.

Que les abus auraient pu devenir plus graves et durer plus longtemps

J’ai surtout compris à quel point mes parents avaient été exemplaires. Peut-être que je n’aurais pas aussi bien tourné s’ils avaient été différents. Cela n’a pas dû être facile pour eux. Enfin, j’imagine. Cela fait longtemps que l’on ne parle plus de cette histoire. Comme si on l’avait occultée.

C’est dommage, les secrets se transmettent de génération en génération. Ça étouffe, ça empêche surtout de grandir. Si je témoigne aujourd’hui, c’est pour cela. Pour mes enfants, pour moi. Et pour briser le silence sur un sujet malheureusement encore tabou.»

Plus d’infos

L'association neuchâteloise Osez dire sur www.osezdire.com

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