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Pourquoi notre époque nous fait culpabiliser pour tout et n'importe quoi

Pourquoi notre epoque nous fait culpabiliser pour tout et nimporte quoi

«Il est difficile de se dire que ce n'est pas à cause de nos incompétences que nous n'y arrivons pas, mais plutôt parce que les normes sont inatteignables», décrypte Elsa Godart, autrice du livre En finir avec la culpabilisation sociale, parue aux éditions Albin Michel.

© GETTY IMAGES/LIRAVEGA

FEMINA Pourquoi avoir voulu écrire ce livre?
Elsa Godart
Parce qu'il faut arrêter cette course folle des injonctions! Au niveau politique, managérial, au niveau de la santé également, les injonctions sont de plus en plus pesantes. Ce qui pose problème, c'est le caractère hypocrite de ces conseils, qui sont en réalité souvent des ordres implicites maquillés, car dans nombre de situations, on nous met devant un choix qui, en fait, ne peut déboucher que sur une seule des options.

S'y opposer ne peut entraîner qu'un sentiment de honte, puisqu'on passe alors pour irresponsable, paresseux, désinvolte, peu impliqué, selon le contenu de ces injonctions... C'est ce que j'appelle un choix contraint. C'est une illusion de choix.

Comment se manifestent ces injonctions? Trop directes, elles risquent pourtant de nous rebuter?
Il y a bien sûr les incitations représentées par l'esthétique des corps parfaits, qui peinent à perdre leur domination dans notre imaginaire. Ces dernières années, les injonctions ont parfois pris des allures plus subtiles, comme avec la méthode du nudge, qui consiste à orienter nos comportements tout en nous donnant l'impression que ces décisions viennent de nous.

Ceci est particulièrement visible dans les campagnes de publicité et de santé. «Mangez des fruits et des légumes», «évitez de grignoter», «bougez»... Parfois, ces injonctions sont formulées à la première personne du singulier, adoucissant en quelque sorte l'aspect impératif tout en renforçant le sentiment que le geste vient de soi. Le phénomène s'est notamment bien vu avec la pandémie. «Quand je sors, je mets mon masque», «J'ai des symptômes, je me fais tester et je m'isole», sans parler des classiques «Je prends soin de moi et des autres».

Toutes ces phrases sont des injonctions, mais presque invisibles. Le nudge prend les gens pour des idiots au lieu de les éduquer, il ne leur accorde aucune responsabilité car le formatage se fait d'emblée.

Quelle est la conséquence de ces ordres implicites sur nous?
Ils tendent à nous rendre responsables de nos propres échecs et déresponsabilisent du même coup la société, au lieu d'interroger le fonctionnement du système social ou politique. L'individu se retrouve piégé. On est responsable de ses pathologies de santé si l'on s'écarte des recommandations. Les personnes touchées par un cancer le sont forcément parce qu'elles ont trop abusé, de produits divers, de travail, de stress, parce qu'elles n'ont pas un mode de vie tel qu'il est décrit dans les campagnes de prévention.

Cela nous fait culpabiliser sur tout et en permanence. Idem au travail, où il est normal de faire face à des objectifs souvent irréalisables, mais au lieu de s'y opposer, on préfère jouer le jeu pour montrer qu'on est à la hauteur des attentes.

Justement, pourquoi jouons-nous le jeu de cette culpabilisation?
Car elle utilise ce mécanisme parfois infantile de vouloir être intégré, quoi qu'il en coûte. Cela touche cette corde sensible qu'est la valeur de soi. Il est difficile de se dire que ce n'est pas à cause de nos incompétences que nous n'y arrivons pas, mais plutôt parce que les normes sont inatteignables. Il faut de la force pour ne pas se mettre à douter en situation d'injonction, pour remettre en cause le jugement d'autrui et pas le sien. Il s'agit d'un conditionnement par l'incertitude.

Cette culpabilité apportée par l'extérieur crée et entretient un doute confusionnel. Elle génère ce que j'appelle des déboussolés: il y a une confusion entre le sentiment moral individuel, nécessaire pour faire la différence entre le bien et le mal, et les normes soi-disant morales décrétées par la société.

Vous parlez du regard-juge, ce regard qui pousse à nous conformer et à jouer le jeu des injonctions.
Ce regard-juge, c'est celui de nous tous. Nous participons toutes et tous à ça. On est entré dans la société de l'évaluation permanente et par tout le monde. Les réseaux sociaux en sont une illustration criante. Chaque contenu posté donne à l'autre la possibilité de nous évaluer et de nous juger, donc de mesurer le degré de compatibilité de notre vie aux normes.

On prête le flanc, totalement volontairement, à ce regard inquisiteur, et c'est là qu'on se met à culpabiliser. Dans cette histoire, on est à la fois la victime et le bourreau. Ces réseaux sociaux ne sont autres que des réseaux d'évaluation.

Cette culpabilisation sociale est-elle née avec eux?
Non, car ces idées existent depuis longtemps pour maintenir une certaine domination sur un corps social. Il y a notamment eu le modèle de l'héroïsme dans l'Antiquité, puis celui de la Chrétienté, qui imposaient des normes fortes et restreignaient considérablement le libre-arbitre. Ils créaient une confusion entre l'éthique et la morale.

Aujourd'hui, ces injonctions ont pris des aspects différents, via la politique, la publicité, les fictions, puis les réseaux sociaux ont entraîné une hausse exponentielle de cette logique de jugement. Les choses se sont accélérées avec l'avènement du consumérisme de masse dans les années 60, mais aussi avec la montée de l'existentialisme, promu par un Jean-Paul Sartre qui énonce que «je suis responsable de tout, de mes mérites comme de mes échecs».

C'est là que la société se dédouane et donne l'illusion qu'on peut arriver à tout, sans mettre en lumière les éléments qui nous entravent ou nous poussent à choisir contre son gré. Le sentiment que tout est possible à son échelle individuelle établit ainsi de nouvelles normes.

Lesquelles?
Par exemple le toujours plus jamais assez, qui s'est notamment imposé dans la sphère professionnelle et implique une logique de perpétuelle amélioration de soi. Le problème est que les objectifs fixés sont comme l'horizon, plus on s'en rapproche, plus il s'éloigne.

Ces buts sont souvent, en réalité, inaccessibles, mais nous les poursuivons comme si cette démarche était notre propre décision, un choix éclairé. J'appelle cela l'auto-ubérisation de l'individu. Ces manière de faire ne peuvent que déboucher sur des sentiments d'échecs plus que sur des satisfactions.

Comment peut-on lutter contre ça?
Evidemment, c'est difficile d'aller contre, même lorsqu'on le veut. Je pense qu'il faut déjà oser en parler, avoir le courage de le dénoncer. Il faut bien sûr avoir développé suffisamment de confiance en soi pour ne pas se remettre en cause soi. Quand une situation nous fait ainsi douter de nous, il faudrait réussir à interroger le discours en face pour muscler notre libre-arbitre avant de se remettre en question.

La culpabilisation, en soi, n'est pas forcément un sentiment à bannir, elle signe le sujet moral, elle est utile pour nous permettre de distinguer le bien du mal, mais celle qui découle d'un choix qui n'en n'est pas vraiment un doit être combattue. Cette lutte est salutaire, car les injonctions nous rendent malheureux, nous empêchent de vivre et d'aimer.

En finir avec la culpabilisation sociale, d'Elsa Godart, Éd. Albin Michel.

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