famille

    Enfants surdoués, enfants décalés

    Faute d’un suivi personnalisé, certains élèves à haut potentiel vivent leur scolarité comme un calvaire.

    Publié le 
    7 Novembre 2011
     par 
    Marlyse Tschui

    Je pense, je pense tout le temps. En me levant, en mangeant, en marchant, enjouant, en me couchant, je pense. J’ai parfois l’impression que je suis une machine à penser.»Mateo, 9 ans, n’est pas un enfant comme les autres. Il a ce qu’on appelle un «haut potentiel» (HP).Mais il a connu bien des difficultés et des chagrins pendant ses premières années de scolarité. Sa grande émotivité le déstabilisait, d’où indiscipline et conflits avec ses petits camarades. Depuis qu’il fréquente l’Ecole Germaine de Staël, un établissement privé spécialisé pour enfants HP à Aubonne, tout est rentré dans l’ordre. «Je suis content dans cette école. Mes branches préférées sont les sciences, les maths, le français et le sport. J’aime pas la géo, sauf si je dessine moi-même les cartes pour fabriquer mon propre univers. Avec mon copain Timothée, on s’échange des messages secrets. Ce sont des messages avec des dessins. Je lui montre l’image que je pense.»

    Si bien des enfants HP – dits aussi surdoués ou précoces – s’intègrent sans trop de problème au système scolaire traditionnel, d’autres en sont incapables et vivent leur scolarité comme un calvaire. Comment est-ce possible, alors qu’en raison de leur Q.I. souvent très supérieur à la moyenne ils assimilent les connaissances les plus diverses avec une facilité déconcertante?

    Passivité et ennui

    «Un tel élève est curieux, il pose beaucoup de questions, explique Doris Perrodin, enseignante spécialisée dans l’éducation des enfants et des adolescents à haut potentiel. Mais en classe, s’il sent qu’il dérange en intervenant trop souvent, il renonce en pensant: «Ce n’est pas la peine». Après, il devient passif et s’ennuie. Quand on lui dit qu’il a de la chance de comprendre sans travailler, il a l’impression de ne pas avoir de mérite. C’est un enfant qu’on oublie de féliciter, parce qu’on considère que ses bonnes notes vont de soi». Doris Perrodin, qui est favorable au maintien d’un tel élève à l’école publique, estime que les enseignants devraient tenir compte de son rythme, différent de celui des autres élèves; il s’agit d’entretenir son intérêt et de l’aider à développer sa réflexion en lui proposant, par exemple, de faire des recherches personnelles sur tel ou tel sujet abordé en classe.

    Quand les garçons ont fini leur travail avant les autres, il sont tendance à perturber la classe. Ils peuvent aussi avoir des problèmes relationnels car ils ont une sensibilité à fleur de peau et n’ont pas les mêmes intérêts que les autres enfants de leur âge.

    Quant aux filles, elles cachent généralement leur ennui, se suradaptent et jouent à l’élève parfaite.«Mais il y a aussi chez elles, ajoute Doris Perrodin, une certaine crainte du succès scolaire, la peur de paraître moins féminines si elles dépassent les garçons, ou celle de ne plus avoir de copines. Alors certaines font des fautes exprès, pour être comme les autres.»

    Une autre intelligence

    C’était autrefois le cas de Joëlle, une maman de 44 ans qui raconte qu’elle ajoutait des fautes à ses dictées pour ne pas se faire remarquer. Sur ses trois enfants, au moins deux «ont été testés HP»: «Etre un enfant à haut Q.I., cela ne veut pas dire être extraordinairement intelligent, c’est une intelligence qui s’exprime autrement. Mon deuxième fils s’est fait accuser de tricherie parce qu’il avait donné la bonne réponse à un problème sans pouvoir expliquer comment il avait trouvé la solution. Etre un enfant HP ou une mère d’enfant HP, ce n’est pas un cadeau, c’est une souffrance qu’il est difficile de partager. J’osais à peine parler du problème de mes enfants à mon entourage, de peur de passer pour une mère vantarde ou prétentieuse, mais en fait c’était une forme d’appel au secours. Il est douloureux de voir un petit enfant qui se lève malheureux le matin parce qu’il se pose des questions graves sur la famine, la pollution ou la mort, alors qu’il a l’âge de l’insouciance.»

    L’Association suisse pour les enfants précoces (ASEP) vient à la rescousse des parents déboussolés à qui elle propose rencontres et conférences dans tous les cantons romands, ainsi qu’une permanence téléphonique et une brochure d’information téléchargeable sur le site www.asep-suisse.org. «Il s’agit de répondre aux inquiétudes des parents, déclare la présidente de l’association, Roberta Poulin. Ceux-ci, pour la plupart, constatent un comportement inhabituel chez leur enfant sur le plan affectif ou scolaire. Il est seul à la récré, pleure pour peu de choses, ou s’ennuie et fait des bêtises. Les parents mettent parfois du temps avant d’aller voir un psy. Ils nous téléphonent pour se renseigner, car ils craignent que leur enfant, plus tard, ne développe des troubles du comportement.»

    Pas de portrait type

    L’ASEP a relevé des particularités qu’on peut retrouver à des degrés divers chez les très jeunes HP. Certains, mais pas tous, ont appris à lire précocement, posent très tôt des questions d’ordre métaphysique, sont hypersensibles, ne supportent pas l’injustice, détestent les tâches répétitives, sont en avance sur les autres enfants et préfèrent souvent la compagnie des adultes; enfin, il peut exister un décalage entre la pertinence de leurs remarques et un comportement très bébé, entre leur compréhension intellectuelle et leur maladresse dans certaines activités manuelles ou sportives.

    En réalité, ce n’est pas le niveau du Q.I. qui est déterminant pour déceler un enfant HP, mais un ensemble de facteurs repérables grâce à une série de tests. «On ne peut faire un portrait-robot de l’enfant HP, ni proposer une recette miracle», déclare le psychologue Marc Bersier, spécialiste de la surdouance qui collabore depuis plusieurs années avec les Départements romands de l’instruction publique. Il a développé le programme Helios, dont l’objectif est d’accompagner les élèves surdoués pour les aider à surmonter leurs problèmes et leur permettre de développer leur potentiel. «Tous ces enfants sont différents, explique Marc Bersier. Ils ont des ressources étonnantes et une grande capacité à faire des changements rapides, dans le positif comme dans le négatif. Certains élèves très bons en maths sont soudain très mauvais, par exemple parce qu’ils ont des difficultés relationnelles avec l’enseignant. Il ne fait pas de doute que l’hypersensibilité associée à une grande intelligence constitue un facteur de risque. La surdouance est une vulnérabilité, même si certains s’en sortent très bien».

    Tous les enfants HP ne sont pas malheureux à l’école. Mais nombre d’entre eux se soumettent intérieurement à une forte pression psychologique. Ils se sentent en quelque sorte condamnés à la réussite. L’ennui, c’est que ces élèves qui avaient d’excellentes notes sans faire d’effort au début de leur scolarité parce qu’ils pigeaient tout au quart de tour, sont parfois en échec au gymnase: «Quand ils se retrouvent face à des activités qui demandent un effort, note la spécialiste Doris Perrodin, ils préfèrent ne rien faire par peur d’échouer. C’est qu’ils n’ont pas appris à apprendre. Cela peut avoir des conséquences dramatiques pour ces élèves à qui on n’a cessé de répéter qu’ils étaient brillants. Ils pensent qu’ils ont perdu leur intelligence et qu’ils sont devenus nuls. C’est chez les enfants HP que j’ai le plus souvent entendu la phrase «Je suis nul». Ils préfèrent ne rien faire que mal faire.» Dans ce cas, le risque est qu’une fois ados, ils dérapent. Problèmes d’indiscipline chez les garçons, anorexie ou TOC chez les filles ne sont pas rares.

    C’est pourquoi les experts en surdouance et les membres de l’ASEP militent afin que les enseignants soient formés à repérer les enfants HPet à tenir compte de leurs particularités. «Le corps enseignant n’est pas assez sensibilisé à ce problème, constate Dominique Roulin. On s’occupe des enfants seulement quand ils vont mal, alors que si on pouvait les détecter plus tôt, on pourrait leur proposer un enrichissement personnalisé». Des classes d’appui spécifiques d’une demi journée par semaine ont été mises en place dans les cantons de Neuchâtel, Vaud et Fribourg pour les enfants HP des écoles publiques. En Valais, des enseignants ont été formés à la problématique pour aider à orienter les enfants.

    Dans ce domaine, le canton de Genève est à la traîne. Les établissements privés ont été les premiers à prendre conscience de l’importance du phénomène, dont l’Ecole de la Garanderie et, très récemment, l’Ecole Sofia qui propose un coaching pour les élèves des filières publiques à Lausanne. Mais celle qui s’est spécialisée exclusivement dans l’enseignement aux élèves HP est l’Ecole Germaine de Staël à Aubonne: dépassée par son succès, elle vient d’inaugurer de nouveaux locaux pour être en mesure de répondre aux nombreuses demandes.

     

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