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Le sexe trash, fonds de commerce des séries TV historiques

Une scène de la série Spartacus: calme, luxe et volupté...
© DR

Elles portent le nom de cités ou de personnages illustres, mais ne sont pas du genre à végéter dans la naphtaline au fond d’une vitrine mal époussetée. Elles, ce sont les nouvelles séries télévisées historiques, renvoyant aux riches heures de notre continent, ou du moins à des temps immémoriaux plus ou moins imaginaires. Rome, Spartacus, Les Tudors, ou le récent Game of Thrones, ces programmes partis à l’assaut de la petite lucarne depuis 2005, et lancés par des chaînes privées, n’ont pas laissé de faire des vagues partout où ils ont été diffusés. Cela grâce à une recette récurrente: un certain souci de la reconstitution, mais aussi, et peut-être surtout, une soif immodérée de scènes de sexe violentant les limites connues du genre. Domination, viol, inceste, sont parmi les réjouissances que nous offrent ces séries, dans une cadence confinant à l’obsession. Pourquoi une telle exception? Pourquoi The Mentalist ou Dr House se suffisent, de leur côté, à montrer des coïts bon ton?

Un premier élément de réponse réside dans l’ADN de ces programmes, dont l’envergure, en termes de modèle artistique, s’apparente plus au blockbuster cinématographique qu’à la sitcom de l’après-midi. Un autre univers, un autre budget également, où tout est calculé pour obtenir l’effet d’une déflagration médiatique. Bref, une juteuse stratégie commerciale. «Il faut prendre en considération un facteur tout simplement économique qui permet à ces séries de montrer des scènes de sexe cru», commente Mireille Berton, maître-assistante en histoire et esthétique du cinéma à l’Université de Lausanne. «Aujourd’hui, c’est l’audience qui détermine le succès des séries télévisées et qui en façonne le contenu. Les chaînes privées qui les produisent ne s’embarrassent pas de la moralité continuant d’influencer la sphère audiovisuelle publique investie d’une mission éducative. Elles expérimentent et explorent tous les tabous»

Des Romains qui ont bon dos!

Dès lors, l’argument archéologique prend plutôt l’allure d’un alibi. Fantasmés à l’envie depuis des lustres, l’Antiquité et le Moyen-Age passent pour un réservoir de sexe prompt à assouvir notre voyeurisme, comme le remarque Claude-Emmanuelle Centlivres Challet, historienne spécialiste du monde antique. «L’imaginaire moderne n’a retenu de ces périodes que les aspects les plus sulfureux, les phallus géants protégeant les jardins, les empereurs orgiaques… On croît encore largement à la bassesse morale de ces peuples, souvent présentés comme barbares. L’antique et le médiéval sont ainsi le cadre parfait pour insérer du sexe trash, avec une légitimité redoutable puisque s’ancrant prétendument dans les acquis de la science. Or on oublie que chez les Anciens aussi, des lois existaient sur le viol ou l’inceste.» Voilà donc démasquée la mécanique de ces séries, à l’esprit décidément de moins en moins historique...



Mais le phénomène est-il entièrement basé sur des éléments conscients, dictés par la chasse aux parts de marchés? En somme, ces scènes pourraient-elles être une réponse à d’autres besoins, en l’occurrence ceux de notre société contemporaine, qui cherche à se comprendre elle-même? «On pourrait être tenté de les interpréter comme une représentation détournée du présent», analyse Mireille Berton. «Pour éviter aux téléspectateurs actuels des effets-miroirs trop frontaux, on cisèle des personnages à costume issus d’une période lointaine forcément plus dissipée et impudique que la nôtre. Le sexuel est toujours politique, et il renvoie à des enjeux de pouvoir entre majorité et minorités. Vues sous ce prisme, ces séries introduisent par le biais de la dépravation une réflexion sur l’avidité et le besoin d’asservir l’autre pour ses intérêts propres. Il faut pouvoir lire ces scènes parfois très dures au-delà de leur apparente gratuité.»

Un spectateur complice

Les représentations de viol, tout particulièrement, sont l’un des symptômes les plus spectaculaires de cette auscultation anthropologique menée par Rome et Cie. Considéré par notre société occidentale comme un crime abject, le recours à la violence en vue de disposer sexuellement d’un corps, même joué par des acteurs, ne peut théoriquement être utilisé pour émoustiller. Et pourtant, nombre d’épisodes démontrent une volonté délibérée de générer du désir par ce biais. «Ces productions regorgent de personnages ambigus, au départ attachants, et qui peuvent soudain se mettre à violer, cela sous la bénédiction du spectateur qui est mis dans une posture où il va justifier de tels agissements» décrypte le sociologue de l’image Gianni Haver. «C’est un questionnement des limites de notre propre morale.»

Mais pour Panteleimon Giannakopoulos, psychiatre aux HUG, la présence de ces scènes de sexe déviant dans les séries historiques serait surtout le signe d’une démarche bien moins transgressive qu’elle voudrait le faire croire. «Le niveau d’excitation des spectateurs a baissé avec le temps, explique le médecin genevois, il y a une phénomène d’habituation qui pousse les scénaristes à imaginer des situations de plus en plus extrêmes à l’écran. Ceci met d’ailleurs en lumière un véritable travers pathologique de notre société, celui d’une addiction forte à l’image, devant compenser l’incapacité grandissante de l’imaginaire personnel à nous stimuler.»

Internet, un curseur pour la morale

Le spectre de l’Internet, et son écosystème gigantesque de sites pornographiques facile d’accès, ne sont peut-être pas innocents dans l’érotisation déviante des séries historiques. Il n’est plus rare d’y croiser, par un simple clic, des scènes de sexe dont la violence ou les rapports de force ont basculé dans l’amoralité. Et qui sont pourtant censées faire le bonheur de millions d’utilisateurs... «Les innombrables heures de visionnement de contenu trash sur le web participent clairement à rendre obsolètes les codes classiques de la scène d’amour, diagnostique Gianni Haver. Cette influence tend à proposer d’autres manières de représenter l’acte que le cliché des deux amants s’agitant mécaniquement sous les draps.»

Petit bémol toutefois pour Philip Jaffé, psychothérapeute et directeur de l’Institut Kurt Bosch. «Internet sert souvent d’épouvantail mais il n’est pas la seule cause. Avant de nous affoler et de dénoncer l’effondrement de la morale, il faut d’abord regarder comment les jeunes réagissent face à ces scènes, car ils seront la référence pour la morale future. Ce qui nous choque, nous, pourra en effet paraître d’une grande normalité pour les nouvelles générations.» Spartacus et ses comparses semblent donc avoir de beaux jours devant eux. De beaux millénaires, pardon…

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