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Elle est née au Portugal, croit aux fées, scrute les auras et parle aux anges. Ah oui, elle habite la région de Neuchâtel et se prénomme Angela. Comme une sorte de signe du destin. Sauf qu’Angela Buchs, qui voit des séraphins partout, se définit aussi comme une sorcière. Gentille, la sorcière, et plutôt jolie, «pas le genre avec un nez crochu et le visage grêlé de verrues». Géobiologue thérapeute de formation, cette ancienne gestionnaire de vente exerce au Centre Prévention Santé de Colombier. Là où se trouve aussi l’Ecole suisse de naturopathie. «Les médecins qui sont ici font appel à moi lorsqu’ils se retrouvent bloqués dans le traitement de certains cas», explique-t-elle dans son cabinet sur les hauts de la ville avec vue sur la campagne. «Des maisons vont bientôt s’y construire. Les êtres élémentaires qui l’habitent vont devoir partir», commente la guérisseuse en allumant une bougie. A la fois pour l’ambiance et pour suivre un rituel personnel. «J’aime bien la chaleur du feu. Ça détend et c’est accueillant.»

Question d’image

Le feu et les sorcières, le couple infernal qui traverse toute l’histoire de l’humanité, le premier détruisant les secondes depuis bien avant le Moyen Age. Et même si on ne brûle plus personne depuis 1782 – date de l’exécution d’Anna Göldin, la dernière à avoir été condamnée pour sorcellerie en Europe (à Glaris), non pas au bûcher, d’ailleurs, mais à la décapita tion – la sorcière pâtit toujours, dans l’imaginaire collectif, de sa (forcément) mauvaise réputation de fiancée du démon. «Mais c’est en train de changer. Très lentement. Des séries comme «Charmed» ou «Ghost Whisperer» ont popularisé l’image d’une sorcière contemporaine, plus du tout ni revêche ni jeteuse de mauvais sort.» Angela ne fait d’ailleurs que le bien. «Le mal, je pourrais aussi, bien sûr. Mais cela ne m’intéresse pas», explique celle qui respecte la règle tacite de son ordre selon laquelle on ne doit pas détourner ses facultés pour son enrichissement personnel. Car oui Angela pourrait prédire les tirages du loto, même si elle ne le fait pas.

A quoi donc lui servent ces dons? «A retrouver des personnes disparues, par exemple. Mais je vais surtout chez des particuliers pour des expertises géobiologiques de leur maison, là où les gens ou les animaux se sentent mal, souffrent de migraines, d’incontinences urinaires ou de troubles du sommeil. Avant d’arriver, j’ai mon gri-gri. Dans la voiture j’adresse une prière à la divinité supérieure pour qu’elle me guide au mieux dans ma démarche. Sur place, j’analyse les champs électromagnétiques et je visualise les réseaux telluriques. Dans certains cas, je vérifie la présence d’une source d’eau qui pourrait expliquer ces dérèglements. Je travaille également sur la mémoire des murs et du sol. Le but est de créer un lien harmonieux entre la nature et les habitants, comme le faisaient nos anciens…»

Il arrive parfois que la sorcière entre chez son patient pour opérer une simple dépollution magnétique et en ressorte en ayant réglé des affaires très personnelles. «En rencontrant, par exemple, une personne décédée qui cherche à rassurer ceux qui s’inquiètent pour elle»… C’est là que le journaliste doit rouler tout fin son esprit cartésien. Car, oui, Angela Buchs voit des gens qui sont morts. Comme l’acteur Haley Osment dans le film «Sixième sens». «Cela peut prendre plusieurs formes. La présence peut être physique ou lumineuse. Ces entités apparaissent le plus souvent en compagnie du vivant à qui elles ont un message à délivrer.»

Un effet de mode?

Historien des religions à l’Université de Genève, que pense Philippe Matthey de cette sorcellerie moderne? «Il y a sans doute un effet de mode. Ce n’est bien sûr pas la première fois que l’on «redécouvre» des traditions qualifiées d’anciennes pour leur donner une plus grande autorité, tout en les formulant dans un langage qui fait écho à celui des sciences de l’époque. Le cas présent se rapproche de l’invention du magnétisme animal et au succès du spiritisme entre la fin du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle, lorsque la découverte des vertus de l’électricité allait de pair avec le boom de la communication avec les morts.» Oui, mais quel crédit lui accorder? «Aucun en terme scientifique. Mais il ne s’agit pas de cela: je ne peux pas me mettre dans la tête des personnes qui racontent qu’elles ont vécu des expériences; tout cela est de l’ordre du discours, du ressenti; et le ressenti ne se mesure pas. Les sciences cognitives ont bien tenté d’approcher le phénomène au plus près en analysant le fonctionnement du cerveau d’individus en pleine activité «religieuse», par exemple des moines bouddhistes en méditation. Mais les résultats de telles expériences ne nous disent rien ou presque sur la force de ces croyances et le sens de ces pratiques dites «magiques».

L’anthropologue américaine Tanya Luhrmann étudie ces phénomènes depuis longtemps et fait autorité dans sa matière. Son site internet accumule les témoignages surnaturels en tout genre, en particulier ceux de simples humains qui entendent résonner la voix de Dieu dans leur tête. Publiés en 1983, ses travaux sur des groupes londoniens qui pratiquent la magie et la sorcellerie ont notamment expliqué comment des gens ayant reçu une éducation rationnelle en venaient à s’adonner à des pratiques aussi peu conventionnelles. Jusqu’à parvenir à influer sur le cours des choses, qu’il s’agisse de trouver du travail ou de soigner une adepte de son épilepsie. «Tanya Luhrmann a démontré que ces personnes suivent un processus d’apprentissage qui relève du développement de la perception, mais aussi de la capacité à établir des liens entre des événements là où le commun des mortels ne verrait que de la coïncidence, résume Nicolas Meylan, historien des religions à l’Université de Genève. Et que cette altération des sens passait par la musique, la visualisation et la méditation.» Et l’universitaire d’enchaîner: «Ces pratiques ne peuvent pas faire de mal. On sait que les activités religieuses au sens large sont des placebos efficaces. Le rituel et la prière peuvent avoir des effets bénéfiques, c’est certain.»

Le bouche à oreille

Mais où trouver ces nouvelles sorcières dont les noms ne se trouvent pas dans l’annuaire. «Par le bouche à oreille, explique Angela Buchs. Ainsi de cette amie réflexologue qui m’envoie des patients…» «Mais je ne suis pas psy, peut-être un peu coach de vie, précise-t-elle. Je suis juste là pour donner des clés, un peu comme Passe-Partout dans Fort Boyard.»

Et puis il y a les sorcières qui n’ont pas pignon sur rue. Renée, 69 ans, est de celles-là: «Oui, je suis une sorcière. Je ne voyage pas sur un balai et ne concocte pas de philtres. Je fabrique des potions à partir d’huiles essentielles qui préviennent du rhume et de la grippe et que je destine à mes amies et à ma famille, explique cette retraitée du secteur médical. Je suis née en Algérie. Là-bas, j’avais une grand-mère qui enlevait le soleil. En clair, elle guérissait des coups de chaleur. Elle posait une soucoupe d’eau froide sur le front de la victime d’insolation. L’eau se mettait presque instantanément à bouillir. La personne se relevait comme si rien ne s’était passé. Je l’ai vu de mes yeux.» Si Renée n’a pas de capacité solaire – «ma mère n’a pas été initiée, du coup moi non plus» – elle reste persuadée qu’un fond de magie l’habite. «Il y a quelque chose en moi, c’est sûr. Une manière inexpliquée de percevoir les événements qui me viennent de mes ancêtres.» La transmission, justement.

Faut-il donc être tombée toute petite dans le chaudron pour devenir sorcière? «Je viens d’un milieu très catholique où ce genre de manifestation était quand même assimilé  à de la diablerie», raconte Angela Buchs. «Malgré tout, je pense que cela vient de ma famille. Ma grand-mère pratique le secret, mais seulement pour les entorses. Et mes parents n’y croient pas. Quand j’étais petite, ils m’affirmaient que ce que je voyais n’existait pas. Sans doute par crainte de l’inconnu.»

Une nature réenchantée

Renée, elle, ne voit pas les morts. «Mais je les sens dans les endroits où je me trouve. Je suis aussi sensible aux animaux, à qui je parle et que je comprends.» Cette magie tournée vers le vivant serait plutôt d’obédience Wicca. Un mouvement né dans les années 60 en Angleterre et qui prône une pratique de la sorcellerie douce, mélange des théories écologiste et féministe qui place au-dessus de tout l’image de la déesse mère. C’est ce courant que les séries télé ont remis au goût du jour.

On peut évidemment se demander si la perte de repères, la crise du sens et des grandes certitudes ne poussent pas certains vers ce dernier retranchement de l’enchantement qu’est l’esprit de la nature. «Il y a une vision romantique dans tout ça», admet Nicolas Meylan. Les adeptes de ce mouvement affirment que leurs croyances s’enracinent dans des rites anciens, généralement sur la base de textes incertains. Ce type de credo attire aussi un public qui lit un certain type d’histoire des religions, comme celle de Mircea Eliade qui valorise des pratiques primitives.» Pour Renée: «Il y a du vrai dans toutes les religions, alors j’ai décidé d’avoir la mienne. Si je vénère la nature, c’est parce que tout y est écrit. Il suffit juste de savoir où regarder pour savoir la lire.»

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