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Quand le monde change, notre lexique évolue avec. Tirés de l’anglais ou du russe, habilement inventés en contractant deux mots ou fabriqués de toutes pièces, les néologismes apparaissent au détour d’un blog, d’une conversation entre amis, pour s’incruster parfois dans un magazine, avant d’être repris par un écrivain et, finalement, immortalisés grâce à l’aval du comité d’un dictionnaire comme le Larousse. «Les nouveaux mots font plus que refléter notre société, ils font exister de nouvelles réalités sociales, résume Stéphanie Pahud, linguiste à l’Université de Lausanne. Ils nous rappellent que les langues restent vivantes, qu’elles ne sont pas des répertoires d’étiquettes mais des manières de découper le monde, propres aux sociétés qui les parlent.» Ces termes racontent aussi une époque: «ordinateur» a ainsi été imaginé en 1955 par un latiniste de renom, à la demande d’IBM. Gourou, ashram ou hippie apparaissent, eux, dans les sixties, alors que le babyboomer et la businesswoman sont des «inventions» des années 1980.

«Airpocalypse» survivra-t-il?

Mais pourquoi certains néologismes trouvent-ils le chemin du Petit Robert et d’autres – pourtant bien pensés – pas? «Certaines inventions émergent de mouvements ou de groupes sociaux qui ont suffisamment de visibilité pour que leur langue «contamine» la collectivité, rentre dans l’usage et s’enracine dans les dictionnaires, poursuit la linguiste romande, passionnée par le sujet. Et il y a les inventions «de niche», qui ne prendront pas.» Pas sûr, par exemple, que le terme «airpocalypse» – imaginé pour parler de l’air irrespirable des grandes villes chinoises –, entre dans un prochain dictionnaire, malgré sa pertinence. «Cela nous amène à préciser la définition du néologisme, ajoute Sandrine Campese, auteur et journaliste qui tient un blog dédié à la langue française. C’est un mot d’usage pérenne et généralisé, et non un simple effet de mode!» D’où l’absence, cette année encore, du verbe «zlataner» dans nos dictionnaires, malgré son omniprésence médiatique… «Mais nous ne sommes pas à l’abri de le voir pointer son nez en 2015», prévient-elle.

Pour être loufoque

Ils ont peu de chances d’entrer un jour dans le Larousse, mais ces nouveaux énoncés ont le mérite d’être bien trouvés.

Riccing L’actrice Cristina Ricci a posté un cliché d’elle recroquevillée… dans un frigo. Depuis, tout le monde fait du «riccing», se photographiant coincé dans un espace confiné.

Watture Les Français essaient de faire entrer ce terme dans le langage courant pour remplacer la voiture électrique, mais ça ne prend pas…

Thinspiration Sur les blogs et les réseaux sociaux, toujours plus de femmes (et d’hommes) se mettent en scène, ventre ultraplat et conseils diététiques à l’appui, pour vous inciter à faire comme eux. Les Anglo-Saxons appellent cela la thinspiration (thin inspiration, soit «inspiration mince»).

Recessionista Out, les fashionistas (un mot inventé en 1993 par l’auteur Stephen Fried, et entré dans l’«Oxford Dictionary» en 1999). Désormais, vive les recessionistas, qui ont fait le choix de débrayer, et de vivre en accord avec les principes de la décroissance. Forcément locavores, vraisemblablement végétariens et adeptes de la petite reine, ils ne mangent, au grand jamais, de fraises en hiver, et s’habillent si possible avec du coton bio. Autre dérivé: les rurbanistas, qui ont carrément choisi de quitter la ville pour aller cultiver un lopin de terre à la campagne.

Technofille L’équivalent féminin du geek, car «geekette» n’a jamais eu bonne presse.

MurseLes hommes sont des femmes comme les autres. D’où l’apparition des néologismes utilisant l’anglais man (homme, donc). Le murse, c’est le purse (sac à main) pour homme. Le mun, c’est le bun (chignon tendance) de certains messieurs, tel l’inénarrable Zlatan.

Végénaise Contrairement à la mayonnaise, elle ne contient pas d’œufs (mais du tofu ou de l’agar-agar). De quoi faire le bonheur des végétaliens...

Ordinosaure Vous rappelez-vous de votre premier ordinateur? Deux heures et demie pour l’allumage, 30 kilos au bas mot, et un mode d’emploi qui tenait avec peine dans quatre classeurs fédéraux. C’est cela, un ordinosaure.

Pour devancer son temps

Aujourd’hui encore, beaucoup regardent ces mots avec suspicion, mais l’histoire pourrait bien, tôt ou tard, leur donner raison.

Amarsissage Jusqu’au 20 juillet 1969, c’était facile: les avions atterrissaient, et c’était à peu près tout. Puis, quand Apollo 11 a touché la Lune, l’on a parlé d’alunissage. Avec l’arrivée de Curiosity sur Mars , l e débat s’est à nouveau ouvert : doit-on inventer l’«amarsissage»? Logiquement, il y aura un jour des «ajupiterrissages», des «avénusissages»… Mais les choses devraient sérieusement se compliquer lorsque nous parviendrons à PSO J318.5-22, exoplanète située à seulement quatre-vingts années-lumière de la Terre…

Flexitarien J’ai une conscience écologique, et je ne mange pas de viande chez moi, mais je ne dis pas non à un bon poulet fermier cuisiné avec amour quand je suis invité à la table d’un ami… J’incarne donc le parfait exemple du flexitarien, ou végétarien à temps partiel.

Mot-dièse Les puristes de la langue conseillent d’abandonner l’usage du «hasthag» (ou #) – utilisé sur les réseaux sociaux – au profit de ce terme légèrement alambiqué...

Recyclopathe La taxe au sac aidant, serions-nous tous devenus obnubilés par le recyclage?

Bashing Synonyme de dénigrement collectif, le bashing consiste à conspuer quelqu’un sur la place publique. On parle aussi de lynchage, médiatique par exemple. L’avènement des réseaux sociaux a tristement mis en avant de nombreux cas de «web bashing», avec parfois des issues dramatiques.

Selfie Encore un ou deux ans et le selfie, soit le fait de se prendre soi-même en photo, devrait entrer dans les dictionnaires français…

Manorexie L’anorexie touche de plus en plus les hommes. D’où l’invention de cette contraction: man + anorexie.

Déextinction Le contraire de l’extinction d’une espèce, tout simplement. Avant, cela restait de la science-fiction (voir «Jurassic Park»). Aujourd’hui, c’est de la science: des chercheurs australiens ont réussi à ramener brièvement à la vie une grenouille plate à incubation gastrique (c’est son nom), disparue de la surface de la terre en 1983. Bientôt le retour des mammouths?

Pour se mettre à jour

Ça y est, ils l’ont fait. Après des années de vie marginale, ces termes ont accédé au Graal: figurer dans le Larousse ou le Petit Robert 2014.

Bombasse Le langage de la rue met souvent du temps à s’embourgeoiser. L a starification de Nabilla y serait-elle ici pour quelque chose?

Ami La nouvelle définition du mot «ami» fait froid dans le dos: «Membre d’un réseau social en relation avec un autre membre.»

Héliotropisme Autrefois, seuls les tournesols, suivant la course du soleil, étaient héliotropes. Aujourd’hui, les humains aussi, lorsqu’ils décident – par exemple à l’heure de la retraite – de s’en aller pour des cieux plus ensoleillés.

Préquelle Vient de l’anglais «prequel» et désigne un film (ou un roman) dont l’histoire précède une œuvre créée antérieurement. C’est la saga de La guerre des étoiles qui a popularisé le terme. L’histoire des épisodes 1, 2 et 3, tournés entre 1999 et 2005, se déroule chronologiquement avant les opus 4, 5 et 6, datant des années septante et quatre-vingt.

HénaurmeVous venez d’apprendre un ragot incroyable? Alors ne dites pas «c’est énorme», mais «c’est hénaurme»!

Flashmob C’est une action éclair, artistique ou revendicatrice, qui se déroule en général sur l’espace public.

Aquoibonisme Serge Gainsbourg, visionnaire, a écrit les paroles de l’«Aquoiboniste» en 1977 déjà. «Un aquoiboniste, Un drôl’ de je m’enfoutiste, Qui dit à tort à raison, A quoi bon», chantonnait Jane Birkin. Trente-sept ans plus tard, voici le terme consacré. L’aquoibonisme, c’est un genre de fatalisme, une propension à croire que l’on ne peut pas changer les choses, teintée de désillusion.

Agender Votre amie parisienne vous regarde étrangement après votre proposition «d’agender une soirée entre copines le 28»? Normal, c’est un helvétisme!

Googliser Le géant du net s’offre un verbe dans le dictionnaire. Mais il n’est pas seul: oscariser, césariser, panthéoniser ont eux aussi fait leur entrée.

NomophobePris de sueurs froides lorsque vous ne retrouvez plus votre smartphone, que vous n’avez pas de réseau ou peu de crédit? C’est ça, être nomophobe (de «no mobile phobia»). Pas de quoi avoir honte: p lus de la moitié des possesseurs de téléphone portable seraient comme vous.

Locavore Soucieux du bien-être de la planète, le locavore ne consomme que des produits de proximité. Et de saison, évidemment. En hiver, le chou-fleur redevient donc le légume star…

«Le mot subclaquant me fait froid dans le dos!»

Sandrine Campese, passionnée par la langue française, journaliste, auteure et blogueuse (laplumeapoil.com), n’approuve pas tous les choix des dictionnaires.

FEMINA Vous dites que les néologismes sont un reflet de notre société. Or, selon vous, ceux du dernier Petit Robert sont soit superficiels (bombasse), agressifs (clasher) ou anxiogènes (psychoter). Le monde va-t-il si mal aujourd’hui?
SANDRINE CAMPESE Oui, mais nous n’avons pas besoin d’ouvrir un dictionnaire pour le réaliser, il suffit d’allumer la télévision! Qu’à l’heure de la téléréalité les mots kéké, bombasse ou modeux – qui caractérisent les stéréotypes glorifiés par ces émissions – entrent dans le dictionnaire, cela n’a rien d’étonnant. Que dans un contexte de crise et de morosité des mots comme psychoter ou clasher soient intégrés n’est pas surprenant non plus.

Seriez-vous donc déçue par la cuvée 2014 du dictionnaire?
Déçue, c’est un peu fort, disons pas convaincue. A mon sens, certains mots ne méritaient pas d’entrer dans le dictionnaire, comme «piapiater». Je trouve un peu exagérée cette obsession à transformer tous les noms en verbe afin de gagner du temps. Pour moi, il ne s’agit pas de créer un mot pour créer un mot, mais bien de répondre à un besoin, de combler un vide sémantique, ce qui n’est pas le cas ici. De même, chelou est-il réellement un néologisme alors que le verlan est parlé en France depuis plus d’un demi-siècle?

A contrario, les néologismes entrés dans le dictionnaire au cours des années 60 feraient rêver: hippie, échangisme, cunnilingus, homo, speed…
Tout à fait. Il y a également la «minijupe»! Sans surprise, les néologismes intégrés durant les années 60 reflètent merveilleusement bien le mouvement de libéralisation des mœurs caractérisant cette période. Finalement, si des extraterrestres veulent apprendre en un clin d’œil notre civilisation, il leur suffit de déchiffrer nos hiéroglyphes, puis de consulter les néologismes du Petit Robert!

Quel est, selon vous, le néologisme le plus effrayant? Et le plus pertinent?
Le mot «subclaquant», littéralement «qui est sur le point de mourir», me fait froid dans le dos! Par contre, je suis bien contente que le terme «googliser» ait été préféré à «googler», plus difficile à prononcer.

Pour en savoir plus…

«Orthotweet, 140 signes pour ne plus faire de fautes d’orthographe», de Sandrine Campese, Ed. de l’Opportun.

Corinna Staffe
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