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Violences sexuelles: quand resurgit le souvenir de traumas minimisés

Violences sexuelles quand ressurgit le souvenir de blessures minimisees

«Quand il est reparti, j’ai passé 45 minutes à me laver sous la douche. Et le lendemain, mon cerveau s’est mis en mode “protection”, je refusais d’y penser, de voir cet acte pour ce qu’il était. Plusieurs mois après, quand j’ai enfin évoqué ce moment, un ami a essayé de m’ouvrir les yeux, mais j’ai réfuté son discours. Je me disais que c’était beaucoup moins grave qu’un “vrai” viol, que ce n’était rien. Mais l’événement n’a pas arrêté de refaire surface...» - Léa*, 28 ans.

© GETTY IMAGES / KATRIN VASILEVA

Depuis MeToo et le foisonnement des manifestations féministes, nous assistons à un changement de paradigme: les femmes n’acceptent plus, font résonner leurs voix, se battent et s’unissent. En dénonçant, en partageant, en refusant, enfin. De nouveaux termes apparaissent, notamment pour désigner certaines violences sexuelles ne correspondant pas à l’actuelle définition légale du viol. La chasse aux tabous est lancée, on en parle davantage, même entre nous, et c’est une excellente nouvelle. Or, durant ces discussions, il arrive que surgissent des flashbacks ou des prises de conscience, parfois dans le cas de violences vécues avant la libération de la parole et l’ère de l’empowerment. On apprend alors que nos amies, nos collègues, nos sœurs, ont gardé ces événements pour elles durant des années, ne s’étant pas senties légitimes de demander de l’aide après avoir vécu ces «petites choses», très éloignées, à leur sens, du viol en tant que tel. Celles qui, aujourd’hui, en entendant parler de zone grise du consentement, de stealthing*** ou de pressions sexuelles, se disent «Mais en fait, c’est ce qui m’est arrivé». Quatre d’entre elles ont accepté de nous en parler:

«C’était il y a cinq ans, se souvient Léa*, 28 ans. J’avais senti que quelque chose clochait lors de notre premier rendez-vous, mais j’ai quand même accepté de le revoir, chez moi. Nous avons initié un rapport sexuel, j’en avais aussi envie. Mais là, il est devenu violent, me serrant trop fort les poignets et la gorge, il m’a craché dessus. Je lui ai demandé d’arrêter, mais j’ai l’impression que ma résistance ne faisait que l’encourager. Quand il est parti, j’ai passé 45 minutes à me laver sous la douche. Et le lendemain, mon cerveau s’est mis en mode “protection”, je refusais d’y penser, de voir cet acte pour ce qu’il était. Plusieurs mois après, quand j’ai enfin évoqué ce moment, un ami a essayé de m’ouvrir les yeux, mais j’ai réfuté son discours. Je me disais que c’était beaucoup moins grave qu’un “vrai” viol, que ce n’était rien. Mais l’événement n’a pas arrêté de refaire surface, j’étais agressive avec mes proches, je leur en voulais inconsciemment de ne pas m’avoir protégée.

Durant le repas de Noël, lorsque le sujet du consentement est arrivé dans la discussion, j’ai dû quitter la pièce pour aller fondre en larmes dans ma chambre.»

Julie*, 30 ans, se souvient aussi: «Il savait que je ne voulais pas faire l’amour sans préservatif, mais il est entré en moi d’un coup, sans prévenir, sans protection. En quelques secondes, il a joui. Je n’ai rien osé faire, je ne voulais pas dramatiser. Ensuite, j’ai eu très peur d’avoir contracté une maladie et j’ai fait des tests, mais je me disais que c’était sans doute normal et que c’était de ma faute pour ne pas avoir réagi plus vite. Je n’en ai pas parlé jusqu’à récemment, en entendant une autre histoire de ce genre».

Emma*, 32 ans, évoque le même sentiment de culpabilité: «Mon ex avait commencé à devenir un peu trop brutal durant un rapport, commencé juste après une dispute. Je lui ai dit que je n’aimais pas, j’étais sous lui et ma tête cognait contre le mur. Il a continué tout aussi fort, j’ai juste attendu que ça s’arrête. Quand il avait fini, il s’est excusé, mais m’a annoncé que c’était parce que je l’avais énervé. Durant des années, je n’en ai pas parlé, je suis restée persuadée que c’était de ma faute, que je l’avais cherché, que ce n’était rien. C’est en écoutant une amie me raconter une expérience similaire que je me suis “souvenue” de ce moment. J’ai compris que c’était peut-être lié à pas mal de blocages chez moi.» Noémie*, 30 ans, ajoute: «Je pense que j’ai parfois “cédé” alors que je n’avais pas envie, me disant que c’était normal, que c’est ainsi que ces choses se passent.»

Vécus minimisés et culpabilité

De tels propos, Romy Siegrist, sexologue et psychologue FSP, en a souvent accueilli: «Plusieurs personnes sont effectivement venues me voir, après avoir davantage entendu parler des questions de consentement et d’agressions sexuelles, explique-t-elle. Réaliser qu’on peut définir le viol autrement, par tout non-respect du consentement, peut faire penser à des moments où l'on a eu la sensation d'être touché-e sans son accord, d'être forcé-e à une fellation, une sodomie, ou autre. Ce sont des choses qui parfois ne pouvaient être entendues à ce moment-là et qui ont été minimisées, refoulées, alors qu’il peut s’agir d’un vécu avec des conséquences similaires à celles du viol tel qu’il est toujours défini au niveau légal suisse***.» Il a fallu des mois de thérapie avant que Léa n’accepte de considérer les violences subies comme telles.

«J’avais honte et je me sentais coupable envers moi-même, partage-t-elle. D’avoir laissé ce mec entrer chez moi, de m’être mise dans cette situation. Alors que ce n’était pas du tout de ma faute. Je crois que je n’étais pas assez au courant de tout ça, je me disais que c’était normal que je fasse tout pour faire plaisir à mon partenaire.»

Notre experte souligne en effet que cette forme de responsabilisation et de culpabilisation autour des actes malheureusement courante: «Les personnes me disent qu’elles n’avaient pas compris ce qui leur est arrivé, qu’elles pensaient l’avoir provoqué elles-mêmes en étant trop excitant-e-s, trop érotiques.» Si les avancées actuelles peuvent amener des libérations, permettant de mieux comprendre notre vécu et de le légitimer, ces mécanismes peuvent être ancrés en nous pour diverses raisons, selon notre parcours de vie: «Je pense par exemple que les violences éducatives ordinaires, nous inculquant notamment l’habitude de nier nos émotions pour faire plaisir aux autres, peuvent également créer un terrain fertile à l’acceptation de certaines agressions, poursuit Romy Siegrist. Par exemple, dans l’enfance, le fait d'être forcé-e à faire un bisou à des personnes peut nous apprendre que le corps est à disposition des autres. Cela banalise tout un tas de comportements, notamment au sein du couple. Heureusement, aujourd’hui, on réalise que notre corps nous appartient, qu’on ne doit pas s’imposer des choses qu’on ne veut pas.»

Souvenirs morcelés et enfouis

En évoquant leurs souvenirs, Léa, Julie et Emma ont l’impression que leur cerveau avait rangé ces derniers dans un dossier externe. «Je ne sais pas comment c’est possible», admet la première, qui en parle «comme si c’était l’histoire d’une autre personne». Nous avons donc posé la question à Daniel S. Schechter, Professeur associé au Service Universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) du CHUV, qui s’intéresse aux questions de transmission intergénérationnelle des abus sexuels, avec le soutien du Fonds national suisse. «Par définition, le traumatisme est ce qui déborde de notre psyché, un choc émotionnel puissant, un sentiment de menace intense planant sur l’intégrité du corps, précise-t-il. La violence ou l’abus sexuel posent précisément cette menace, surtout s’ils sont souvent perpétrés par une personne dont on dépend, ou sur laquelle on compte pour notre sécurité et notre confort. Parfois, face à cette menace, on peut observer une réaction de dissociation: le cerveau se convainc alors que ce n’est pas réel, transforme l’événement traumatisant en un film, un rêve, quelque chose qui s’est produit à l’extérieur de nous.»

Ainsi, le professeur Schechter évoque l’impression d’avoir quitté son corps pour observer l’événement de loin: «On n’oublie pas vraiment, mais on glisse l’événement dans un tiroir mental pour ne pas y penser, en se persuadant que ce n’est pas vraiment arrivé.» Par ailleurs, le spécialiste indique que cela dépend aussi du moment de vie, si l’événement s’est produit alors que la personne pouvait déjà se représenter symboliquement sa signification, ou si le langage n’était pas encore développé, par exemple durant la petite enfance. Ce second cas, concernant des abus subis à un très jeune âge, peut provoquer des douleurs physiologiques inexpliquées ou des souvenirs morcelés, avec des images distinctes qui nous reviennent.

Les mots pour comprendre la violence

Et l’une des choses pouvant faire revenir ces images, ou mener à une prise de conscience, ce sont les mots, les témoignages, de plus en plus courants aujourd’hui. «Dans les cas où les violences sont taboues, peu discutées, ou si les mots adaptés ne sont pas communément utilisés, la réalisation peut effectivement survenir plus tard, confirme le Professeur Schechter. L’expert nous a notamment détaillé un exemple marquant, tiré d’une étude de cas réalisée par l’anthropologue Eileen Anderson-Fye et apparaissant dans l’ouvrage Formative Experiences: The Interaction of Caregiving, culture and developmental psychobiology: L’auteure s’y était intéressée aux violences sexuelles perpétrées au Bélize, avant que n’y apparaisse la télévision par câble. Beaucoup de jeunes femmes étaient violées par des hommes plus âgés, au sein de petites communautés, mais pensaient que cela était normal, puisqu’elles ne disposaient pas des termes nécessaires pour comprendre ce vécu, souvent nié. Dans les années 80, lorsqu’elles ont eu accès à l’émission nord-américaine The Oprah Winfrey Show, évoquant régulièrement les abus sexuels, ces femmes ont soudainement réalisé ce qui leur était arrivé et vécu des symptômes somatoformes et des crises de panique. Il s’agit d’un exemple relevant d’une violence extrême, mais confirmant que le choc peut survenir à posteriori, au moment d’une prise de conscience.

Comment s’en remettre?

Pour n’importe quel vécu traumatisant, des effets peuvent donc se faire sentir, même des années après: «Par moments, quand je me sens vulnérable ou que je suis intime avec quelqu’un, mon corps se souvient, raconte Léa. Dès que mon partenaire m’effleure le cou, il peut m’arriver de le repousser brusquement. Et dès que je ne me sens pas bien, ça ressurgit.» Ces propos rejoignent l’éclairage de Romy Siegrist, qui évoque certains impacts sur la vie sexuelle, avec des possibles symptomatologies psychosomatiques, comme des vaginismes, des mycoses, des douleurs, des cystites… «Ces maux ont évidemment une réalité physiologique et nécessitent un traitement médical, mais il peut aussi être intéressant de se demander pourquoi le corps se défend et réagit ainsi, si on se sent respecté-e, entendu-e dans nos relations», précise-t-elle.

La sexologue remarque en effet que le mécanisme d’enfouir, de nier, de rationaliser ou de minimiser ce type de vécu ne permet pas de s’en détacher totalement: «On passe alors par-dessus mais pas au travers. Or, l’émotion gagne à être accueillie pour être traitée, même si c’est des mois ou des années plus tard. Je pense que souvent, elle ressurgit dans des contextes où nous possédons les ressources et l’espace mental nécessaires, et qu’il y a assez de sécurité pour enfin le vivre.»

Par ailleurs, le professeur Schechter note que le fait de nier ou d'éviter ces souvenirs coûte beaucoup d’énergie mentale, ce qui peut impacter notre apprentissage, notre vie sociale, nos relations, notre amour-propre ou notre créativité. «Pour gérer cela, il faut parvenir à réintégrer ces histoires, précise-t-il. Le plus important est d’en parler dans un environnement sûr, auprès de personnes ou de professionnels empathiques, qui valident nos propos et nos sentiments. C’est essentiel, car le processus exige de revivre en quelque sorte le trauma. Il faut donc qu'on se sente en sécurité. En psychothérapie, on peut utiliser des techniques de réintégration, telles que l’EMDR** ou la thérapie d'exposition prolongée, appuyées par de plus en plus de preuves scientifiques.»
Pour Romy Siegrist, il est également important de se tourner vers des spécialistes averti-e-s, informé-e-s, voire spécifiquement formé-e-s à la traumatologie. «Il n’est jamais trop tard pour travailler cela, pour rendre visite à la partie de nous qui a subi une agression et pour guérir la part de nous qui a subi l'agression», conclut-elle.

*nom connu de la rédaction

Contact utile

Si vous avez subi une agression ou une violence sexuelle, si vous sentez qu’on ne vous a pas respecté-e, vous pouvez contacter les centres LAVI (Loi d’aide aux victimes d’infraction). Ceux-ci pourront vous aider à entreprendre des démarches juridiques, si tel est votre souhait, vous guider vers des professionnel-le-s formés en traumatologie et vous apporter des dédommagements financiers pouvant inclure des séances de psychothérapie.

*** De quoi on parle?

Stealthing: Forme d'agression sexuelle consistant à retirer le préservatif durant un rapport sexuel, à l'insu de son ou sa partenaire.

Définition légale du viol, en Suisse: D'après l'article 190 du Code pénal, le viol est une contrainte à la pénétration d'une personne de sexe féminin. Cette définition exclut la fellation ou la sodomie, et ne prend pas en compte les victimes de sexe masculin.

EMDR (eye movement desensitization and reprocessing): L'intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires désigne une intervention psychothérapeutique utilisée dans le cadre d'un traumatisme, afin d'aider la personne à assimiler l'événement, en désensibilisant les souvenirs douloureux.

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