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Sur son tapis d’éveil, le petit Louis est sage comme une image. Entouré d’une ribambelle de jouets plus colorés les uns que les autres, il n’a d’yeux que pour son hochet. Mais l’objet high-tech qu’il tient entre ses mains porte-t-il encore ce nom? Car encerclée de boules de plastique rouges, quelle est la chose sur laquelle les petits doigts s’attardent? Un écran d’iPhone. Fisher-Price propose en effet toute une gamme appelée «Apptivity» intégrant le smartphone ou la tablette des parents histoire que leur bébé fasse mumuse. L’ère du doudou 2.0 a sonné.

Alors que certains n’y voient aucun mal, d’autres se montrent hostiles ou simplement perplexes: mon fils de 4 ans peut-il avoir sa propre tablette? Mon ado a-t-il le droit de s’enfermer dans sa chambre avec son smartphone? Jusqu’où autoriser l’utilisation de ces nouveaux écrans, et à partir de quand les interdire? Les parents sont pris dans une tourmente de questions, tiraillés entre la fierté de voir leur enfant se débrouiller comme un chef pour déverrouiller le téléphone de papa et la crainte d’en faire un être asocial, scotché devant les réseaux sociaux toute sa vie. Du coup, les experts sortent du bois pour leur venir à l’aide.

«Primus inter pares», le psychiatre Serge Tisseron, qui fut en son temps le grand opposant aux chaînes TV destinées aux tout-petits. Aujourd’hui, les tablettes sont dans sa ligne de mire: «De la même façon qu’il existe des règles pour l’introduction des laitages, des légumes et des viandes dans l’alimentation d’un enfant, il est possible de concevoir une diététique des écrans, afin d’apprendre à les utiliser correctement comme on apprend à bien se nourrir.» C’est lui l’inventeur des paliers 3-6-9-12, facilement mémorisables. Des règles de base – certains parleront de bon sens – qui sont autant de clés pour les parents décontenancés. La Société suisse de pédiatrie (SSP) vient aussi d’édicter des recommandations. La première reprend le mot d’ordre du psychiatre: pas d’écran quel qu’il soit avant 3 ans. «L’on oublie parfois d’aborder des questions que l’on se pose pour d’autres jeux éducatifs. On n’offre pas un vélo à un nourrisson, alors à quel âge une tablette pour un bébé? En a-t-il vraiment besoin pour se développer?», s’interrogent les Drs Nadia Bruschweiler-Stern et Nicole Pellaud, présidente de la SSP. Pour elles, les écrans peuvent éventuellement devenir un complément éducatif à partir de 3 ans, s’ils sont bien utilisés: «En compagnie des parents, ils seront un moyen de découverte, comme le sont les livres ou les jouets.»

Hyperactivité et somnolence

Mais au fait, quels dangers les iPad et autres font-ils planer au-dessus de nos enfants? Tout dépend de leur âge. «De nombreuses études ont montré ce que l’on suspectait déjà, à savoir que plus le temps devant l’écran augmente, plus la durée et la qualité du sommeil diminuent. Ceci est vrai tant pour les enfants préscolaires que scolaires, pointe Stephen Perrig, neurologue au laboratoire du sommeil des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Chez les enfants préscolaires, cette dette de sommeil se manifeste souvent par des troubles attentionnels, parfois un comportement hyperactif. Chez les plus grands, par une somnolence en classe.» En collaboration avec l’Université de Genève et le Service santé jeunesse, il vient de boucler une vaste étude sur le problème grandissant du manque de sommeil des ados en raison des appareils numériques. Il faut dire qu’aujourd’hui en Suisse 79% des 12-19 ans possèdent un smartphone, et plus d’un tiers une tablette. «Sachant que la durée du sommeil diminue au fil des années – de 20 minutes par an en moyenne – entre 12 et 15 ans, l’ado dormira une heure de moins: une baisse accentuée par la généralisation des tablettes», souligne l’expert.

Autres maux liés à une surconsommation des écrans: le stress et les troubles de la concentration. Car «les enfants sont joignables par leur entourage sur leur smartphone en permanence et peuvent constamment, même la nuit, consulter des informations, chatter ou regarder des vidéos», souligne Pro Juventute. La fondation organise des ateliers sur le sujet pour les élèves, les parents et les enseignants. «Le problème, ce ne sont pas les appareils, c’est de laisser le jeune seul avec, sans surveillance, commente Patric Raemy, qui anime certains de ces ateliers. La majorité du contenu sur internet est destinée aux adultes, pas aux jeunes et encore moins aux petits. Comme pour la circulation routière, les parents doivent se montrer intéressés, en parler avec leurs enfants et avec d’autres parents. Les ateliers servent aussi à ça.

Première génération «2e écran»

Reste que les tout petits Suisses semblent encore épargnés. «L’utilisation des tablettes ne constitue pas un motif de consultation en soi chez nous, indique Françoise Nanzer, médecin à l’unité de guidance infantile des HUG (enfants jusqu’à 5 ans). Mais les parents nous posent fréquemment des questions sur le sujet.» Les choses se corsent avec les plus âgés. Cette «génération 2e écran», habituée à utiliser simultanément plusieurs appareils, risque gros. Ce «multitasking» augmente la probabilité d’erreurs et favorise le traitement superficiel des informations. Le remède universel face à cette explosion des écrans? Simple, a priori, selon les experts: rendre les jeunes conscients des bénéfices qu’ils auraient à se réguler. Plus facile à dire qu’à faire.

«Les jeunes ne dorment pas assez»

Longtemps considéré comme le parent pauvre des recherches scientifiques, le sommeil est en train de retrouver une place centrale dans la médecine moderne. Toujours plus de maux seraient en effet directement liés à un manque chronique de sommeil. Et ce particulièrement chez l’enfant en plein développement. Or le constat est sans appel: au fur et à mesure de la démocratisation des appareils numériques et de l’envolée des réseaux sociaux, les jeunes dorment de moins en moins. En découle une cascade de conséquences: manque de concentration, irritabilité, stress et obésité, pour ne citer que les plus courantes. Le laboratoire du sommeil des HUG et son responsable, le Dr Stephen Perrig, viennent de boucler une vaste étude sur la question.

FEMINA De quelle manière avez-vous procédé pour mener cette étude d’une ampleur rare en Suisse?
STEPHEN PERRIG Nous avons donné à plus de 600 élèves du cycle et du collège (12 à 19 ans, ndlr) un questionnaire assez exhaustif sur leurs habitudes numériques, leur sommeil, leur humeur, etc. Puis nous leur avons fourni un actimètre, qui mesure les mouvements, à porter tant le jour que la nuit durant deux semaines. Le tout accompagné d’un test de salive, afin de connaître leur taux de mélatonine (l’hormone du sommeil, ndlr). Deux semaines plus tard, nous leur avons expliqué comment améliorer leur sommeil, notamment en limitant l’utilisation des tablettes et autres après 21 heures, et nous avons repris l’ensemble des mesures.

Quelles ont été vos premières observations?
Que les jeunes ne dorment pas assez! En raison des appareils numériques notamment… En moyenne 7 heures et demie, alors qu’ils seraient capables de beaucoup plus. Or à moins de 7 heures par nuit on est déjà en dette de sommeil sévère. Notre étude a par ailleurs montré qu’ils passent environ 4 heures par jour sur leur appareil numérique, soit le double d’il y a deux ans! Et plus on les utilise, moins bon est le sommeil. Cela retarde l’heure du coucher, mais pas seulement: la «lumière bleue» des tablettes se situe dans une fréquence «éveillante» pour l’organisme, totalement contre-productive. Ce qui accentue la tendance naturelle du jeune à se coucher tard et entraîne une difficulté au réveil le matin. Et on sait aujourd'hui que la dette de sommeil chronique a des répercussions sur la dépression, la consommation de cigarettes et d’alcool, mais aussi sur l’irritabilité et la violence.

Quelles conclusions peut-on déjà tirer de votre étude?
Tout d’abord que la somnolence, l’humeur et la quantité de médias consommés sont liées. Il y a même une corrélation claire entre les performances scolaires et la durée de sommeil. Toutefois, une fois armés de nos recommandations, les élèves ont amélioré leur sommeil et montré une plus grande vigilance aux cours. Il faut donc maintenant davantage sensibiliser les jeunes aux bienfaits d’une utilisation raisonnée des médias numériques. Si on leur apporte l’info, ils sont capables de la comprendre.

Quelques règles pour une vie numérique saine

Respecter les paliers 3-6-9-12 Edictés par le psychiatre Serge Tisseron, ils ont été repris par la plupart des spécialistes. Soit: pas d’écran quel qu’il soit avant 3 ans, pas de console de jeux avant 6, pas d’internet avant 9 et pas d’internet sans surveillance avant 12 ans. $ Observer le principe du 3 x 9 Il a été établi par le docteur Stephen Perrig des HUG. Soit: 9 heures de sommeil, pas d’activité numérique après 21 h, et idéalement école à 9 h…

Baisser la luminosité des tablettes et smartphones Selon la plupart des études, cette méthode aurait uniquement un effet sur les gros consommateurs (plus de 2 heures d’utilisation après 21 h).

Eviter les siestes Cette règle s’adresse aux ados, qui ont tendance à s’as soupir un long moment, et qui du coup n’arrivent plus à s’endormir le soir venu.

Apprendre aux enfants à limiter leur consommation Et il ne faut pas «avoir peur de les frustrer», rappelle Françoise Nanzer. D’après Serge Tisseron, «il est bien préférable d’informer l’enfant en amont sur le temps pendant lequel il pourra utiliser la tablette, en lui disant par exemple «Tu as droit à trente minutes d’écran, est-ce que tu préfères les utiliser maintenant ou plus tard?» Cela l’incite à exercer sa capacité de choix, donc de liberté».

S’assurer que les filtres de recherches ont été activés Pour éviter à votre bout de chou de tomber sur du contenu inapproprié, les moteurs de recherche comme Google ou YouTube, ainsi que la plupart des appareils numériques permettent de mettre en place des restrictions d’accès.

Dialoguer On ne laissera pas les enfants seuls face aux appareils numériques. La fondation Pro Juventute organise dans le cadre des écoles des ateliers, destinés à la fois aux élèves, aux professeurs et aux parents. Maître mot: discuter. Les parents doivent s’intéresser aux nouveaux médias, en parler avec d’autres parents, histoire de ne pas être totalement «largués». Ainsi que pour pouvoir échanger avec leur progéniture.

Faire preuve de souplesse Chaque enfant est différent, n’est-ce pas? Il convient de ne pas oublier cette donnée de base. «Tout dépend de l’âge et de la personnalité des enfants. Ceux d’âge préscolaire n’ont pas de raison d’utiliser des tablettes, selon Françoise Nanzer. En revanche, l’emploi de cet objet peut être positif chez des enfants plus âgés lorsqu’il a lieu avec parcimonie, pour des activités spécifiques et avec un accompagnement adulte. Ce qui me paraît important à surveiller est le type d’utilisation, la durée (qui doit être maîtrisée par les parents) et la diversité des activités de l’enfant. L’utilisation de la tablette n’est pas nocive si elle est occasionnelle, encadrée, et si elle alterne avec des activités physiques et d’imagination.»

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