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Deux figures ont profondément marqué les sciences humaines de ces dernières décennies. Deux femmes. Américaines. L’une psychologue, Carol Gilligan, à l’origine de la notion du «prendre soin» (care); l’autre philosophe, Martha Nussbaum, qui a réintroduit l’étude des émotions dans l’éthique. Leurs travaux ont influencé de nombreux domaines: santé, social, politique, droits humains. Toutefois, les deux «penseuses» restent largement méconnues du grand public. Ce sont elles pourtant qui ont renouvelé les questionnements sur l’éthique, revalorisant des aspects longtemps méprisés comme le corps, l’interdépendance, la relation à l’autre, la vulnérabilité. Toutes deux ont remis en cause une pensée limitée à la réflexion théorique et rationnelle. Dans leur ligne de mire: les éthiques rationalistes et universalistes comme celle de Kant, où seul l’argument et la raison comptent.

Et ce n’est sans doute pas un hasard si ces deux grandes intellectuelles sont issues du monde anglo-saxon. La part des femmes dans les fonctions professorales sur le continent européen étant toujours anecdotique.

La relation au cœur de l’éthique

Les hommes et les femmes n’ont pas la même façon d’envisager l’éthique. Ça a été le pari de Carol Gilligan que d’analyser cette différence. Ses thèses ont été abondamment discutées et débattues durant les années 80. L’éthicienne situe ces disparités dans la socialisation première des enfants. Les parents, ayant des attentes distinctes, ne transmettraient pas les mêmes modèles de comportement aux filles et aux garçons. Ils inciteraient les filles à s’occuper d’autrui, à ressentir de l’empathie, et les garçons à s’accomplir et se valoriser intellectuellement. Ainsi l’éthique «masculine» serait plus axée sur l’argumentation et les théories abstraites de la justice. Et le «prendre soin de l’autre», avec les métiers qui s’y rattachent (nourrice, éducateur, etc.) serait dévalorisé par rapport aux connaissances théoriques et aux compétences intellectuelles. Ce constat posé, Carol Gilligan tente de montrer que la sollicitude pour autrui est une composante nécessaire et centrale de toute société, et non une simple caractéristique féminine!

Le «Care», c’est quoi?

Cela signifie «prendre soin de» en anglais: on peut aussi traduire ce concept par «attention portée à», «sollicitude». La philosophie du care remet autrui et ses besoins au centre des questionnements éthiques.

Dans son sillage, nombre de philosophes féministes vont défendre une anthropologie fondamentalement relationnelle. La personne est vue comme se construisant dans ses interactions aux autres. Mais une posture d’attention à l’autre ne doit pas empêcher de développer aussi ses propres capacités d’autonomie. Le «souci de soi» (conceptualisé par Michel Foucault) et la sollicitude devraient autant l’un que l’autre faire partie de l’éducation des enfants, filles ET garçons. Cette réflexion a tant marqué les sciences humaines qu’elle s’est naturellement étendue à d’autres domaines, dont celui de la santé. En effet, les questions de relations et d’attention à l’autre se trouvent au cœur du lien patient-médecin, soignant-soigné.

Le souci et le respect de l’autre

Aux Etats-Unis, dans les années 70, suite à divers scandales – études faites sans le consentement des patients par exemple –, l’éthique médicale visait surtout à défendre les droits des individus face à l’autorité sans appel du monde médical. Les principes de base de la bioéthique (énoncés par Beauchamp et Childress en 1979), privilégiaient l’autonomie. Ensuite seulement, venaient la bienveillance et la justice. Si ce mouvement de défense des droits des patients a été nécessaire pour une réappropriation de la question de la santé, l’accent porté sur l’autonomie a en partie occulté les aspects vulnérables de la condition humaine, tant dans l’enfance, la maladie, que dans les âges avancés.

L’empathie, c’est quoi?

Se mettre à la place de l’autre, imaginer ce qu’il/elle peut vivre et ressentir. Mais aussi être capable de comprendre sa perspective sur le monde, par exemple du point de vue de ses croyances.

Dans l’éthique du «prendre soin», chaque situation singulière doit recevoir sa réponse adaptée. Le ressenti de l’individu, ses émotions, deviennent alors des éléments importants. Mais adopter une attitude empathique face à l’autre n’est pas si simple. Cela exige de préserver au mieux les capacités d’autonomie du patient, afin d’éviter une aggravation de la dépendance. Pour que cette relation ne soit pas insupportablement asymétrique, le bénéficiaire du soin doit, lui aussi, respecter l’autre.

Dans les situations de grande vulnérabilité, l’humain se confronte forcément à ses limites, notamment lorsqu’à l’attention répond la violence ou lorsque la perte de discernement rend impossible la réciprocité. La philosophe de l’éducation Nel Noddings s’interroge ainsi sur l’éducation à l’attention à l’autre: comment apprendre à exercer sa sollicitude sans réduire l’autre à un objet dénué d’autonomie? A recevoir de l’aide, des soins, et à accepter sa vulnérabilité sans se sentir diminué? Ces questions ne cessent d’être débattues.

Les émotions dans la pensée éthique

Martha Nussbaum, célèbre philosophe contemporaine, s’est inspirée dans ses premiers travaux d’Aristote et des philosophes stoïciens. C’est là qu’elle a puisé sa revalorisation du corps et des émotions. Son originalité est de réintroduire les émotions dans la pensée éthique. Celles-ci sont perçues comme l’objet d’une éducation: on peut apprendre à ressentir les événements d’une certaine manière, à s’indigner face à la violence, au racisme ou à ressentir de l’empathie pour ceux qui souffrent.

L’éthique, c’est quoi?

C’est une réflexion sur les valeurs, les normes et l’évaluation des actions humaines.

Dans la Poétique d’Aristote, les émotions que vivent les spectateurs de tragédies ne sont pas néfastes, bien au contraire, elles s’avèrent nécessaires pour que chacun puisse vivre ses passions, ses peurs face à l’imprévu et aux drames de l’existence. A travers la fiction s’opère une purification (catharsis) des passions qui nous rongent. Martha Nussbaum revalorise ainsi l’importance des textes littéraires dans la réflexion philosophique. Dans un récit, les perspectives sont multiples, prenant en compte la complexité des situations humaines, souvent ambivalentes et évolutives. La lecture d’une histoire incite au décentrement. Lire ce qu’un autre peut vivre et ressentir face à certains événements permet de se mettre à sa place et de l’imaginer.

Littérature et morale

En présentant de multiples exemples de comportements et de situations, le roman et le théâtre nous ouvrent ainsi à d’autres points de vue. La philosophe insiste également sur l’aspect tragique de nos existences, notre vulnérabilité devant les événements du destin. Comment réagir toujours avec correction et justesse face à ce qui nous arrive? C’est là notre grande fragilité. Et comment la philosophie peut-elle répondre à cette «faille», au cœur même de l’humain?

En nous incitant à imaginer diverses attitudes, la littérature offre une source de réflexion morale particulièrement riche. Mais elle ne se suffit pas à elle-même, car la vertu morale n’est pas liée qu’à la compréhension des situations; elle est surtout une façon de se comporter que renforcent l’habitude et la constance. La morale s’exerce et se développe tout au long de l’existence. Face à cette condition humaine fragile, Martha Nussbaum insiste sur l’importance de l’éducation à la citoyenneté, car nos démocraties sont régulièrement menacées par les extrémismes et populismes jouant habilement sur les émotions négatives. C’est le thème de son dernier livre: Les émotions démocratiques. Comment former le citoyen du XXIe siècle. Le développement de la sensibilité contribue à la formation éthique: nos réactions face aux événements en dépendent. Par exemple l’indignation ou l’empathie. Refouler la haine raciale, la jalousie, tout cela peut s’apprendre et se transmettre.

De l’éthique à la politique

Dans les années 80, Martha Nussbaumet l’économiste Amartya Sen ont initié une approche qui a inspiré l’ONU depuis, dans ses mesures de développement humain. Elle ont défini la notion de «capacités effectives» (capabilities). Les analyses onusiennes étaient jusqu’alors basées principalement sur le revenu et ne tenaient que peu compte de la qualité de vie réelle. L’examen des capabilities (capacités) permet de mesurer cette qualité de vie. Car un revenu décent ne garantit pas à lui seul l’accès à l’éducation, la santé et aux libertés fondamentales. Pouvoir faire de vrais choix de mode de vie demande que des compétences intellectuelles et émotionnelles aient été développées. Ces capacités ne sont pas simplement des droits théoriques, mais une réalité de la vie quotidienne. Car à quoi servent les droits ou l’égalité de genre, si rien ne permet de les vivre réellement?

L’impossibilité d’exercer ses capacités, de développer son autonomie, revient à être privé de liberté. En ce sens-là, Martha Nussbaum se rattache au courant libéral. Mais en refusant de définir ou d’imposer ce que serait un bon choix de vie, elle se situe dans une perspective pluraliste. La notion de «capacités» concerne aussi les pays dits développés et leurs populations qui en ont le plus été privées: les personnes vulnérables, les femmes, les minorités ethniques, les migrants, les classes défavorisées. A la version désincarnée de la célèbre Théorie de la justice du philosophe politique John Rawls, Martha Nussbaum oppose une alternative qui tient compte du contexte réel dans lequel vivent les individus. Ce qui peut conduire parfois à promouvoir une discrimination positive, certaines personnes (fragilisées par le grand âge, la maladie, la précarité, le lieu de vie, la situation familiale, etc.) nécessitant davantage d’aide pour développer et exprimer ces capacités.

Les capabilités, c’est quoi?

De l’anglais «capabilities»: les compétences en acte d’une personne, qu’elle est à même de mettre en œuvre dans son contexte de vie. Le fait de pouvoir déployer ses capacités contribue à la qualité de vie.

Depuis de nombreuses années, Martha Nussbaum est engagée dans la défense des droits des femmes et l’accroissement de leurs capacités. Elle a travaillé en Inde et soutenu des coopératives visant à favoriser la solidarité et l’autonomie des femmes. Elle a pu constater l’importance de certains apprentissages, dont la prise de parole et l’argumentation, nécessaires à l’obtention d’égalités réelles, notamment professionnelle, patrimoniale et salariale.

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