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De la fratrie, j’étais celle qui ressemblait le plus à mon père. Il avait donc décidé que je ferais de la politique parce qu’il sentait en moi la trempe d’un leader, comme lui. Là, je peux dire qu’il s’est trompé à 2000%!» Ni Winston Churchill ni grande prêtresse d’une multinationale, Amélie Nothomb. Mais l’écrivaine belge de 48 ans peut aujourd’hui s’enorgueillir de fédérer des centaines de milliers de lecteurs à travers le monde.

Depuis 1992, date de son hold-up de la scène littéraire, elle dactylographie les pages à la cadence d’un forçat. Un roman par an, presque autant de prix littéraires, de records de vente en librairie, d’études publiées sur sa personne. La divinité baroque des lettres francophones s’est même vue aménager une pièce personnelle chez son éditeur, Albin Michel. C’est là, après avoir écrit à l’aube, qu’elle se réfugie pour lire ses piles de courrier et d’ouvrages divers disposés autour de son bureau. A 13 heures, elle quitte son Manhattan de papier, s’arrache à sa vie «spartiate» pour une autre, beaucoup plus «romaine», à «la limite de la débauche».

Celle qui vient de publier «Pétronille» manie pêle-mêle les personnalités comme elle l’a fait autrefois avec les lieux. Clouant son interlocuteur de ses pupilles bleu glacier, presque hypnotiques, étonnamment fixes, elle évoque son père, «baron et diplomate, homme cultivé mais père distant», dont les nombreux postes à l’étranger ont transbahuté la tribu Nothomb d’un océan à un autre. Le Japon, où elle dit être née – même si des généalogistes affirment qu’elle a vu le jour en Belgique – puis la Chine, les Etats-Unis, et nouveau crochet par l’Asie avec le Bangladesh, la Birmanie, le Laos. Un grand chelem géographique en partie responsable de son hypermnésie relative à l’enfance. «C’est le fait d’avoir su très tôt que j’étais une expatriée. J’ai vite senti que je passerais ma vie à perdre mes pays. Pour ne pas tout voir disparaître, j’ai dû développer une sorte de surmémoire.»

Ivresse en note majeure

Des neurones d’ailleurs très sollicités à la maison, où l’éducation prodiguée à Amélie, à son frère André et à sa sœur Juliette trahit de drôles de contrastes. «Il y avait des contraintes indiscutables, dont la principale était d’être brillant à l’école, mais lorsqu’on s’y pliait, on était ensuite très libre.» Libre… d’avoir le privilège de déguster whisky et autres alcools forts, par exemple. «Des droits tout à fait surprenants pour des enfants.» Première de la classe et même diagnostiquée surdouée, elle a donc droit au champagne. Et sa gourmandise à l’égard du nectar pétillant s’est renforcée avec le temps. «J’en bois un après-midi sur deux, pour ne pas devenir totalement alcoolique et pour que l’instant soit une fête.»

De l’éthyle, encore, dans le dernier roman d’Amélie Nothomb, qui justement narre l’amitié de deux Parisiennes partageant l’amour de la petite bulle en bouteille. L’histoire d’un tandem infernal d’écrivaines aux tempéraments antipodiques, l’une vénérant l’autre pour son culot et son audace démesurés. «J’admire tellement les gens extravertis! Parfois je fais semblant d’être comme ça, mais ma vraie nature est d’être timorée.» Comme un regard levé vers sa maman, un peu perchée, qu’elle qualifie sans ambages «d’extrêmement fantasque, probablement folle, mais d’une folie très assumable, d’un enthousiasme délirant en toute situation.» Avant la naissance d’Amélie, le papa diplomate avait été retenu quatre mois en otage sur le continent africain. Son épouse avait manifestement très bien tenu le coup «alors qu’elle avait toutes les raisons de penser que son mari était mort». «C’est tout ma mère, ça, elle vit dans un monde plein d’énergie et très drôle, inaccessible». Tamisant la préciosité un peu espiègle de sa voix, l’auteure avoue l’avoir aimée démesurément étant jeune, au point de solliciter sans cesse son attention.

C’est pour elle qu’elle combattait virtuellement quand, avec son frère et sa sœur, ils jouaient le plus sérieusement qu’il soit à la Troisième guerre mondiale, en Chine. «Tu sais, maman, la guerre c’est très dangereux, on peut mourir», lui glissait-elle à l’oreille pour faire remarquer son dévouement absolu. «Il faut pourtant aller te battre si tu veux que je sois fière de toi. Il faut que tu me séduises si tu désires que je t’aime davantage», répondait l’intéressée. «J’étais troublée, je me demandais comment on faisait pour séduire cette femme sublime? Quand je suis devenue écrivain, je crois que j’ai réussi, mais avant, ça m’apparaissait comme un défi insurmontable.»

Presque l’amour

A écouter Amélie Nothomb, on perçoit un fil rouge à ce récit. Le spectre de l’abandon. «C’est clairement la plus grande peur que j’ai héritée du passé», glisse-t-elle. Plus qu’une angoisse suspendue dans l’air, elle l’a expérimentée dans sa chair, quand la famille quitte sa résidence new-yorkaise pour s’envoler vers l’Asie du Sud-Est. L’auteure est alors âgée d’une dizaine d’années. «C’était une période de joie, se souvient-elle. Je faisais de la danse classique en espérant en faire mon métier et j’avais à l’époque les meilleures amies du monde. On s’est promises de garder contact. Sauf qu’après le départ, aucune n’a jamais répondu à mes lettres.» Comment parvenir à concevoir qu’on ne puisse plus être aimée, convoitée, alors que soi-même on ne cesse pas d’aimer? L’équation n’est toujours pas complètement résolue pour Amélie, qui cependant garde un cœur boursouflé d’espoir. «Que ce soit en amitié comme en amour, je crois à la passion, j’y crois même de plus en plus. A chaque fois que quelque chose débute, j’y vais à fond! Rien ne pourrait faire que je n’aie plus la foi.»

Sa conviction d’un amour absolu, quelque part, voisine avec une autre certitude. Celle d’une vie dépouillée de toute maternité. L’envie d’enfant? L’écrivaine ne l’a jamais eue, aussi loin que remontent ses souvenirs. «Et puis j’aurais été trop possessive. J’aurais aimé ma progéniture comme une malade, ce qui n’est sûrement pas la bonne recette. Jamais je n’aurais pu être comme ma maman, qui elle, ne se faisait pas de souci et nous laissait partir à l’aventure. Et maintenant qu’il est trop tard, je me dis: «Ouf!» Je ne suis pas tombée dans ce piège.» Mais il y a peut-être encore autre chose. Au Bangladesh, la petite Amélie est victime de violences sexuelles. Elle a douze ans. Et une vie devant elle qui s’enténèbre tout à coup. A partir de cette journée tragique se tisse une adolescence instable, noyée dans la solitude, les troubles du comportement alimentaire et les «relations charnelles sordides». Une période, ou plutôt un chaos dont elle avoue n’avoir «aucun bon souvenir».

Renaître au monde

La vingtaine claironnante, elle retourne en Extrême-Orient pour y devenir interprète. Mais la rigueur insensée qui règne là-bas a quelque chose d’extraterrestre. «J’ai vite compris que je n’étais pas vouée à une grande carrière japonaise.» L’écriture, elle, est déjà entrée en scène. Depuis ses 17 ans, sans savoir pourquoi, elle noircit des cahiers. Accouchant bientôt d’«Hygiène de l’assassin», un premier opus convoquant tous les démons de sa jeunesse perdue. «A la maison, la littérature était comme un temple sacré. Devenir écrivain passait pour inatteignable. Et quand j’ai commencé, mes parents n’ont pas voulu m’encourager: heureusement, car c’était la meilleure manière de le faire.»

Les chances de se faire publier un jour? «Infinitésimales.» Pourtant l’infiniment petit s’est transformé en frénésie internationale. Amélie Nothomb, auteure immense. Qui, au lieu de graviter autour de la Terre, voit désormais la planète entière tourner autour d’elle.

Curriculum vitae

1966 Le 9 juillet, naissance de Fabienne Nothomb, alias Amélie, à Kobe, au Japon.

1992 Publication de son premier roman, «Hygiène de l’assassin», chez Albin Michel, qui restera son éditeur.

1999 Elle publie «Stupeur et tremblements». Le roman est adapté sous le même titre au cinéma par Alain Corneau, en 2003, avec Sylvie Testud.

Question d’enfance

Votre héros Tintin, forcément, avec qui j’ai appris à lire, comme tous les Belges. Il y a aussi Gaston Lagaffe, qui est resté mon saint patron pour le rangement…

Le premier récit Mon père nous avait donné un cahier pour y créer notre propre pays et le décrire. J’avais alors inventé l’Amélique du Sud et l’Amélique du Nord, des Etats dont l’économie principale consistait à fabriquer des glaces. J’avais 8 ans!

Une odeur d’enfance Il y en a tellement: celle des briques en train de cuire dans la rue, en Chine, celle du jardin mouillé après la pluie au Japon, ou encore la viande qui pourrit, au Bangladesh…

Une expérience spirituelle J’étais très mégalomane dans ma petite enfance au Japon. Je croyais sincèrement que j’étais Dieu, régnant sur le jardin et sur ma gouvernante Nishio-San. J’ai gardé un côté shintoïste, un comble car la famille Nothomb est la plus catholique de Belgique. Sauf qu’en arrivant au Japon, mes parents ont découvert un pays tout ce qu’il y a de plus civilisé et dont l’éclat ne devait rien au christianisme. Ils se sont dit qu’on s’était bien fichu d’eux.

Quelle place dans la fratrie Je n’étais pas vraiment la petite préférée. Peut-être celle de mon père, qui aimait mon humour. Mais ma mère semble avoir développé une affinité particulière avec mon grand frère, «l’élu», parce que c’était un garçon. Encore de nos jours, on en rigole, car on voit bien que le favoritisme continue.

Votre premier amour Ce fut lors de mon retour au Japon, à 21 ans. Pour la première fois, un garçon s’adressait à moi avec respect. Grâce à lui, j’ai découvert que je pourrais finalement avoir de vraies relations humaines.

Votre style vestimentaire Enfant et adolescente, j’étais dépourvue d’élégance. Sans aucune coquetterie. Un peu plus tard, je me suis rendu compte qu’il me fallait acquérir une certaine apparence pour être aimée. C’était pour moi une révélation assez tragique!

Marianne Rosenstiehl/Sygma/Corbis
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