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Une couronne de végétaux enchevêtrés. Des œufs au milieu. Dit comme ça, on imagine le nid lambda tel que croisé dans la nature. Sauf qu’ici la chose mesure trois mètres de diamètre, des planches de bois tressées y font office de brindilles et les œufs sont de gros coussins ovales posés sur une structure molletonnée. Inutile de préciser que l’étrange couvée ne verra jamais piailler un seul volatile: le poussin, c’est vous, l’abri, un sofa dernier cri et l’arbre, votre appartement.

Se reposer chez soi dans un nid géant? Le concept proposé par la firme de design OGE Creative Group surprend. Il n’est pourtant qu’un avatar de la tendance «embryonnique» nichée dans notre quotidien depuis plusieurs mois. Celle qui invite à se lover, à se réfugier dans des espaces protecteurs. A s’isoler pour réinvestir le confort apaisant et chaud du temps précédant notre naissance. Un peu comme des Tanguy puissance dix qui, ne se satisfaisant pas d’un retour à la maison, chercheraient carrément à régresser jusqu’au ventre de maman.

Et les cocons, les utérus, les coquilles et autres bulles de se multiplier autour de nous. «On observe notamment le phénomène dans la décoration intérieure, avec une profusion de matériaux ronds, mous, douillets, enveloppants, relève Valentine Ebner, professeure en mode et design et spécialiste des tendances à la HEAD (Haute école d’art et de design) à Genève. Le revival des fourrures et des peaux de bêtes signe aussi cette quête d’un archaïsme rassurant qui fait peut-être plus appel aux sens intimes qu’à la raison.»

Se retirer du monde

Du côté des podiums, les grands couturiers ne sont pas en reste. Certains défilés de cet Hiver 2014 ont ainsi ressemblé à des cortèges de visages, corps des modèles enfouis dans des ponchos matelassés, des carapaces de laine ou de vastes manteaux hirsutes qui ne laissaient plus deviner la moindre forme. Une créatrice, la néerlandaise Iris van Herpen, est allée jusqu’à suspendre ses mannequins en position fœtale dans des poches transparentes, les reliant à l’extérieur par un tube souple évoquant sans détour le cordon ombilical.

Pour l’artiste belge Lawrence Malstaff, qui fut le premier à réaliser ce genre de mise en scène prénatale, les motivations sont claires. «J’ai trouvé étrangement réconfortante l’expérience d’être dans le plastique, déclarait-il en 2010 dans une interview accordée au magazine «Dazed». Le désir, en moi, de me retirer du monde est certainement l’une des raisons pour lesquelles j’ai fait ce travail. Et je pense que c’est quelque chose que chacun de nous ressent. Le monde dans lequel nous vivons est un monde hyperactif, et cela peut être écrasant.»

Eloge de la fuite

Dans l’ADN du courant embryonnique, on trouve notamment le besoin de se préserver d’un quotidien qui oppresse, d’une planète qui tourne trop vite et trop fort. «C’est l’idée d’un retour à des stades de développement où l’on était protégé, où l’on n’avait pas encore à faire face à des responsabilités», remarque Grazia Ceschi, maître d’enseignement et de recherche en psychologie et sciences affectives à l’Université de Genève (UNIGE). Simple pas en arrière? Retraite? Ou manière stylée de prendre les jambes à son cou?

Quel que soit le degré de fuite suggéré par la tendance, la recherche de la sécurité perdue semble bel et bien devenue un impératif vital. Loin d’être un fantasme d’adolescents collectivement attardés, ce regard nostalgique vers la douceur maternelle est une réponse à une inquiétude sociétale diffuse. «Tous les indicateurs montrent que la perception d’une menace est en hausse très nette au sein de la société, souligne Grazia Ceschi. Le stress dû au travail et l’anxiété générée par la crise font grimper les cas de dépression, nourrissant le sentiment d’être plus vulnérable qu’auparavant. Quant au lien social, il s’est morcelé, favorisant l’individualisme et la solitude. C’est une évidence: beaucoup de gens souffrent sur le plan psychologique.»

Retour au paradis perdu

Non seulement l’arène du monde adulte est rude, mais nous y sommes jetés de plus en plus précocement. «On quitte la maison plus tôt qu’avant, remarque Alexandrine Schniewind, philosophe. Assez vite après la naissance, nous nous retrouvons hors de chez nous, puisqu’il est devenu fréquent de placer les enfants en crèche dès l’âge de 3 mois. Faire l’apologie du ventre maternel, c’est donc vouloir recréer un nid qu’on a abandonné trop tôt.»

Ce désir régressif de savourer à nouveau les luxe, calme et volupté de ses origines n’est pas totalement nouveau. Le« cocooning», hobby consistant à chouchouter son espace de vie pour le rendre plus hospitalier, est apparu dans les années 80. Une décennie marquée par l’émergence du chômage de masse, la fin d’une certaine insouciance – mâtinée de disco et de préceptes hippies – et une carte du globe en train de se redessiner – avec la dislocation programmée de l’URSS. Bref, des temps pas si différents des nôtres, commente Valentine Ebner. «Notre société est en train de changer: les pays émergents deviennent les nouveaux acteurs économiques, les crises planétaires se succèdent, la population vieillit… Nous avons tous besoin de nous arrêter un moment pour prendre en compte ces données inédites.»

D’où le retour en force, il y a environ dix ans, du cocooning disparu des écrans radars dans les années nonante. Et l’ampleur nouvelle que prend ce mouvement, allant jusqu’à se métamorphoser en «nesting», cet art de transformer son chez soi en véritable nid, forcément douillet.

Une reprise de contrôle?

A croire que nous allons tous finir en oisillons fragiles, effrayés par ce qui se passe dehors. Ou pas. «Nous avons besoin de lieux pour régresser, avance le psychanalyste Thémélis Diamantis. Mais l’idée de fusionner à nouveau avec la mère est aussi synonyme de privation de liberté et de peur d’être étouffé. Vouloir demeurer dans un tel état est donc très limitant, voire angoissant.»

Et si l’envie de régression cachait surtout celle de reprendre le contrôle? Si le retrait dans la chaleur maternelle annonçait une renaissance, préparait un retour dans une version plus solide et affirmée de soi? On se souvient de cette scène, dans le film «Gravity», où Sandra Bullock, unique rescapée d’un accident en orbite, se blottit au cœur de sa capsule en position fœtale, livrée à l’apesanteur, y puisant les ressources physiques et mentales qui lui permettront de rejoindre la Terre. Une scène plus que symbolique, aux yeux de Grazia Ceschi: «Si l’action est toujours conseillée pour aider à reprendre le cours des choses, il est parfois salutaire de s’accorder une pause pour faire une mise à niveau des priorités. La retraite hors du temps peut redonner du sens au cheminement personnel et permettre de refaire le plein de carburant».

Cet état où s’amalgament bien-être et énergie positive, nombre de visiteurs en ont témoigné à la sortie des entrailles du «Leviathan» d’Anish Kapoor, œuvre monumentale en forme d’utérus exposée en 2011 sous les verrières du Grand Palais parisien. «Ce type d’expérience nous ramène aux questions fondamentales de notre existence, analyse la psychologue genevoise. D’où venons-nous? Où allons-nous?... Pour y répondre, nous devons nous évader des frivolités de notre monde obsédé par l’apparence.»

Cette intériorité qui libère

L’appel de l’embryonnique ne serait pas seulement celui d’une réflexion philosophique hors sol, nous entraînant à des altitudes abstraites: il impacte déjà concrètement nos vies, note Alexandrine Schniewind. «Nous plébiscitons toujours plus le virtuel. Le web, le télétravail, les réseaux sociaux permettent de gagner sa vie, d’avoir des amis ou de voyager sans avoir à sortir de chez soi.» Avantage de cette révolution sociétale? Une remise en ordre de notre paysage, analyse la philosophe. «Le monde moderne nous a fait perdre de vue les frontières entre les sphères du public et de l’intime. Ce regret de la gestation trahit le désir de s’habiter davantage soi-même, de mieux maîtriser son rapport à l’extérieur en rééquilibrant sa présence à chacun de ces deux univers.»

Au printemps dernier, le bureau de tendances Trend Union sous-titrait «L’aube d’une nouvelle ère» sa conférence consacrée à la mode embryonnique. Une ère où chacun, s’étant réapproprié sa bulle personnelle, y puiserait la force et l’inspiration nécessaires pour agir plutôt que subir... Dans notre petite coquille moelleuse, à ce seul énoncé, on se sent déjà pousser des ailes!

Architecture

Organique et charnelle Cise dans le Corallium Spa du Lopesan Costa Meloneras Resort, aux Canaries, la Womb Room, ou «ventre maternel», permet aux clients de retrouver les conditions de la vie utérine. Lumières chaudes et tamisées, comme filtrées par la peau, parois et mobilier tout en rondeurs, atmosphère hors du temps… Idéal pour une sieste récupératrice totalement régressive! En France, les architectes Paul Le Quernec et Michel Grasso se sont inspirés de l’anatomie humaine pour dessiner la crèche de Sarreguemines. Un univers rose chair dont les courbes rassurantes évoquent, là encore, le tendre abri originel.

Design

Sensuel et maternant Le lit n'est plus assez cosy pour hiberner. OGE Creative Group a imaginé «Nest», nid à échelle humaine où se relaxer loin de la frénésie du dehors. Freyja Sewell, elle, nous invite à nous éclipser dans son «Hush», fauteuil tout en laine à refermer sur soi comme un cocon. Enfin, enfoui dans l’épaisse maille du «Body Container» de Christina Hansen et Kerstin Kongsted, difficile de ne pas se sentir régresser à vue d’œil…

Art contemporain

Statique et infantilisant Avec sa série «Embryo», exposée à Rome jusqu’au 10 janvier 2015, le photographe italien Federico Mozzano évoque l’immaturité présente au cœur de tout adulte. Réduits à l’impuissance, ses mannequins lévitent dans un cube rempli d’eau.

Mode

Introspective et enveloppante Lors des défilés de l’Hiver 2014, la créatrice Iris van Herpen a fait sensation en troquant le traditionnel catwalk pour une installation digne des artistes contemporains les plus expérimentaux. Suspendu dans une poche évocatrice de l’utérus, chaque mannequin était raccordé à un tube en plastique faisant office de cordon ombilical. Quant aux créateurs fidèles au podium, ils flirtaient eux aussi avec la notion de protection et de régression, comme chez Alexander McQueen, ici lors de la Fashion Week parisienne Hiver 2014.

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