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Avez-vous remarqué? En ce début de XXIe siècle, le mot «rêve» nous vient facilement aux lèvres. Une «destination de rêve», un «corps de rêve», une «maison de rêve»… Ce genre d’expressions abonde. Nos envies, nos plaisirs, nous les associons volontiers à la fantaisie débridée qui nous emporte pendant le sommeil. Même si, nuance de taille, notre cinéma nocturne ne nous demande aucun effort alors que lorsqu’on a les yeux grands ouverts, les tentations nous coûtent cher. En factures et en abdos! De quoi déduire que notre société intègre bien les rêves, créations de notre autre vie? Pas du tout. Ce serait plutôt le contraire, à écouter le Dr Maurice Stauffacher, président de la Société suisse d’onirologie médicale: «Actuellement, ce sont l’action, la stimulation, la rentabilité qui prédominent. Le sommeil apparaît comme une perte de temps. L’Occident est devenu insomniaque!»

Pas franchement un environnement favorable aux rêves, en effet. Allez donc vous intéresser à un scénario farfelu quand le réveil sonne, que la radio s’enclenche en même temps que la machine à café et que chaque minute est comptée avant l’école ou le travail! Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les rêves nous reviennent plus facilement en mémoire le week-end ou pendant les vacances. Quant à celles et ceux qui, souhaitant mieux se connaître, griffonnaient sur un carnet, au réveil, les images et les sensations de la nuit, ils court-circuitent aujourd’hui souvent cette étape. Par manque de temps, parfois par crainte. «Ils préfèrent une voie agréable, rapide. Le but, c’est le bien-être, constate Lorraine Dupont, psychanalyste jungienne. Or, entrer dans le monde des rêves, c’est pénétrer dans les profondeurs, on y rencontre aussi des choses qui ne nous plaisent pas.»

Une véritable émotion

«La voie royale vers l’inconscient», comme Sigmund Freud appelait le rêve, serait donc devenue un sentier en friche. On y croise pourtant des débroussailleurs inattendus, des spécialistes des neurosciences munis de leurs électrodes et de leurs appareils IRM. «C’est la découverte de l’incroyable activité du cerveau pendant la phase de sommeil paradoxal dans les années cinquante qui a suscité un nouvel intérêt pour les rêves», explique Sophie Schwartz, biologiste et psychologue, professeure à la Faculté de médecine de Genève. Mais attention, différence fondamentale avec l’approche psychanalytique, «c’est le rêve lui-même qui est objet d’étude, pas le rêveur». Quelles sont les images les plus fréquentes? Qu’est-ce que le rêve retient de notre vie éveillée? Comment contribue-t-il à notre mémoire, à notre comportement? Peut-on l’influencer? A parler avec la chercheuse, on se croit en pleine science-fiction. Et pourtant, il arrive que les observations scientifiques corroborent d’anciennes croyances. C’est le cas du lien entre rêves et émotions. Des philosophes antiques l’affirmaient, les images IRM le prouvent. «C’est bien la zone du cerveau ad hoc qui s’active le plus quand nous rêvons.»

Les rêves nous parlent-ils du passé...

Refoulé ou mise en ordre?

Pendant la plus grande partie du XXe siècle, on a eu tendance à lire le script de nos films nocturnes comme une succession de flash-back. La faute à Sigmund Freud, ou plutôt à ce que l’on avait retenu de ses théories sur le rêve. A savoir qu’ils exprimaient des désirs à connotation sexuelle refoulés remontant à la petite enfance. Le complexe d’Œdipe, ça vous dit bien quelque chose, non? Résultat, on a focalisé sur un passé ressassé. Quand il a été établi que les animaux pouvaient rêver, les critiques d’une certaine psychanalyse ne se sont pas gênés: «Quels peuvent bien être les désirs refoulés d’un crocodile?» a lancé l’ethnopsychiatre Tobie Nathan. Pourtant, le rêve a bien partie liée avec ce que nous avons vécu et cela, on l’avait pressenti avant Freud, dès l’Antiquité. Au XIXe siècle, les expériences de Léon d’Hervey de Saint-Denis, aristocrate français, le démontrent. «Avant de partir en voyage, cet homme, fasciné par les rêves, s’était fait composer un parfum dont il avait imprégné son mouchoir de poche, raconte la professeure Sophie Schwartz. Au retour, il a demandé à son domestique d’en mettre parfois quelques gouttes sur son oreiller, mais sans le lui dire. Et, à chaque fois, il a constaté que les rêves de ces nuits-là se déroulaient dans les lieux visités.»

Effacer le disque dur

D’ailleurs, c’est en grande partie en raison de l’intérêt de la science contemporaine pour la mémoire que les rêves se sont fait une place dans les laboratoires du sommeil. Sans pour autant que les scientifiques leur attribuent toujours un rôle valorisant. Prenez le Britannique Francis Crick, Prix Nobel de médecine, codécouvreur de la structure de l’ADN, par exemple. Son collègue James Watson a déclaré qu’un de ses propres rêves les avait aidés de manière décisive dans leurs travaux (voir ci-dessous). Eh bien, Francis Crick, lui, ne voit dans cette activité nocturne qu’une manière de faire de la place dans notre disque dur. Toute la journée, en effet, notre cerveau enregistre une foultitude d’informations et de sensations. Les inutiles doivent être éliminées. Sinon, gare aux bugs!

... ou du futur?

Prémonition ou mise en relation?

Sur internet, une déferlante de sites propose de lire votre futur dans les objets et les scènes, souvent déroutantes, de vos rêves. L’humanité l’a fait pendant des millénaires, la technologie lui offre de nouveaux outils. Beaucoup d’entre nous ont aussi, un jour, fait ou entendu raconter un rêve prémonitoire n’ayant besoin d’aucune interprétation alambiquée. «Si vos parents sont âgés et que vous rêvez de leur mort, cela finira évidemment par arriver, tempère Lorraine Dupont. Aurez-vous pour autant fait un rêve prémonitoire?» La psychologue constate toutefois que «cela peut survenir chez des gens très intuitifs». Pour l’instant, la science, elle, n’a trouvé «aucune preuve que des informations peuvent nous parvenir du futur», affirme la professeure Sophie Schwartz. Ce qui ne signifie pas que les rêves n’exercent pas une fonction d’anticipation. «La recherche a démontré que, quand on rêve, la zone de contrôle et de jugement du cerveau ne fonctionne plus, explique-t-elle. Du coup, des aires de notre cortex qui ne sont pas connectées à l’état de veille peuvent se mettre en relation.» Un gigantesque brassage des données emmagasinées peut ainsi s’effectuer. D’où l’incohérence apparente de nos rêves, leur imagination débridée et une inventivité décuplée. Au réveil, cette redistribution nocturne des cartes peut donner des résultats concrets (voir ci-dessous): percées décisives en science, création artistique ou simples améliorations de notre fonctionnement et de notre manière d’agir.

Evaluer son état interne

D’autres cultures que la nôtre attachent une grande importance à cette capacité des rêves. «Je parlais d’un rêve à une conférence scientifique en Afrique et quelqu’un m’a spontanément demandé: que doit-on faire après ce rêve?» raconte la spécialiste en neurosciences. Notre vie nocturne est attentive à retenir ce qui va nous être utile le jour. Au travail, dans nos relations avec autrui, peut-être même pour notre santé. C’est une hypothèse des membres de la Société suisse d’onirologie médicale. «C’est quand nous dormons, isolés du monde extérieur, que nous sommes le plus proche de notre corps, relève le Dr Stauffacher. Le rêve peut donc fonctionner comme un véritable sismographe de notre état interne.» Messager des dieux ou miroir de nous-mêmes, pour de nombreux scientifiques, philosophes ou psys, le rêve ouvre sur un avenir. Libre à nous de puiser dans ses suggestions.

Ils ont créé...

«Yesterday» Un matin de 1965, à Londres, Paul McCartney se réveille avec la mélodie de Yesterday dans la tête. Il se précipite au piano. «Les notes se suivaient d’elles-mêmes», a-t-il raconté. Mais en est-il vraiment l’auteur? Pendant des semaines, Paul joue cet air à ses amis. Est-ce que cela leur rappelle quelque chose? Non. Alors, les Beatles l’enregistrent. «Yesterday» est un immense succès: 3000 reprises à ce jour, record mondial!

La machine à coudre L’Américain Elias Howe est le premier à avoir breveté une machine à coudre performante aux Etats-Unis. Ce succès, il le doit en partie à un cauchemar qui lui a permis de savoir où placer le chas de l’aiguille. Alors que ce problème l’obsédait, dans les années 1840, Howe a rêvé de guerriers qui allaient l’exécuter: il n’arrivait pas à construire une machine à coudre pour leur chef. Terrorisé, il les voyait s’approcher, brandissant des lances percées d’un trou à leur extrémité… Eureka!

«Twilight» Le 1er juin 2003, Stephenie Meyer s’est couchée comme d’habitude. Mais cette nuit-là a changé sa vie. La mère de famille au foyer rêve d’un beau et jeune vampire et d’une adolescente, des personnages auxquels elle pense toute la journée avant de se mettre à raconter leur idylle, une fois ses enfants couchés. Voilà comment l’Américaine raconte la naissance du premier volume de sa saga. Le succès est mondial et se prolonge à l’écran.

L’ADN Le site de l’Université de l’Indiana (USA), où l’un des co-découvreurs de la structure de l’ADN a étudié, l’écrit noir sur blanc. A 23 ans, le futur Prix Nobel James Watson a eu un coup de pouce onirique pour décrire cette énigme scientifique. En 1953, il rêve de deux serpents qui s’entrelacent. L’équipe de chercheurs dont il fait partie prouvera ensuite que l’ADN se présente bien sous la forme de deux filaments entremêlés.

«Frankenstein» On a dit du roman de Mary Shelley, paru en 1818, qu’il était le premier livre de science-fiction. Paradoxe: c’est à Cologny, lieu cossu et paisible, à deux pas de Genève, que le monstre et son créateur, le Dr Frankenstein, sont apparus en cauchemar à la toute jeune Mary. Les orages assombrissaient l’été 1816 et, pour passer le temps, les poètes Shelley et Byron, ainsi que leurs compagnes, s’amusaient à se raconter, chaque soir de terrifiantes histoires de fantômes.

Films de Fellini Si tant de scènes du réalisateur italien recèlent un imaginaire débridé, ce n’est pas par hasard. Très souvent, elles ont été conçues après des rêves qui inspiraient sa caméra. Federico Fellini, d’ailleurs, ne se contentait pas de se souvenir de ses créations nocturnes. Il les a notées, dessinées et peintes pendant plus de trente ans. Feuilleter le Livre de mes rêves, paru après sa mort, c’est se projeter son monde. «Filmer, c’est rêver», disait-il souvent.

Veronica Dall’Antonia
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