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Des taxis, à Séoul, il y en a des tonnes et qui foncent à vive allure. Des orange, des gris et des noirs. Ces derniers sont les plus chers car, je crois, ils sont conduits par des chauffeurs avisés et méritoires qui n’ont jamais froissé de tôles, si j’ai bien compris. Au moment d’en alpaguer un, un choix éthique se présente donc à nos consciences pressées: vais-je valoriser la sécurité ou le porte-monnaie? La bourse ou la vie?

«Tout droit!» – «Tout droit!» – «A gauche!» – «Tout droit!» – «Tout droit!» –«Maintenant, à droite!» – «C’est là, le grand bâtiment!» – «Attendre, s’il vous plaît!» – «Chercher enfant et retourner avec à la maison comme avant!» En coréen, je balbutie l’objectif et m’émerveille à chaque fois d’arriver à bon port. Jamais un conducteur n’a douté de moi comme à Paris où un jour l’on m’a carrément demandé si j’avais de quoi payer la course. Serait-ce qu’ici c’est moins cher? Soulagement énorme quand je pose le pied sur le trottoir. Nous sommes tous sains et saufs. «Merde, mon téléphone portable est resté dedans!» Oublié! Le fleuve des émotions, le tintamarre intérieur ne manquent pas de se mettre en route, prestement, avec force. Evidemment, si je n’ai plus mon téléphone, je vais tout perdre: amis, sécurité, travail, tout. Et si un truc grave m’échoit, qui me tiendra au courant? Sur le bas-côté, j’attends dans l’espoir que, s’avisant de ma disgrâce, le taxi orange me ramènera le précieux outil.

J’ai le temps de voir défiler la circulation… C’est dingue comme ce trafic infernal est révélateur de la conduite… humaine et du respect que l’on porte à autrui. On brûle les feux rouges, on mord le trottoir. Et à grand renfort de coups de klaxon, à la première occasion venue, bruyamment, on signifie son courroux. Dès que possible, on appuie fort sur le champignon, on fonce! On ne peut que croire en l’existence d’un Dieu protecteur quand on voit ces véhicules fous se croiser à toute vitesse. Ce spectacle m’apaise. Le stress des autres aurait-il un effet calmant? En tout cas, l’automobiliste là-bas ne me connaît pas. Je ne suis rien pour lui. Avec mon histoire de téléphone, je ne suis pas le centre du monde. Vraiment pas!

Une journée sans téléphone

Bref, bredouille je reviens et je me fais une raison: adieu portable. Suit un week-end peinard. Contre toute attente, je goûte la précieuse tranquillité de n’être pas dérangé. Je ne suis plus harcelé par ces sonneries, ces constants appels à l’inessentiel. Je peux me plonger dans le silence, apprécier mes enfants sans être distrait. Je prends conscience, enfin, que beaucoup de ces coups de fil sont parfaitement superflus, qu’ils bouffent une énergie considérable. Oui, le monde se débrouille plutôt pas mal sans téléphone portable. O miracle, je peux m’en passer!

Dans le métro, dans les restaurants, partout, les gens sont comme accrochés à leur appareil. J’ai même vu un couple étrange garder un complet mutisme durant tout un repas. Chacun de son côté pianotait son bien-aimé smartphone. Quel plaisir, quelle joie, quelle liberté de profiter de la journée loin du téléphone! Et je me dis que s’il devait y avoir une mauvaise nouvelle, elle me parviendrait bien assez tôt. En tout cas, elle ne m’aura pas privé de ces instants heureux où je savoure le pur plaisir d’exister sans avoir de comptes à rendre. Et quand je me promène dans un quartier de la mégalopole, je jubile à l’idée que personne ne sait où je traîne mes baskets. Un Robinson en pleine ville!

Un mot de Soiku Shigematsu vient comme réveiller mon cœur: «Un enfant n’a pas d’aversion pour la laideur de sa mère.» Les pépins de la vie, les imprévus, tout ce qui nous chamboule peu ou prou sont comme des mères nourricières, qui accouchent de notre liberté, qui mettent au monde une plus grande paix. Encore faut-il, pour apprécier cette maternité, avoir quelques ressources. Commençons petit! On ne dira jamais assez les bienfaits d’une pratique quotidienne. S’exercer à lâcher, toujours. Renoncer par étapes à maîtriser tout.

Dimanche, 20 heures, ma femme reçoit un appel. On a retrouvé mon engin de malheur au restaurant du coin. Dans ma tête, un mot fuse: «Dommage!»

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