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Des manifestants au tempérament de guerrier viking. Des rues saccagées. Et la Suisse entière aux abois. Avant la crise, le Forum économique mondial, grande messe du libre marché organisé à Davos et conviant l’élite planétaire, nous avait habitués à ses légions de contestataires en cagoule. Seulement le paysage a changé. Une atmosphère proche du bourg de campagne a aujourd’hui remplacé le climat de microguerre civile. Les rebelles, une espèce en voie d’extinction? En tout cas pas chez les femmes, puisque ces dernières années les seules personnes à générer du grabuge autour de la station grisonne furent les célèbres Femen. Fidèles à leur mode d’action, trois d’entre elles ont lancé plusieurs fois l’offensive, escaladant les grillages de sécurité avant d’être interpellées. Pas de pavé à la main, de foulard sur le visage. Pour tout arsenal: leur audace et leurs seins nus. Par -10° degrés.

A contre-courant

Des filles désarmées mais déterminées qui remplacent des altermondialistes apathiques... Le tableau serait anecdotique s’il n’était pas si symbolique. Partout dans le monde, la contestation semble se conjuguer de plus en plus au féminin. La première dissidence au sein du parti islamiste tunisien Ennahdha? Une femme. L’égérie des démonstrations anti-Erdogan en Turquie? La fameuse > > «femme en robe rouge», une jeune manifestante qui garde calme et dignité alors que les policiers la noient littéralement de gaz lacrymogènes. Les figures montantes de l’opposition à Vladimir Poutine en Russie? Ksenia Sobchak, Maria Baronova, Olga Kryshtanovskaya… «De nos jours, les rebelles visibles dans les médias sont pour beaucoup des femmes», confirme Eléonore Lépinard, professeure associée en études genre à l’Université de Lausanne (UNIL). Un phénomène d’autant plus «intéressant», selon elle, que l’ère actuelle n’est pas franchement celle des prises de risque. Plutôt celle de l’anxiété générale face à la crise, où domine l’impression que le simple fait de «dire son mécontentement peut nous coûter ce que l’on a».

Sur tous les fronts

Les enquêtes de Credit Suisse, menées entre 2011 et 2013 sur les comportements de nos contemporains, soulignent en effet le manque d’engagement chez les jeunes d’aujourd’hui, les comparant même à des «nouveaux vieux». Pire. Comme le révèle un sondage du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), en France, 75% des membres de la nouvelle génération auraient une image positive de l’ordre. Et 79% de l’autorité. Le terreau semblait peu fertile pour voir éclore des rangées de frondeurs. De frondeuses, en l’occurrence. Et pas seulement issues du féminisme, ainsi qu’on pourrait s’y attendre, car les raisons de leur colère demeurent plurielles. Certes, beaucoup d’entre elles défendent les droits revendiqués par ce mouvement stricto sensu. Des artistes comme la Suissesse Milo Moiré et la Suédoise Arvida Byström cherchent à enfin détabouiser les menstrues et le sexe féminin via des œuvres controversées. Mais la plupart entendent dénoncer toutes les oppressions, quelles qu’elles soient, parce qu’«on a dépassé l’injonction d’appartenir à une catégorie discriminée pour soutenir sa cause», note Caroline Dayer, chercheuse en faculté de Psychologie de l’Université de Genève (UNIGE).

Dictateurs, extrémismes religieux et haines séculaires figurent donc dans le viseur de ces jeunes rebelles. Quand ce n’est pas tout à la fois. En 2011, du haut de ses 20 ans, la blogueuse égyptienne Aliaa Elmahdy postait une photo d’elle complètement nue sur les réseaux sociaux. Une provocation assumée envers les pouvoirs en place dans le pays, qui déclencha aussitôt une marée de menaces de mort. Du courage, il en fallait. Et pas qu’un peu. D’ailleurs, et si cette nouvelle vague de femmes révoltées traduisait avant tout une témérité plus marquée du côté des femmes? «Personne n’a en soi le chromosome du casse-cou, tempère Caroline Dayer. C’est le parcours de vie qui ouvre les yeux et donne envie de se soulever. Et en naissant fille, on a davantage de probabilités de faire face à des situations d’inégalité.» Le réalisateur français Bernard Stora, scénariste de L’effrontée, le disait aussi, lors d’une interview accordée à UniversCiné: «Notre société reste profondément régie selon des principes masculins. L’homme possède les clés du fonctionnement social, il possède le discours, il se coule naturellement dans les modèles qu’il a lui-même façonnés. Les vraies révoltées, les vraies rebelles, ce sont les femmes. Elles sont le désordre, elles foutent la merde.»

Engagées corps et âme

Toujours est-il que l’audace dont elles font preuve, voire la performance physique qu’elles n’hésitent pas à réaliser, garde un aspect inattendu, même pour les personnes les plus familières des combats d’idées. En février dernier, alors qu’elle est en déplacement en Russie, la directrice d’Amnesty International Suisse Manon Schick a pu rencontrer l’une des Pussy Riot, libérée après deux ans de tourments judiciaires. Cette dernière semblait n’avoir qu’une idée en tête: reprendre la lutte. «Je constate cette hargne chez toutes les femmes qui défendent les droits humains. Même empri sonnées longtemps, même si elles ont des enfants, elles n’arrêtent pas de se révolter à leur libération. C’est assez étonnant, car on s’attendrait, dans un schéma patriarcal traditionnel, à ce qu’elles reculent devant un tel sacrifice.» Comportement étonnant mais facile à interpréter. «Le féminin est associé de manière artificielle à des notions qui sont du registre de la passivité, observe Caroline Dayer. Pour se faire entendre, certaines femmes n’hésitent plus à emprunter des manières perçues comme masculines telles que la confrontation physique et la prise de risque.»

Il faut préciser que la période semble favorable. La preuve? Des personnages de fiction à forte teneur en adrénaline commencent eux aussi à présenter de telles hybridations. Après les héroïnes de Tomb Raider, la série de jeux vidéo encore brute de fonderie, les figures suivantes se sont perfectionnées, équilibrant les doses entre canons de la féminité – trop souvent exacerbés – et désir d’indépendance – trop fréquemment évocateur d’androgynie. A l’instar de la princesse Merida, rebelle du dessin animé éponyme de Disney sorti en 2012, ces protagonistes refusent de se laisser capturer parles normes et le piège d’un destin tout tracé. Certaines vont même jusqu’à «se faire subversives», note Loïse Bilat, sociologue de l’image à l’UNIL. «Dans Millénium, Lisbeth Salander est à la fois sexy et punk. Quant à Carrie de la série Homeland, ses doutes permanents font d’elle aussi un antihéros féminin inimaginable il y a dix ans.» Un baromètre des plus explicites.

Avec ou sans les hommes

Au fond, les femmes rebelles qui peuplent nos journaux et nos écrans, c’est peut-être parce qu’on a appris à les regarder qu’on sait aujourd’hui les voir et les apprécier? Loïse Bilat acquiesce: «Il y a clairement une plus grande acceptation des femmes fortes depuis quelques années. Et comme leurs actions, pour ne pas dire leurs stratégies, sont de mieux en mieux organisées, on a soudain l’impression d’une présence plus grande dans notre champ de vision.»

Le constat est réjouissant, même s’il occulte un bémol de taille. Plusieurs études sociologiques récentes ont montré qu’en intégrant un groupe militant, les filles retombaient inexorablement dans un système sexiste, au sein duquel les garçons s’arrogent le leadership et les tâches les plus valorisantes. Pour exister, les dissidentes n’ont d’autre choix que d’œuvrer seules, ou en formation non mixte, à l’image des Femen.

Compromis regrettable aux yeux de la sociologue de l’UNIL, mais le plus encourageant reste que les femmes des années 2010 ne se font pas prier pour monter au créneau. «Etre rebelle est indispensable à toute époque. Une société véritablement démocratique doit abriter des conflits, des débats. Le droit de ne pas être d’accord est une nécessité!» Ce n’est évidemment pas Simone Veil ou Aung San Suu Kyi qui diront le contraire.

Ayaan Hirsi Ali

Age: 44 ans.

Pays: Somalie/Pays-Bas.

Profession: Députée.

Parcours: Née dans une famille d’intellectuels, elle aurait dû échapper à l’excision. Mais à 5 ans, alors que son père est emprisonné et que sa mère vogue à l’étranger, sa grand-mère en profite pour lui faire subir cette mutilation, traditionnelle dans la Corne de l’Afrique. Plus tard mariée de force, la jeune Ayaan fuit aux Pays-Bas, où elle entame des études de philosophie politique. Son engagement radical contre la religion et les violences faites aux femmes la fait connaître du grand public. On va jusqu’à la comparer à un Voltaire noir pour son athéisme assumé. Politicienne, écrivaine, scénariste, elle est aujourd’hui menacée de mort par plusieurs organisations islamistes.

Pussy Riot

Age: 22 à 29 ans.

Pays: Russie.

Profession: Artistes.

Parcours: Collectif composé d’une douzaine de militantes d’origines diverses, les Pussy Riot sont les enfants terribles de la Russie. Leur tenue de combat: des collants flashy et des cagoules colorées. Leurs têtes d’affiche: trois femmes, dont Nadezhda Tolokonnikova, étudiante en philosophie déjà auteure de performances publiques provocantes. C’est en février 2012 que le trio entre dans l’Histoire, en interprétant des prières punk en pleine cathédrale moscovite. Cibles de leurs suppliques: Poutine et l’homophobie. Condamnées à la prison ferme après un procès à forte connotation politique, elles ont été amnistiées fin 2013.

Golshiftey Farahani

Age: 30 ans.

Pays: Iran.

Profession: Actrice.

Parcours: Rebelle, elle le devient dès les premières minutes de son existence: son prénom unique, forgé par ses parents, est interdit par le régime islamique. S’ensuit un parcours en dehors des clous. L’enfant prodige qui tutoie Beethoven au piano bifurque vers Metallica. Ado, elle se rase la tête et se déguise en homme pour arpenter la ville le soir, la poitrine comprimée sous ses vêtements. Et l’âge adulte ne l’a pas assagie. Alors que sa carrière d’actrice décolle en Europe, la native de Téhéran ose poser topless dans Madame Figaro. Réaction épidermique dans son pays natal, où les ayatollahs lui signifient que tout retour prendrait des airs de châtiment…

Femen

Age: Entre 20 et 30 ans.

Pays: Europe, Maghreb.

Profession: Diverses.

Parcours: Protester dans une église, s’incruster au milieu de cérémonies officielles, bondir sur des membres des forces de l’ordre... et tout ça, seins nus. Tels sont, parmi tant d’autres, les faits d’armes des Femen, groupe initialement fondé par trois Ukrainiennes. En quelques années, trois cents personnes ont rejoint le mouvement devenu symbole d’un militantisme trash nouvelle génération. Dans leurs viseurs? Les dictateurs étatiques comme les despotes du quotidien. Berlusconi enItalie, Erdogan en Turquie, ou encore le parti Ennhadha en Tunisie: tous ont eu à contenir les assauts de ses membres. Plusieurs Femen, kidnappées en Biélorussie, ont même frôlé l’exécution sommaire par des miliciens armés.

Malala Yousafzai

Age: 16 ans.

Pays: Pakistan.

Profession: Etudiante.

Parcours: «Les extrémistes ont peur des livres et des stylos. Le pouvoir de l’éducation les effraie.» L’ado qui en juillet dernier, depuis la tribune de l’ONU, tenait ces propos devant le monde entier en sait quelque chose. Pour avoir défié les talibans dans son village, celle qui déclarait tout haut aller à l’école pour devenir médecin a failli périr sous leurs balles. Défigurée à vie, mais pas muselée. C’est l’inverse, plutôt: plus jeune nominée au Prix Nobel de la paix, Malala a offert aux jeunes filles de son pays une audience planétaire. Et un début d’espoir: même dans les ténèbres de l’obscurantisme, la plume peut s’avérer plus forte que l’épée.

Sara Ziff

Age: 32 ans.

Pays: Etats-Unis.

Profession: Top-modèle.

Parcours: Icône des covers des plus grands magazines dans les années 2000, Sara Ziff a été chouchoutée par le destin. Comme par le monde de la mode. Son parcours de rêve ne l’empêche pas de s’indigner des vieux démons du mannequinat: salaires de misère, violences sexuelles, exploitation des filles mineures qu’on détourne de l’école puis dénude devant l’objectif… Sorti en 2009, son documentaire Picture Me compilait déjà les pires pratiques du milieu au travers d’images filmées pendant cinq ans. En 2012, elle fait un pas de plus et crée The Model Alliance, organisme luttant pour fixer des cadres légaux à l’exercice du métier. Depuis, de nombreux pontes des podiums semblent avoir égaré son numéro…

Manon Schick

Age: 39 ans.

Pays: Suisse.

Profession: Directrice d’Amnesty International Suisse.

Parcours: Vivre dans une famille divisée par le mur de Berlin et ne pas pouvoir rencontrer ses proches à l’Est, elle connaît. Fille d’un papa allemand, précocement confrontée aux injustices et autres absurdités du monde, Manon Schick a forgé son tempérament dans le sentiment de révolte. Adolescente, elle collait en douce des étiquettes anti apartheid sur les ananas arrivés d’Afrique du Sud. Avant de jouer les gardes du corps en Colombie, se frayant un passage entre les enlèvements et les assassinats. Figure de combattante dans un pays qu’on accuse trop souvent de passivité, elle est désormais sur tous les fronts en même temps. Droits de l’homme, liberté de la presse…

Yoani Sánchez

Age: 38 ans.

Pays: Cuba.

Profession: Linguiste et blogueuse.

Parcours: Comment tenir un blog – affichant 8 millions de visites mensuelles – dans un pays où l’accès à internet est banni? Yoani Sánchez a trouvé la parade. Serveur hébergé en Allemagne, textes écrits sur word puis envoyés à des amis étrangers depuis un de ces ordinateurs que l’on trouve dans les hôtels pour Occidentaux. Se grimer en touriste, donc… Voilà le quotidien de cette dissidente cubaine qu’on a parfois jetée en prison pour ses positions critiques. Et à qui son blog, Generación Y, a valu le prestigieux prix de journalisme espagnol. Reçu à distance. Car en 2008, le régime castriste n’accordait pas encore de visas à ses ressortissants.

Charlotte Roche

Age: 36 ans.

Pays: Allemagne/Grande-Bretagne.

Profession: Ecrivaine.

Parcours: Quand Charlotte Roche veut déranger, elle frappe fort. Après un premier roman qui, par sa liberté de ton, n’a pas laissé dormir l’Allemagne sur ses deux oreilles, son second livre a transformé un scandale en lame de fond sociétale. Deux millions d’exemplaires vendus pour Zones humides, apologie de la sexualité brute et décomplexée. La critique s’emballe à l’unisson des lecteurs: le coup-de-poing littéraire n’en devient que plus fracassant. Et ce n’est pas tout. En 2010, cette féministe et antinucléaire culottée se proposait pour échanger une nuit avec le président allemand contre… son veto total à l’atome.

La rébellion selon Marcela Iacub

Elle défraie la chronique avec ses derniers romans, «Belle et bête» et «Œdipe reine». Ecrivaine et chercheuse, féministe inclassable,son parfum préféré? La dissension.

FEMINA Les femmes rebelles semblent à la fois fasciner, et inspirer une certaine méfiance. L’avez-vous constaté?
MARCELA IACUB
Je dirais qu’elles suscitent même une véritable haine au sein d’une partie de la population, à commencer par les hommes. Encore aujourd’hui, ceux-ci cherchent à se sentir supérieurs aux femmes, en toute situation. Quand ce n’est pas le cas, face à celles qui montent au créneau, osent les contredire, ils se sentent invariablement dévirilisés.

Pensez-vous que les femmes soient devenues plus audacieuses que les hommes pour conquérir leur idéal?
Les choses évoluent au goutte-à-goutte. Mais ma réponse serait: pas encore. Je crois que les femmes ne se sont pas suffisamment révoltées contre la domination qu’on exerce sur elles. Elles ont certes acquis beaucoup de droits, elles peuvent choisir librement leurs activités, mais face aux hommes, dans leur vie privée surtout, elles continuent à être sous leur coupe.

Se rebeller aujourd’hui, lorsqu’on est une femme, est-ce donc forcément contre les hommes?
Oui, j’en suis sûre. La période de soulèvement contre l’Etat pour obtenir des droits civils et politiques est acquise. Il faut maintenant que les femmes se révolutionnent elles-mêmes dans leurs rapports aux hommes. C’est un changement culturel et non pas juridique qui doit désormais s’opérer.

Un personnage de votre roman dit qu’il faut «avoir été l’esclave de quelqu’un pour devenir maître de soi-même». La condition préalable à toute révolte?
Cette idée de l’esclavage comme condition de la liberté est intéressante. Dostoïevski a écrit des choses très belles sur cette question dans Les frères Karamazov: pour être maître de soi-même, il faut avoir été l’esclave d’un autre. On apprend de son maître à se gouverner. C’est si difficile qu’il faut trouver des manières d’apprendre à le faire. Mais le mot esclavage demeure bien sûr une métaphore dans ce contexte.

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