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Qui croire? Nous avons soumis séparément Suzette Sandoz, signataire du texte, et Martine Despland, membre de Profa et de Santé sexuelle suisse, aux mêmes questions. Interviews.

Suzette Sandoz

Ex-conseillère nationale libérale, professeure honoraire à l’Université de Lausanne et signataire de l’initiative.

Martine Despland

Cheffe du service d’éducation sexuelle de Profa et membre du conseil de fondation de Santé sexuelle suisse.

En Suisse romande, l’éducation sexuelle est inscrite au programme scolaire de tous les cantons et les demandes de dispense sont très rares. A quoi bon faire interdire une formation qui ne pose pas de problème?

Mais l’initiative n’interdit pas l’éducation sexuelle à l’école! Ce texte apporte un enrichissement. Il ne tue rien. Il prévoit un cours de prévention des abus sexuels dès la maternelle, mais il ne s’agit pas d’éducation sexuelle car cette dernière tend essentiellement à expliquer les rapports entre deux personnes du même âge – et éventuellement les moyens de prévenir les grossesses. Or, à la maternelle, les enfants ne vont pas tellement avoir de relations sexuelles entre eux. Nous faisons donc le distinguo entre deux formes de cours: celui destiné à prévenir les abus, axé sur la protection de l’enfant contre les agressions des adultes, et l’éducation sexuelle, qui traite des relations sexuelles entre personnes du même âge. Cette dernière ne peut jamais être obligatoire car elle touche à des sensibilités très personnelles et véhicule des valeurs. En revanche, un cours de biologie, destiné à la transmission de savoirs sur la reproduction et le développement humains, est obligatoire à partir de 12 ans révolus.

Tous les départements d’instruction publique romands autorisent les parents à faire dispenser leurs enfants de cours d’éducation sexuelle, y compris de ceux concernant la prévention d’abus. Mais en effet, très peu de parents demandent une dispense car, dans une très large majorité, les parents sont convaincus de l’importance de tels cours pour les enfants dès leur plus jeune âge. Il est donc absurde de vouloir les remettre en question. Qui plus est, on ne peut pas dissocier prévention des abus et éducation sexuelle. Les études internationales montrent que les programmes uniquement axés sur la prévention des abus ont peu d’impact et parfois même des effets indésirables comme semer la panique auprès des enfants. Il faut d’abord leur apprendre comment est fait leur corps et d’où ils viennent.

Ce projet nie-t-il qu’il y a une sexualité chez l’enfant?

A aucun moment. S’il le niait, il dirait: l’enfant ne doit jamais recevoir de cours d’éducation sexuelle et l’école ne doit en tout cas pas aborder le sujet. Mais est-il vraiment indispensable de savoir nommer chaque partie de son corps, y compris ses organes génitaux, dès le plus jeune âge? Cela ne me semble pas faire partie de l’éducation de base prioritaire. Le fait d’appeler un organe pas son nom ne signifie pas forcément que l’enfant saura se défendre contre un éventuel attouchement.

L’initiative nie que l’enfant a un corps sexué dès la naissance. La découverte de ses organes génitaux fait partie du développement normal d’un enfant… En parler en utilisant des mots du dictionnaire tels que pénis ou vulve permet de faire comprendre à l’enfant que ces parties du corps ne sont pas sales et n’ont pas moins de valeur que les yeux, les bras ou les jambes. Il est très important que l’enfant sache que ses parties privées ne sont ni dégoûtantes, ni vilaines, et qu’elles lui appartiennent. Ne pas en parler, c’est une façon de lui dire qu’il ne doit pas poser de questions et que le sujet est tabou.

Suzette Sandoz

Martine Despland

L’éducation sexuelle est-elle une question de santé ou de valeurs?

Je pense qu’on ne peut pas séparer les deux. C’est précisément là que réside le problème. Actuellement, l’éducation sexuelle est facultative, mais elle est présentée comme étant si importante qu’on fait pression pour que tous les écoliers y assistent. A mon sens, c’est un manque de respect de l’individualité de l’enfant. Tous les élèves d’une même classe n’ont pas le même besoin d’éducation sexuelle au même moment. L’initiative insiste sur la nécessité de tenir compte de la personnalité et de la maturité de chacun.

Elle est les deux. La santé est une valeur et un droit reconnu par la Convention internationale des droits de l’enfant. L’école a choisi de l’intégrer dans ses programmes d’éducation à la santé pour que tous les enfants puissent avoir une égalité d’accès à l’information. Or, la sexualité fait partie de la santé physique et psychique de l’enfant. Mais l’éducation sexuelle n’apprend ni aux enfants ni aux adolescents à faire l’amour ou à avoir des pratiques sexuelles! Elle les informe sur ce qu’ils vont devenir à terme. Les initiants ont une vision erronée du contenu des cours, ce qui sème le trouble.

En laissant l’éducation sexuelle à la responsabilité des parents, pensez-vous qu’on va les inciter à aborder plus facilement la question de la sexualité avec leurs enfants?

La portée d’un article constitutionnel a un côté symbolique incontestable. Il n’est donc pas impossible que le fait de responsabiliser officiellement les parents les amène à être plus attentifs aux questions de leur enfant, au lieu de se dire qu’il aura la réponse à l’école. Mais il ne faut pas non plus croire au Père Noël : très peu d’articles constitutionnels ont transformé une société.

Les parents sont de toute façon en première ligne pour aborder les grandes questions de la vie. L’école les seconde dans cette responsabilité. Il est arrivé à tout parent d’être démuni face aux questions de ses enfants sur la sexualité et de s’interroger sur l’attitude à adopter quand, par exemple, son enfant encore petit se touche au salon. Les parents sont donc demandeurs de cours d’éducation sexuelle, ils nous le disent dans les soirées d’information que nous organisons. Ils ont toujours besoin d’appui, à un moment ou à un autre.

Ne risque-t-on pas de se retrouver face à des enfants qui continueront à croire que les filles naissent dans les roses et les garçons dans les choux, simplement parce que leurs parents ne les auront peut-être pas informés?

Je ne crois absolument pas que notre texte aura de conséquence négative. Je pense qu’il va attirer l’attention sur la nécessité de tenir compte de l’individualité de l’enfant. Pour moi, c’est l’un des problèmes de l’éducation sexuelle donnée en classe : le traitement en masse des enfants, qui plus est à un jeune âge. Quand la famille peut être le cadre où l’enfant se sent le plus à l’aise pour poser des questions, c’est bien. Heureusement, il y a encore des parents qui ne démissionnent pas de leur rôle.

Rassurez-vous, cela fait longtemps que les enfants ne croient plus aux roses et aux choux ! Ils ont d’autres sources d’information, pas toujours fiables ou adaptées à leur âge. D’ailleurs, contrairement à ce que l’on croit, Internet n’est pas forcément un média peu fiable. Certains sites, comme ciao.ch qui s’adresse aux adolescents, sont recommandables.

Suzette Sandoz

Martine Despland

Selon le projet, un cours facultatif d’éducation sexuelle peut être donné par le maître de classe aux élèves de 9 ans révolus. Un enseignant a-t-il la compétence et la neutralité nécessaires pour le faire?

C’est, à mon avis, un des points discutables de l’initiative. Je trouve cette précision peut-être excessive. Il est souhaitable que le maître de classe puisse assister au cours car lui seul connaît la sensibilité des élèves qu’il a en main et sait quel est leur degré de maturité. Mais d’un autre côté, on ne peut pas s’attendre à ce que le professeur soit toujours outillé pour donner ce genre de cours. Je sais que sur la question, les avis sont partagés.

A notre connaissance, la plupart des enseignants ne souhaiteraient pas devoir assumer cette responsabilité. Ils ne se sentent pas suffisamment formés et préfèrent rester dans leur rôle de pédagogue qui n’échange pas avec les élèves sur des questions d’intimité. Les enfants et les directions d’établissements scolaires disent la même chose. Dans le canton de Vaud, jusqu’à la première primaire, les enseignants sont présents aux cours d’éducation à la vie, mais plus après. Ceci pour permettre aux élèves de poser les questions qu’ils ne poseraient pas si l’enseignant était présent. En Suisse romande, l’éducation sexuelle est donnée par des professionnels externes à l’école, formés en éducation à la santé sexuelle à l’université et à la HES de Genève.

En Suisse, l’éducation sexuelle s’inscrit dans les programmes scolaires. Or, l’enseignement obligatoire relève de la seule compétence des cantons. Cette initiative ne va-t-elle donc pas à l’encontre de la souveraineté cantonale?

Mais nous ne donnons aucune description du contenu. Nous indiquons qu’il y a trois notions: la prévention des abus, l’éducation sexuelle et la transmission de connaissances. Je ne pense pas que cela représente une atteinte à la souveraineté des cantons car ce sont trois niveaux que le bon sens permettrait de découvrir. Je vous avoue que je ris, moi qui suis une fédéraliste à tous crins, de la sensibilité de certaines personnes sur la question de la souveraineté cantonale, alors que ce sont les mêmes qui ont voté le transfert de toute une série de compétences des cantons à la Confédération en matière de formation et d’éducation! Avec cette initiative, nous disons: attention, la sexualité est un droit fondamental. Et les droits fondamentaux sont les mêmes sur le plan cantonal et fédéral. La vraie grande nouveauté, c’est de dire que la sexualité touche à la personnalité de l’enfant.

De toute façon, un changement dans la Constitution nécessite d’être approuvé par le peuple et par les cantons. Le texte de l’initiative qui complète l’article 11 de la Constitution fédérale aborde les contenus des programmes scolaires, or il nous semble que ceux-ci n’ont rien à faire dans la Constitution fédérale. Ce sont les cantons qui sont responsables de l’instruction publique. Madame Sandoz, qui est professeure de droit émérite, le sait très bien… L’éducation sexuelle est inscrite dans le nouveau Plan d’études romand (PER) qui va bientôt entrer en vigueur. Si les cantons veulent changer la manière de dispenser l’éducation sexuelle à l’école, ils devront remettre l’ouvrage sur le métier.

Pour vous, cette initiative représente-t-elle un pas en avant?

Absolument. C’est la première fois que la Constitution dit qu’il faut donner éventuellement des cours pour prévenir les abus sexuels. Je ris quand on prétend que ce projet est un pas en arrière. Il ne faut pas oublier que l’initiative stipule que le cours de biologie sur la reproduction est obligatoire. Il ne permet donc pas aux parents d’en dispenser leur enfant en disant: «Mon fils/ma fille ne peut pas suivre le cours parce qu’on est de telle ou telle religion.»C’est un cours de transmission de savoirs, comme le cours d’histoire, de géographie. Je considère que l’idée fondamentale de l’initiative est progressiste. Encore une fois, je crois qu’on ne change rien au mécanisme de fonctionnement actuel de l’éducation sexuelle, mais on lui ajoute une dimension nouvelle.

Non. C’est une initiative réactionnaire qui remet en question les droits fondamentaux reconnus dans la Convention pour les droits des enfants et dans la Constitution. On peut se demander si les initiants veulent vraiment défendre les droits des enfants, car il me semble plutôt qu’ils les desservent. Le comité d’initiative n’accorde aucune crédibilité à l’OMS, aux pédiatres et aux experts en éducation sexuelle. C’est la preuve qu’il nage à contre-courant… contrairement aux spermatozoïdes!

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