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Les compliments la surprennent. Elle reçoit un prix: elle croit au canular. «Qui est le couillon qui me raconte ce bobard?», lâche-t-elle au téléphone au conseiller d’Etat lui annonçant qu’elle est distinguée par la plus haute récompense vaudoise… Beaucoup d’hommes, peu de pures comédiennes parmi les lauréats de cet Anneau Reinhart, note Yvette Théraulaz avec sa vigilante causticité. Et de citer Marguerite Cavadaski, Anne-Marie Blanc. La voici donc l’égale de ces grandes dames? Ça l’émeut… un peu. La confiance en soi et elle, ça fait deux. Sauf sur scène, où sa timidité n’apparaît pas. «Là, en principe, les gens se taisent...»

Le bon côté de la vieillesse

Avec le temps, ça va mieux. Après cinquante-deux ans de théâtre et quarante ans de chanson, Yvette craint moins le jugement, a moins peur de ne pas plaire. «C’est le bon côté de la vieillesse: aujourd’hui, j’accepte», dit-elle, se rappelant le cruel sentiment d’infériorité dont elle a longtemps souffert: «Pas cultivée, juste un certificat d’études, et même pas fini le gymnase du soir.»

Il faut dire que, adolescente, elle passait son temps sur les planches. Premier rôle à 12 ans au théâtre d’enfants de Lausanne, Conservatoire à 14 ans (dispense spéciale). Dans le DVD qui complète le livre saluant la toute fraîche lauréate de l’Anneau Reinhart («Yvette Théraulaz», MIMOS 2013, Société suisse du théâtre), on la voit à 15 ans, petit visage intense et volontaire, recevoir de Daniel Fillon une leçon de radio-théâtre, encaissant les critiques, tendue vers la perfection.

A 16 ans, Yvette étudie à Paris chez Tania Balachova, en même temps que Philippe Mentha, Catherine et Pierre Arditi (elle se rappelle une «Cantatrice chauve» montée dans la vaste cuisine des Arditi). Pour la gamine «ascolaire», le théâtre est la révélation, encore plus que la musique – même si, sur insistance de sa mère, son père, Fribourgeois émigré à la Coopérative laitière de Lausanne, a sacrifié son rêve de voiture pour lui acheter un piano! Yvette obtiendra néanmoins un certificat d’éducation musicale, méthode Willems.

L’indignation ne la quitte plus

C’est le destin de cette mère sensible (qui soutiendra son autre fille jusqu’à l’uni), femme au foyer, catholique ostracisée en terre protestante, qui déclenche le féminisme d’Yvette. Lorsqu’elle comprend que maman n’a pas le droit de vote. L’indignation ne la quittera plus, ravivée à chaque injustice, inégalité et souffrance infligées aux femmes – on l’entendra plus tard dans ses chansons. «Le féminisme, une belle révolution du XXe siècle, commente-t-elle. Et qui n’a pas fait beaucoup de morts.»

C’est ainsi que son fils David porte le nom de son père à lui. Le mariage était inenvisageable. Comme de dépendre économiquement d’un homme… ou d’accepter le moindre compromis artistique. Yvette n’a «jamais couché pour jouer» – et demande au passage s’il est moins grave de se prostituer intellectuellement… «Avoir choisi de vivre avec peu m’a permis de refuser des rôles importants proposés par des metteurs en scène dont la ligne ne me plaisait pas. Je discutais, je n’étais pas d’accord. J’ai parfois été sotte, à cause de mes appréhensions vis-à-vis de l’autorité.» Avec le recul, elle n’est toutefois pas mécontente de son parcours: 107 spectacles en Suisse, France, Belgique, sans compter les téléfilms ni les récitals.

Sa voix de scène lui vient du chant: les innombrables messes des morts du chœur de son enfance, dirigé par Michel Corboz, l’ont préparée à être à l’aise à l’heure de chanter dans les pièces de Charles Joris au Théâtre populaire romand et d’An dré Steiger au T’Act. Deux aventures collectives où elle s’engagera à fond, mais qui s’essouffleront. Yvette se retrouve ainsi, «à 30 ans, sur le marché. Mais je ne voulais pas d’une carrière théâtrale individuelle: j’avais envie de continuité, de tenir un propos, une réflexion. Alors j’ai décidé de dire ce que j’avais à dire.» Par la chanson. Dès 1977. Sur scène et de nombreux CD: quelques chansons des autres, beaucoup qu’elle signe elle- même, un parcours poético-engagé, un humanisme combatif, les larmes à fleur de rire.

Dans le deux-pièces d’une maison ouvrière de son quartier lausannois de Bellevaux, Yvette se raconte avec humour. Sans complaisance. Pas de plaisir à vieillir. Après la douloureuse rupture subie il y a des années, celle qui se sent «émotive et douce» s’interroge sereinement sur de nouvelles amours. «Les femmes croient que faire l’amour c’est âme à âme: quelle utopie! On reste sensuelle mais tout se relâche. Un ami m’a parlé de la peau plus soyeuse, mais est-ce qu’on reste bandante?»

L’âge: une question qui tarabuste les actrices dès leurs débuts. «On t’engage pour des rôles précis. A 30 ans, je jouais les mères, à 40 les grand-mères, mais ces dernières années j’ai eu des rôles plus jeunes que mon âge.» Elle intitule d’ailleurs «Les années» le spectacle qu’elle donne actuellement, chansons et textes balayant toute sa carrière. Une tournée triomphale, bientôt un CD… C’est le paradoxe de ce métier émotionnellement et nerveusement épuisant: il la régénère après l’avoir exténuée.

Ses quatre plus grands rôles

Emily Dickinson dans «Emilie ne sera plus jamais cueillie par l’anémone», de Michel Garneau. «Ce fut une grande aventure spirituelle pour moi. Ce rôle m’a éveillée à une forme de sagesse et à l’observation.»

Lioubov dans «La cerisaie», de Tchekhov. «Lioubov veut dire «amour» en russe. Pour moi: une expérience et un souvenir extraordinaires. On a joué dans un théâtre des Vosges, devant un public très populaire.»

La princesse Kosmonopolis dans «Doux oiseau de jeunesse», de Tennessee Williams. «Le personnage est une actrice qui ne supporte pas de se voir vieillir à l’écran. J’ai renoué avec un jeu en rupture que j’affectionne particulièrement.»

Nora dans «Une maison de poupée», d’Ibsen. «Ce parcours de l’émancipation d’une femme correspondait bien à ce que j’ai toujours défendu.»

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