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Un œil grand ouvert derrière un prisme en verre. Le tout enchâssé au beau milieu d’un panneau d’interdiction. Voilà l’étrange pictogramme qui, depuis quelques semaines, orne les murs du Five Point Cafe à Seattle, Etats-Unis. Davantage rompu à la confection de pancakes qu’au militantisme de tous crins, cet honnête bistrot est pourtant devenu le premier établissement de la planète à interdire les Google Glass avant même leur commercialisation pour le grand public. Normal. Il est un des émules de «Stop the cyborgs», mouvement de protestation qui a déclaré la guerre aux lunettes connectées de la firme américaine. En à peine un mois, ce collectif a su ameuter plusieurs milliers de followers sur Twitter. Son cri de ralliement? Empêcher un futur dans lequel toute sphère privée est impossible. Son creuset de formation? Le monde selon Edward Snowden. Un monde où les services secrets anglais vous observent via votre webcam. Où toutes vos communications finissent stockées dans un ordinateur géant des renseignements américains.

Se savoir pris en tenaille entre les grandes oreilles des gouvernements et les technologies de plus en plus indiscrètes façonnées par les start-up du web 2.0 a eu l’effet d’un électrochoc pour l’internaute, qui prend – ou reprend – conscience de son droit à la vie privée; 71% des internautes s’estiment ainsi inquiets d’être traqués à chacun de leur clic de souris, montre un sondage Orange/Terrafemina mené en France en 2013. Bref, d’un côté de l’Atlantique comme de l’autre, ce même constat. Celui d’«une réelle crise de confiance depuis le scandale de l’affaire PRISM», fait remarquer Jean-Henri Morin, professeur associé en systèmes d’information à l’Université de Genève (UNIGE). Et, plus spectaculaire encore, celui d’une certaine forme de résistance en train de sourdre.

Les géants du net en mue

A l’image de nos allergiques au dernier gadget de Google, nombreuses sont les initiatives à voir le jour pêle-mêle sur les cinq continents, visant à sauver ce qui peut l’être de nos jardins secrets. Ici, l’émergence de nouveaux systèmes concoctés par des virtuoses de la programmation, légèrement pirates sur les bords, nous promettant de surfer sur la toile sans être interceptés par un quelconque barbouze numérique (le réseau souterrain Tor, sorte d’internet parallèle créé en 2002, n’a jamais connu autant de succès). Là, des textes de loi qui fixent enfin des limites palpables dans le domaine de la récupération et l’exploitation des informations personnelles par les entreprises. Bruxelles entérinait ainsi, le 12 mars dernier, sa réforme de protection des données en chantier depuis plusieurs années. Un vote européen qui annonce clairement la couleur: l’ère du tout-permissif est révolue. Cette pression du législateur finit par porter des fruits bien concrets.

En Allemagne, où les revendications en matière de vie privée sont parmi les plus strictes du Vieux-Continent, les quatre principaux services de messagerie permettent depuis peu à leurs utilisateurs d’envoyer et de recevoir des mails protégés par un système de cryptage. Du cryptage encore chez Google, qui a décidé de faire fonctionner l’intégralité de sa messagerie Gmail en HTTPS, un protocole de chiffrement sécurisé déjà routinier de tous les sites d’e-banking. «Désormais les grandes compagnies n’ont d’autres choix que d’œuvrer pour restaurer la foi qu’on leur portait, souligne Jean-Henri Morin. Et remettre le respect des données au centre de leur conception.» Ce n’est pas un hasard si Mark Zuckerberg et Larry Page, patrons respectifs de Facebook et de Google, accusent en cœur l’administration américaine de se faire un peu trop intrusive. Cherchant au passage à minimiser leur collaboration aux programmes de surveillance si décriés… Le paradoxe rend dubitatif Olivier Glassey, sociologue des médias à l’Université de Lausanne (UNIL). «Je ne suis pas sûr que les opérateurs économiques veuillent changer leur fusil d’épaule. Ceux qui remettront le paradigme en question ne sont sans doute pas encore là.» Mais leur débarquement est peut-être plus imminent qu’on l’imagine. Lors du dernier salon des technologies de l’information et de la bureautique à Hanovre (Allemagne), un groupe de recherche universitaire a présenté Privada, un logiciel autorisant la collecte anonyme des données sur une plate-forme mais ignorant l’identité des internautes, rendant uniquement les tendances visibles et analysables.

Défi de génération

Et si la technologie ne se décide pas à évoluer, les comportements pourraient bien les y forcer. «J’ai supprimé mon compte Facebook il y a six mois, semble se féliciter Victoria, étudiante neuchâteloise de 19 ans. Trop de choses à gérer, sans connaître mon degré de contrôle sur ce que je postais. Maintenant je vais surtout sur Snapchat. C’est lui que j’ai utilisé, par exemple, pour recontacter un joli garçon croisé en soirée l’autre jour. Comme les discussions s’effacent, j’ai l’impression que personne d’autre ne pourra les découvrir à mon insu.»

Snapchat? L’épine dans le pied de Facebook. Une appli sociale qui, à l’inverse de son concurrent, rend les données personnelles biodégradables: messages, images et vidéos s’y autodétruisent au bout de dix secondes. Déjà un succès planétaire. Et s’ils ne misent pas sur la fugacité des contenus, d’autres services alternatifs vivent un engouement similaire. Whisper ou encore Secret, des réseaux sociaux qui, eux, ont rapatrié l’anonymat au centre de l’existence online. Avec un principe simple: les utilisateurs s’expriment sans jamais mentionner leur véritable identité. Un phénomène bien identifié par Sarah Perez, du blog spécialisé TechCrunch, qui a baptisé EphemeralNet cette nouvelle culture de la pudeur numérique chez les jeunes. «C’est l’opportunité de mieux maîtriser la diffusion de leurs informations, sans pour autant s’empêcher de socialiser et de tester ses limites, confirme Claire Balleys, sociologue à l’Université de Fribourg et auteure d’une thèse sur le comportement des jeunes autour des sites sociaux. Car contrairement aux clichés véhiculés, oui, pour eux, la vie privée est une valeur.»

Tout pourrait donc changer avec la génération Z, ces jeunes nés à partir de 1995. On les dit plus prudents et méfiants que leurs aînés, arrêtant de collectionner n’importe quel quidam sur Facebook pour privilégier une relation à deux niveaux. Un premier cercle d’amis proches avec qui l’on partage beaucoup. Un second, constitué de personnes plus lointaines maintenues loin des coulisses, à qui l’on préfère présenter une façade plus sélective. Alors, le retour massif des moucharabiehs est pour demain? «Non, on assiste à une révolution plutôt qu’à une restauration de la sphère privée telle qu’on la concevait avant internet, nuance Olivier Glassey, de l’UNIL. Les utilisateurs désirent d’abord plus de simplicité et de sécurité dans leur façon de communiquer.» A l’UNIGE, Jean-Henri Morin abonde dans ce sens: «Après une époque un peu Bisounours autour des réseaux sociaux, nous foulons des territoires inédits qu’il va falloir apprivoiser. Le processus de redéfinition de la vie privée n’est pas fini.» En attendant, des firmes proposent déjà leurs services – payants – pour aider les internautes à protéger leur intimité. Du business exploitant la fuite des données à celui qui exploite leur colmatage, il n’y a qu’un pas. Sur la toile, notre vie privée ne laissera plus jamais personne indifférent.

Sheryl Sandberg

Milliardaire (des actions Facebook vendues par containers entiers), féministe (elle plaide pour le leadership féminin), écrivaine (un livre pour enfants publié en 2013), Sheryl Sandberg a une vision très pragmatique de la sphère privée. Alors vice-présidente des ventes et opérations internationales en ligne de Facebook, elle était partie en croisade contre l’Union européenne qui, en 2010, ébauchait son projet de loi de protection des données. Son argument choc: trop de vie privée sur internet nuit au développement économique. Depuis, Mark Zuckerberg, patron du réseau social, en a rajouté une couche, déclarant que la sphère privée était «morte en tant que norme sociale». Ça ne l’empêche pas de hurler lorsqu’il surprend la NSA (l’agence nationale de sécurité américaine) le nez dans ses serveurs.

Julian Assange

Un personnage digne des plus grands romans d’espionnage. Et pourtant, il existe. Même si vous ne risquez pas de le croiser au prochain coin de rue. Volontairement embastillé dans l’ambassade d’Equateur à Londres depuis près de deux ans, l’Australien, grand manitou de WikiLeaks, est un homme très, très demandé. Assiégé par les Américains, qui rêvent de lui mettre la main dessus après la fuite organisée de nombreux câbles diplomatiques impliquant les Etats-Unis, il est aussi guetté par la justice suédoise à propos d’un délit de «sexe par surprise». Depuis sa retraite en territoire neutre, il appelle toujours à stopper la fin de l’hémorragie des données personnelles sur internet après que «la vie privée humaine a été secrètement éradiquée».

Eric Schimdt

Serait-il le Docteur Jekyll et Mister Hyde de la Silicon Valley? Côté bon chic bon genre, l’ancien PDG de Google affiche une certaine préoccupation (récente) pour la vie privée, tapant du poing sur la table pour rappeler la nécessité du droit à l’oubli sur internet. Côté obscur, il se fait le chantre de l’accès libre aux données personnelles, affirmant que seuls les criminels se soucient de leur sphère privée. Et que toute information laissée sur le web par un internaute l’est forcément de bon gré. Il a parlé trop vite. En 2005, Eric Schmidt boude une interview de CNET, agacé par les journalistes du site qui viennent d’écrire un article biographique sur lui… à partir des données disponibles sur la toile.

Christian Heller

Critique de cinéma réputé, on se dit qu’il a peut-être un peu abusé des films de science-fiction. Reste que depuis 2010, cet Allemand de 25 ans est l’un des futuristes les plus écoutés. Son credo? La «post-privacy», un monde transparent, où les internautes gagnent en pouvoir grâce à la dilapidation de leurs informations personnelles. Loin de ne prêcher que de la théorie au kilomètre, il met aussi en application ses idées. Raconte sur son blog le détail de ses journées par tranches de cinq minutes. Rend compte de son intimité sentimentale et sexuelle comme si la planète entière était sa meilleure amie. Frôlant la performance artistique. Serions-nous condamnés à faire de notre vie une œuvre publique?

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