famille

    Il faut parler de sexe dès la naissance

    Dans un monde où l’on est soumis de plus en plus jeune à des images pornos, peut-on attendre que l’école se charge de l’éducation sexuelle des enfants? .

    Publié le 
    13 Novembre 2011
     par 
    Eva Grau

    Une brochure tranche et préconise de parler sexualité déjà aux tout petits, pour mieux les protéger d’éventuels abus. Les spécialistes approuvent l’idée, mais dans les faits, la question reste taboue pour les parents.

    En Suisse – selon une étude de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse de 2009 – près de deux tiers des enfants disent avoir reçu leur éducation sexuelle entre 10 et 13 ans. C’est trop tard, estiment les spécialistes. Beaucoup trop tard. «Le monde évolue, constate la doctoresse Michal Yaron, responsable de la consultation gynécologique pédiatrique et adolescente des Hôpitaux de Genève. Les enfants sont exposés plus facilement au sexe et, souvent, Internet remplace l’information que l’on ne reçoit pas à la maison. C’est non seulement triste, c’est aussi dangereux, car émotionnellement et mentalement, les enfants ne sont pas assez mûrs pour être confrontés à ces images qu’ils ne comprennent pas.

    L’éducation sexuelle est à la traîne, elle devrait intervenir plus tôt. Et pourquoi pas carrément à la naissance? C’est la thèse accréditée par la Fondation suisse pour la protection de l’enfant dans une brochure qui vient d’être éditée en français. Ce fascicule, destiné aux professionnels de la petite enfance et aux parents, réunit conseils et principes de base de l’éducation sexuelle des 0 à 6 ans. Et en la matière, estime Flavia Frei, responsable du service de prévention de la violence sexuelle envers les enfants de la fondation, «il n’est jamais trop tôt». Ce d’autant, précise-t-elle, qu’il existe un lien direct entre éducation sexuelle et prévention des abus. Peut-on dès lors attendre que l’école se charge de dispenser cette information?

    Beaucoup d’interrogations

    «Il faut commencer l’éducation sexuelle très tôt», juge Caroline Jacot-Descombes. Présidente de l’Association romande et tessinoise des formateurs en santé sexuelle (ARTANES), elle rappelle qu’à l’école, «les cours dispensent le minimum d’informations: la prévention des abus, les différences filles-garçons, le nom des organes sexuels. Mais il y a beaucoup d’interrogations chez les petits. Ils entendent des mots qu’ils ne comprennent pas et souvent n’obtiennent pas de réponse à la maison. Or, cela fait partie du rôle de parent de donner des repères à son enfant. S’il découvre des images pornos sur un téléphone portable dans la cour de l’école, mieux vaut avoir anticipé pour qu’il ne soit pas perdu.»

    Claire, 43 ans, en a fait l’expérience. Mère de trois enfants âgés de 20, 16 et 12 ans, elle a vu son fils aîné rentrer un jour de chez un copain, choqué par les images qu’il y avait vues: «Son ami avait des frères plus âgés qui regardaient du porno sur leur ordinateur. Mon fils n’avait que 6 ou 7 ans, c’était la première fois qu’il découvrait ce genre de photos. Il a été choqué. Quand il m’a raconté, je me suis sentie démunie, je ne m’attendais pas à devoir lui expliquer aussi vite la différence entre porno et réalité.»

    Education implicite

    Verbaliser, nommer les organes sexuels – et ce, dès le plus jeune âge – est essentiel, s’accordent à dire les professionnels de la petite enfance. «C’est une façon de faire comprendre à l’enfant que c’est un sujet dont il a le droit de parler», précise la doctoresse Michal Yaron. Cette possibilité d’aborder la question, c’est ce qui a permis à Claire de désamorcer le traumatisme vécu par son fils. Pour elle, le sexe n’est pas du tout un sujet tabou. «Je n’ai jamais fait de différence entre les organes sexuels de mes enfants et les autres parties de leur corps, dit la maman. Lorsque mes fils et ma fille étaient bébés et que je les massais, j’ai toujours verbalisé mes gestes et nommé leur sexe comme le reste.» Cette attitude, c’est ce que Caroline Jacot-Descombes appelle «l’éducation sexuelle implicite»: «Il ne s’agit pas de faire un cours d’anatomie à un tout-petit, mais de lui expliquer ce qu’on est en train de faire lorsqu’on lui passe une lingette sur le sexe, par exemple. Donner des soins au bébé, le laver, le masser, cela fait partie de cette éducation implicite qui relève de la responsabilité des parents.» La meilleure éducation sexuelle est celle que l’on reçoit au sein de sa famille, confirme la doctoresse Yaron. «Dès la naissance, on doit pouvoir reconnaître que nos organes génitaux font partie de nous. Le fait de respecter cette partie du corps autant que les autres influe sur la vie sexuelle ultérieure. Comment faire preuve d’estime de soi dans les relations sexuelles, par exemple savoir dire non, si l’on n’a pas appris ce respect?»

    Encore faut-il que les parents soient suffisamment à l’aise avec leur propre sexualité pour pouvoir assumer celle leurs enfants. «Il y a de nombreux préjugés et une réelle méconnaissance de la sexualité enfantine, remarque Flavia Frei. Pour beaucoup de parents, la question de la sexualité s’aborde à l’adolescence. Ils ne voient pas les petits enfants comme des êtres sexués. Ils sont gênés de voir leur bébé toucher ses organes génitaux et ne savent pas comment réagir. Mais c’est souvent lié au fait qu’ils manquent d’informations. La masturbation fait partie du développement de l’enfant. Découvrir son corps, c’est se connaître soi-même et construire son identité. Or cette dernière inclut l’identité sexuelle.» Alors pourquoi ce malaise? «Parce que les adultes projettent à tort leur sexualité sur celle de leurs enfants, explique la sexologue Juliette Buffat. Lorsque des enfants jouent au docteur, par exemple, ils ne pensent pas à la pénétration comme le ferait un adulte. C’est de l’exploration. Parfois, des mères me demandent comment réagir face à leur enfant qui se masturbe. Je leur réponds qu’il ne faut pas le réprimer mais lui expliquer que cela ne se fait pas en société. Mais pour certaines mères, c’est le fait même de se masturber qui est inacceptable.»

    La masturbation est très taboue, a souvent constaté Valérie Denisart, coordinatrice du réseau d’accueil de jour de Nyon et ancienne directrice de crèche. «Pourtant, c’est très fréquent, surtout chez les petites filles durant la sieste. Je n’ai jamais eu un seul groupe d’enfants en charge où il n’y en avait pas au moins un qui se masturbait. Dès qu’ils ne portent plus de langes, ils peuvent découvrir plus facilement leurs zones érogènes. Mais ils ne portent pas le même regard que nous sur la chose. Je me souviens d’un petit garçon de 3 ans qui, un jour, en sortant des toilettes avec une érection, s’est écrié en montrant son slip Batman: «Regardez, il vole!» Il est important de mettre des mots sur ces sensations, de dire par exemple «ton zizi est content». Reste encore à trouver quels mots. Et même chez les professionnels de la petite enfance, chacun a sa manière de faire. Dans la garderie qu’elle dirigeait, Valérie Denisart préconisait à ses employées d’utiliser le «vrai» langage lorsqu’elles faisaient la toilette des petits: vulve, pénis, etc. «Mais le choix pédagogique de parler «juste» aux enfants n’est pas facile à appliquer avec une équipe de vingt personnes. Il a fallu trouver un compromis toléré selon les susceptibilités et les croyances de chacun et chacune, en donnant la possibilité de dire «zizi» à la place.»

    S’aider de livres illustrés

    Quel que soit le vocabulaire utilisé, l’essentiel est de ne pas craindre d’en parler, en adaptant son discours à l’âge de l’enfant et en respectant sa curiosité. Pour faciliter la tâche des parents, la littérature enfantine regorge d’ouvrages didactiques. «Les petits n’ont souvent pas les mots, d’où l’importance de faire appel à des livres illustrés pour faire passer le message», poursuit Valérie Denisart. C’est la solution que Sylvia, mère de deux fils de 4 et 6 ans, prévoit d’adopter lorsque ses enfants commenceront à s’interroger sur le sexe. «Quand le moment viendra, j’achèterai le bon bouquin. Mais pour l’instant, ils ne posent pas encore de questions. Je leur ai juste expliqué que les filles et les garçons ont tous un zizi, mais que celui des filles est plus petit et caché. Je n’ai pas envie qu’ils croient qu’elles n’ont pas de sexe!»

    Si, en Suisse romande, l’éducation sexuelle est incluse dans les programmes d’enseignement obligatoire (voir ci-dessous), elle ne peut être laissée à la charge seule de l’école, estime Valérie Denisart. Un avis partagé par le Conseil fédéral qui, dans une décision du 24 novembre 2010, rappelait que cette tâche incombe «en premier lieu aux parents et aux détenteurs de l’autorité parentale». «La règle consensuelle selon laquelle l’éducation sexuelle commence à la maison et est complétée à l’école prévaut depuis longtemps en Suisse», précisait le gouvernement. Règle qui n’est guère suivie, à en juger par une étude de la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse: à la question «Où as-tu principalement appris ce que tu sais sur la sexualité?» les jeunes sondés ont répondu, dans l’ordre: les autres jeunes, Internet et l’école. Les parents n’arrivent qu’en 5e position pour les filles et 6e pour les garçons. «A la maternité, on distribue une ribambelle de documents aux jeunes parents, conclut Valérie Denisart. Pourquoi ne pas inclure dans le kit de naissance une brochure leur expliquant comment parler de sexe à leur enfant?» La question reste ouverte.

    A lire

    • Education sexuelle durant la petite enfance et prévention des abus sexuels, disponible auprès de la Fondation suisse pour la protection de l’enfant. Commandes à: info@kinderschutz.ch
    • Aborder la sexualité avec un tout-petit, c’est bien. Encore faut-il le faire avec discernement et respecter quelques principes. Comment s’y prendre? Le point avec la pédopsychiatre romande Jasmin Stockhammer.
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