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Nouvel espace domestique

Architecture: Dessine-moi une maison inclusive

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Loin d’être une toile neutre, l’architecture et les intérieurs «sont chargés de normes sociales liées aux genres», explique Claire Logoz. Selon la chercheuse de l’EPFL, l’espace domestique a contribué à enfermer les femmes dans un rôle ménager, dont on se libère peu à peu aujourd’hui.

© Murielle Gerber

Un sombre couloir allongé, une suite parentale, une chambre un peu petite, cette salle de bains classique, une cuisine étriquée et un grand séjour. Peut-être reconnaîtrez-vous le squelette de votre appartement, celui que partagent peu ou prou de nombreux urbains qui vivent dans un immeuble construit il y a 50, 100 ou 200 ans. Idéale pour une petite famille nucléaire traditionnelle, cette typologie d’habitat l’est moins pour d’autres personnes.

Les aménagements urbains et domestiques ont été pensés par des hommes, sans qu’ils pensent forcément aux autres âmes qui habitent ces foyers. Les hommes ont en effet longtemps conservé l’apanage du champ de l’architecture. Aujourd’hui encore, même si de nombreuses femmes terminent leurs études dans ce domaine, ils sont toujours majoritaires à la tête des bureaux influents.

Intérieurs et stéréotypes de genre

Loin d’être une toile neutre, l’architecture et les intérieurs «sont chargés de normes sociales liées aux genres», explique Claire Logoz. Selon la chercheuse de l’EPFL, l’espace domestique a contribué à enfermer les femmes dans un rôle ménager, dont on se libère peu à peu aujourd’hui.

«En architecture, l’espace est performatif, standardisé, poursuit-elle. C’est-à-dire qu’il met en scène des performances de genre et des répétitions de gestes que l’on observe tous les jours.»

Des exemples? Dans l’espace public, les toilettes ségrèguent de façon binaire les femmes et les hommes en fonction de leur genre. «Et dans un espace domestique, la typologie des appartements peut poser problème, détaille l’architecte. Quand on cherche une colocation et que les chambres ne sont pas de la même taille, cela peut créer des relations de pouvoir entre les locataires.»

En outre, l’évolution vers des cuisines ouvertes sur le séjour, parfois imaginée comme une révolution féministe, n’a pas eu comme effet de soulager la charge ménagère des femmes: au contraire, cet espace ouvert demande une propreté accrue et permet de multiplier les tâches domestiques. Il est désormais possible de surveiller les enfants en préparant le repas: le travail est double. Un autre aspect, qui peut sembler anecdotique, est la proportion des meubles, parfois pas adaptée à la moyenne féminine mais plutôt à la moyenne masculine. De nombreux placards deviennent inaccessibles et les plans de travail sont trop hauts pour celles qui occupent le plus souvent la pièce.

«Une architecture qui propose des espaces monofonctionnels va durcir des relations et des rôles genrés déjà installés, analyse Dieter Dietz, directeur de la section architecture à l’EPFL. Par exemple, dans un habitat où il est attendu que la femme cuisine, l’architecture va encourager ce rôle et séparer cette personne de l’espace commun.»

Brouiller les espaces pour inclure

Si les modes de vie évoluent – les familles se composent, se décomposent et se recomposent – nos logements sont restés inchangés depuis l’époque victorienne. Afin de répondre aux besoins actuels, mais aussi de questionner l’hétéronormativité en lien avec l’habitat, Claire Logoz propose dans son travail une série de 14 altérations sur des villas urbaines du XIXe siècle, typiques du paysage immobilier lausannois.

Inspirée par les architectes Eileen Gray (dont elle admire particulièrement l’esprit), Katarina Bonnevier ou les travaux de Frank Lloyd Wright et Robin Evans, la chercheuse a concentré son travail sur les portes et les murs pour comprendre leur rôle dans la construction du genre. Ainsi, allégorie de la honte de l’homosexualité, le placard s’ouvre dans le fond pour se transformer en lieu de passage entre les pièces. Les murs, qui habituellement dissimulent, deviennent transparents: ils brouillent alors les frontières entre la sphère publique et privée, l’intérieur et l’extérieur, dans une démarche non binaire.

Quant au couloir, inventé au XVIIIe siècle pour séparer les familles bourgeoises des allées et venues de leurs employés de maison, il disparaît. La recherche d’interactions sociales succède ainsi au besoin de privacité, grâce aux portes qui relient les pièces entre elles.

Au centre du logement, la cheminée, traditionnel noyau du foyer familial, est remplacée par une machine à laver: un trait d’humour, un hommage aux féministes matérialistes, qui reconnaît l’habitat comme un véritable lieu de travail. Puis, dans une démarche communautaire, le séjour et la cuisine deviennent des espaces partagés. Et cette cage d’escalier, ni privée, ni publique, dans laquelle on déambule rapidement, se transforme en lieu de rencontre et de vie. Un peu de déco, du joli mobilier et cet espace froid se mue en coin lecture ou de garde d’enfants en commun. Enfin, les parois de ces appartements deviennent amovibles et permettent de bénéficier d’une pièce à soi lorsque cela est nécessaire.

«Certaines propositions sont très simples, lance Claire Logoz: en bougeant un mur, une porte, on peut modifier les chorégraphies des habitants.» Et, ainsi, flouter et déconstruire ces rôles genrés dans lesquels femmes et hommes peuvent se sentir enfermés.

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© Murielle Gerber

L’influence de Playboy

L’architecte a même déniché certaines de ses inspirations dans le sulfureux magazine Playboy. Une démarche étonnante pour un média qui cultive l’objectification des femmes depuis son lancement dans les années 50 par Hugh Hefner.

«À ses débuts, "Playboy" a été le premier à remettre en question le rêve américain familial, du point de vue masculin», explique Claire Logoz.

«Avec notamment son bachelor’s penthouse. En ce sens, ces hommes et les féministes faisaient alors front contre le diktat de la famille, que souhaitait imposer le gouvernement des États-Unis à tout le monde. Le but de Playboy était de reconquérir l’espace domestique pour le rendre aux hommes», poursuit la jeune diplômée.

Tantôt pratiques, tantôt humoristiques, ces altérations proposent une réflexion et troublent les typologies. Mais selon l’autrice du travail de recherche, elles ne sont pas la solution concrète à apporter à chaque habitat existant. «Il est même faux d’imaginer une seule solution, soutient-elle. Parce qu’il n’y a pas qu’une manière de vivre.»

Un marché en inertie

Alors comment faire pour faire bien? Les espaces domestiques traditionnels dans le monde occidental sont construits avec la même typologie. Parfois adaptés à ses habitants de passage, une famille nucléaire par exemple, ils le sont moins à une colocation, une personne seule, à mobilité réduite, une famille recomposée ou un parent célibataire. Est-il alors envisageable de détruire pour mieux reconstruire? Les spécialistes s’accordent sur la négative. «La construction a un impact majeur sur l’environnement, regrette Dieter Dietz. Il faut donc chercher des solutions dans l’existant. Des solutions qui permettent de reconsidérer la connectivité des espaces», ajoute l’expert de l’EPFL.

Mais pourquoi la typologie des appartements que l’on connaît n’est pas encore adaptée, ou même adaptable? En effet, les théories de genre associées aux recherches sur l’architecture débutaient il y a trente ans. L’espace domestique a même été questionné auparavant, notamment par le mouvement des féministes matérialistes dans les années 1970, mais aussi par Virginia Woolf notamment, avec le concept de la pièce à soi.

«Ce n’est pas évident de se rendre compte que ce modèle idéal est dépassé, risque Claire Logoz, car pour remettre en question l’espace familial, il faut questionner le concept même de la famille nucléaire.»

Aujourd’hui, la thématique du genre dans l’architecture est redécouverte et la volonté d’évoluer vers un design plus inclusif n’est pas exclusivement féminine, si l’on en croit la chercheuse.

De son côté, Dieter Dietz analyse: «Le marché actuel est très normalisé. On observe cependant beaucoup de mouvements, concède-t-il, soit de la part d’architectes novateurs ou novatrices, ou alors lorsque des personnes qui expérimentent ces nouvelles formes de vivre ensemble sont à la recherche d’habitats adaptés à leurs besoins. Les coopératives, par exemple, font un travail important, illustre l’expert. En résumé, il existe des initiatives encourageantes qui questionnent les typologies standard, mais il reste beaucoup de travail.»

Les villes sont-elles sexistes?

En dehors de la sphère privée, l’espace public est également source de questionnements, entre genre et architecture. De fait, l’aménagement urbain n’est pas pensé pour favoriser le déplacement, la flânerie, les loisirs, ni même la sécurité des femmes. C’est du moins l’avis de certains géographes, comme Yves Raibaud, auteur de La ville faite par et pour les hommes (Éd. Belin, 2015) ou Leslie Kern dans son ouvrage Feminist City: Claiming Space in a Man-made World (Éd. Verso, 2020).

De la cité-dortoir mal desservie par les transports publics, éloignée de tout centre de loisirs, qui relègue les femmes au travail domestique, aux éclairages publics insuffisants, en passant par le trottoir trop étroit pour y mener une poussette ou une chaise roulante; les espaces de socialisation dédiés au défoulement des garçons, sans compter ces détails urbanistiques apparemment sans histoire (qui ne s’est jamais trouvé mal à l’aise en gravissant des escaliers transparents vêtue d’une jupe courte?). Ces éléments, exacerbés par le harcèlement de rue, répètent aux femmes qu’elles ne sont pas prioritaires dans l’espace public. Pour remédier partiellement à cette inégalité, la ville de Lausanne a annoncé cette semaine l’objectif de féminiser ses noms de rue d’ici 2026: actuellement, seuls 6% célèbrent des femmes. Une action qui permet une prise de conscience collective, afin d’avancer vers une meilleure inclusivité des genres dans l’espace public.

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