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Vous vous souvenez de «Big»? Non? Mais si, le film où un petit garçon, après avoir émis le vœu de grandir, se réveillait dans le corps de Tom Hanks. Les désirs d’un enfant de 10 ans se retrouvaient encombrés dans la carcasse trop large d’un type de 30, soumis aux règles du travail et aux aléas de l’amour. A la fin de l’histoire, le jeune héros retrouvait sa taille de minot et ses copains. Et «plop», fin d’un rêve un peu fou. Car en ce temps-là, l’âge adulte s’envisageait sous un angle cool: celui de faire des choses de grand sans devoir demander l’autorisation à personne. En cela il faut rappeler que «Big» a été tourné en 1988 dans le contexte du boom économique de l’époque. Vingt-cinq ans plus tard, la jeunesse aspire-t-elle encore à grandir si vite dans un environnement bridé par la crise mondiale et le désenchantement ambiant?

A en croire le «New York Times», pas vraiment. Le quotidien américain vient d’interroger à ce sujet un panel de sociologues, psychologues et spécialistes de l’enfance. Lesquels démontraient que la «coolitude» d’être adulte a beaucoup perdu de son attrait. Au point de remettre à très tard l’inéluctable entrée dans la cour des grands, voire à l’abandonner carrément. «Du point de vue de la psychologie, devenir adulte représente une étape du développement qui se caractérise par la prise en charge des responsabilités. Et cela ne va pas disparaître», rassure Davide Morselli, docteur en psychologie sociale et enseignant à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. «En revanche, la transition entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte est beaucoup plus floue. Il y a vingt ans, on fixait ce passage aux alentours de 30 ans. Aujourd’hui, il toucherait plutôt les 35-40 ans.»

Génération optimiste

Il y avait la génération des «Tanguy» qui s’incrustaient chez papa-maman. Il y a eu les «Boomerangs» qui sont revenus dans le giron parental après l’avoir quitté et ces «Y» hyperconnectés, baignés de technologies digitales qui réfléchissent comme des ordinateurs. Et au milieu de cette jeunesse, une frange de la population, comprise aujourd’hui entre 15 et 32 ans, qui se laisse vivre sans entraves.

«Le mariage, les enfants, un salaire et une maison sont les marqueurs traditionnels de l’âge adulte», analyse W. Keith Campbell, chercheur en psychologie à l’Université de Géorgie (USA). «Prenez un effondrement économique qui touche particulièrement les jeunes, associez-le avec une culture toujours plus grande d’individualisme et de narcissisme, et vous aurez comme résultat une disparition progressive de ces marqueurs.» Au Pew Research Center de Washington – boîte à idées américaine qui planche sur des sujets de société –, Kim Parker observe ainsi que, dans la tranche actuelle des 15-32 ans, les gens se marient beaucoup plus tard qu’auparavant . Au point qu’un quart atteindra l’âge de 50 ans sans avoir jamais convolé. Un fait unique dans l’histoire moderne. «La tension économique est sans doute responsable de ce bouleversement. Cela dit, cette génération reste optimiste face au futur. Elle estime pouvoir gagner assez d’argent pour vivre la vie qu’elle veut. En cela, elle se nourrit encore de l’insouciance de la jeunesse. Toute la question est de savoir à quoi cette vie va ressembler.»

Sans famille

Son futur? Juliette n’en sait rien. «En tout cas, le fait d’être adulte ou non n’est pas une question que je me pose.» L’année dernière, cette étudiante genevoise en art fêtait ses 18 ans. L’âge qui lui permet de fréquenter les bars et de glisser dans l’urne sa voix citoyenne. «J’ai 18 ans, et alors? Je ne suis même pas allée à la petite cérémonie organisée par la Municipalité pour fêter ma majorité.» Quand même, 18 ans, l’âge symbolique qui marque le passage du monde de l’enfance à celui des adultes. «Si être adulte c’est se marier, trouver un boulot stable et aller voter, je ne suis pas vraiment pressée… Alors oui, j’ai un copain. C’est très sympa et on s’entend vraiment bien. Mais de là à m’imaginer vieillir avec lui… Je ne suis pas spécialement pessimiste en l’avenir, mais je serais bien incapable de m’y projeter. Aujourd’hui, je peux choisir de finir mes études à Los Angeles, Berlin ou Sydney. Comme je peux envisager de travailler depuis chez moi avec des gens dispersés aux quatre coins de la planète. Ou alors cumuler les petits boulots. Tout ce que je sais, c’est que je veux y arriver et que pour cela j’aurai besoin de temps. Fonder une famille ne trouve pas sa place dans mon plan. Et puis, élever des enfants coûte vraiment trop cher. Demandez à mon père.»

Très bien, alors demandons. Christophe, graphiste de 49 ans, acquiesce. «Par les temps qui courent, faire des enfants c’est s’embarquer dans une drôle d’aventure. Pour autant, on ne s’est privés de rien. Et même si je pose un regard critique sur cette génération qui cherche à échapper à ses responsabilités d’adulte, je la comprends. Elle nous a beaucoup entendus nous plaindre de notre travail, de nos gosses et de la difficulté de la vie en général. Du coup, elle prend une autre option, plus individualiste. J’ai l’impression que, pour elle, devenir adulte est une décision, un choix de vie que l’on peut accepter ou refuser. Un peu comme on déciderait d’être végétarien. Mais j’aimerais quand même la mettre en garde: ce genre d’alternative est parfois difficile à tenir sur la durée.»

Lucide mais pas rebelle

Car le risque est d’arriver à la quarantaine en ayant mené sa barque sans rien avoir construit de très solide. Et de se retrouver au milieu du lac avec une vie qui repose sur du vent. «Ça m’inquiète un peu», reconnaît Alain, 15 ans, collégien genevois pour qui le concept d’adulte est «une idée encore assez vague». «J’ai un oncle dans ce cas: il a 50 ans et a toujours vécu selon ses propres règles. Il a refusé de s’engager dans quoi que ce soit en vivant une sorte d’adolescence prolongée où on faisait visiblement beaucoup la fête. Maintenant, j’ai le sentiment qu’il observe le monde avec aigreur. On n’en a jamais discuté, mais je pense qu’il regrette de ne pas avoir suivi sa voie d’adulte.»

«Adulte, ce n’est rien qu’un mot», objecte Anna-Maria. «Un mot que notre génération est en train de réinventer», observe cette Lausannoise de 25 ans pour qui l’avènement d’une société du partage participe de cette nouvelle interprétation. «Nos parents voulaient réussir dans la vie. Nous, nous voulons réussir notre vie. Nos parents achetaient des maisons. Nous, nous vivons en collocation et pratiquons le covoiturage. Ce n’est pas une histoire de rébellion. Nous avons simplement d’autres préoccupations, supportons d’autres formes de responsabilités. Nous sommes des adultes, mais d’un autre genre», analyse cette secrétaire d’un cabinet dentaire à 50% qui étudie la psychologie l’autre moitié de son temps. «Ma vie est très différente de celle qu’a vécue ma mère. Elle est plus compliquée, mais offre aussi de plus nombreuses possibilités. Il faut profiter de ces choix pour gagner de l’expérience, ajouter un maximum de cordes à son arc.»

«Cette génération vit dans un monde instable où la sécurité et la permanence des acquis sociaux ont été totalement bouleversées, reprend Davide Morselli, docteur en psychologie sociale. Elle a grandi avec la crise. Si elle leur fait moins peur qu’à la génération antérieure, c’est parce que ces jeunes ont pris l’habitude de lui faire face.» Ce qui n’empêche toutefois pas certains de préférer s’armer pour l’avenir. «Mon grand-père a travaillé toute sa vie dans le même bureau d’ingénieur. Mon père, qui a 45 ans, a déjà connu cinq places différentes, raconte Steve, 19 ans. Je ne sais pas où l’avenir me mènera… En revanche, j’ai choisi d’apprendre l’horlogerie. Parce que la mécanique me plaît et que le secteur est en plein développement.» Un vrai plan de «grand».

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