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A quoi ressemblera le voyage après la pandémie?

A quoi ressemblera le voyage apres la pandemie

«Même après la fin de cette crise sanitaire, il y a peu de chances de revenir un jour au tourisme de masse qu'on connaissait il y a un an.» analyse Rafael Matos-Wasem, professeur de tourisme à la HES-SO Valais.

© Fabio Fistarol / Unsplash

Frontières fermées, quarantaines et tests PCR obligatoires, lignes aériennes réduites au minimum, risque de rester coincé à l'autre bout de la planète pendant une durée indéterminée, peur de tomber malade loin de chez soi... en 2020, l'humanité a connu une sédentarité jamais vue depuis des décennies. La plupart des globe-trotters, forcés de mettre leurs projets entre parenthèses, doivent attendre que la pandémie décline et que tout redevienne comme avant pour repartir.

«Ces événements ont mis en lumière la vulnérabilité de l'industrie touristique, qui a besoin de stabilité et de sécurité pour se développer», observe Rodolphe Christin, sociologue du voyage et auteur de La vraie vie est ici: voyager encore? (Ed. Ecosociété, 2020). Mais voilà, pourra-t-on vraiment recommencer à voyager de la même manière une fois la crise du coronavirus derrière nous? Probablement pas, avancent les chercheurs étudiant l'industrie du tourisme. La paralysie mondiale due au Covid va impacter fortement nos habitudes nomades.

Point de non retour

On prévoyait pourtant, pas plus tard que fin 2019, une croissance annuelle de 6 à 8% du secteur touristique. «1,5 milliard d'arrivées touristiques internationales ont été enregistrées cette année-là, mais c’est sûrement fini, diagnostique Rafael Matos-Wasem, professeur de tourisme à la HES-SO Valais. Certains spécialistes estiment qu'il faudra trois à quatre ans pour retrouver un flux touristique similaire, et il s'agit de prévisions plutôt optimistes. Même après la fin de cette crise sanitaire, je crois qu'il y a peu de chances de revenir un jour au tourisme de masse qu'on connaissait il y a un an.»

Pilier parmi les plus importants de cette économie, le secteur de l'aviation est notamment au cœur des inquiétudes. Avec un nombre de passagers en chute libre, l'avenir de nombreuses compagnies aériennes, voire de constructeurs, est de plus en plus incertain. Entreprises sous perfusion d'argent public, plans de restructuration à l'étude, centaines de commandes d'appareil annulées pour Boeing et Airbus... «En 65 jours, le trafic a perdu ce qu’il avait gagné en 65 ans», constatait ainsi le PDG de Lufthansa en mai dernier.

Les variants sèment la zizanie

A l'automne, nombre d'acteurs du domaine étaient toutefois gagnés par l'espoir que la première vague allait aussi être la dernière. «Les compagnies aériennes réduisent leurs dépenses d’un milliard de dollars par jour en moyenne durant 2020 et elles vont tout de même enregistrer des pertes sans précédent. Sans le soutien financier de 173 milliards de dollars accordé par les gouvernements, nous aurions vu une avalanche de faillites», déclarait alors le directeur général de la IATA, l'Association internationale du transport aérien.

L'annonce de l'arrivée des vaccins permettait d'envisager une amélioration raisonnable pour juin 2021. Sauf que les variants ayant émergé durant l'hiver, suspectés d'être plus contagieux et peut-être susceptibles d'altérer l'efficacité des moyens de vaccination actuels, ont remis des inconnues dans l'équation concernant la durée de la pandémie. On sait déjà que l'Australie, prudente, gardera finalement ses frontières closes toute l'année 2021, au minimum. «Mais les pays ne pourront pas accorder sans compter des aides aux compagnies», s'exclame Rafael Matos-Wasem.

Mal au portefeuille

Si la crise persiste et connaît de fâcheux rebondissements, le risque de voir le prix des billets s'envoler dans un futur proche est ainsi élevé. «Ce serait d'autant plus problématique que la pandémie contribue à l'appauvrissement des populations de par le monde, dont les revenus ont souvent baissé en 2020, quand ils n'ont pas disparu, pointe Rodolphe Christin. Voyager était déjà une pratique de privilégiés, mais cela pourrait devenir encore plus élitiste et mettre à l'écart une partie de la classe moyenne des pays développés, pourtant habituée depuis des décennies à la mobilité sans entraves.»

Pourrait-on alors imaginer des modes de transport alternatifs? Avec la crise sanitaire se doublant d'une crise économique, certaines compagnies de chemin de fer envisagent notamment de réhabiliter les trains de nuit, qui disparurent au rythme de la montée en puissance de l'aviation low-cost et présentés comme quasi obsolètes en 2019.

«La redécouverte d'une certaine mobilité douce aurait de vrais avantages pour l'expérience touristique, ainsi que pour l'environnement, assure Rafael Matos-Wasem. On recommencerait à voir le trajet comme faisant partie du voyage et non juste un obstacle à raccourcir autant que possible pour profiter du temps sur place. Sans parler de l'expérience humaine à savourer grâce au plus grand potentiel de rencontres. Mais même pour les trains internationaux, l'avenir n'est pas forcément rose. Eurostar, par exemple, craint déjà pour sa survie.»

Un budget pour les formalités

La mauvaise nouvelle, c'est que la menace pesant sur les modes de transports n'est pas le seul danger pour la liberté des voyageurs de demain. Il reste en effet l'encombrant chapitre de la sécurité sanitaire. En fonction du degré d'efficacité des vaccins pour atteindre l'immunité de groupe et de leur capacité à empêcher la transmission, le coronavirus pourrait circuler sur la planète pendant des années encore. Quarantaines et autres tests PCR obligatoires ont donc des chances élevées de rester dans le paysage un certain temps.

«Or, de telles immobilisations et de tels tests ont un coût, rappelle le professeur de tourisme de la HES-SO. Dans certains pays, un seul test se paye en centaines de francs. On pourrait donc se retrouver dans des situations où les formalités dues à la pandémie doubleraient voire plus le prix du voyage pour des destinations proches.»

Et même une fois le problème du déplacement réglé, d'autres obstacles surgissent. Sur place cette fois. «Tout l'écosystème touristique local qu'on connaissait aura beaucoup souffert, une partie des logements, des restaurants, des lieux culturels n'aura pas survécu à la crise, explique Rodolphe Christin. Des pans entiers du secteur se retrouveront amputés. La première conséquence pour le touriste sera évidemment de voir les capacités d'accueil des territoires baisser et les prix, là aussi, prendre l'ascenseur.»

Pour le sociologue, le système Airbnb, avec «ses solutions très individualisées», pourrait profiter de l'opportunité, «car plus flexible et moins onéreux». Pourtant, ce ne sera peut-être pas le remède miracle, prévient Rafael Matos-Wasem: «A cause de la disparition des touristes, beaucoup d'appartements Airbnb sont déjà revenus dans le marché locatif long afin de rester rentables pour leurs propriétaires, ce qui risque de les rendre indisponibles un certain temps».

Une nouvelle géopolitique en gestation

La déflagration de la crise économique pourrait également changer le visage de certains pays, surtout si la pandémie traîne trop en longueur. Autrefois stables, sûres et accueillantes, des régions bien connues des voyageurs sont susceptibles de voir leur situation politique et économique se dégrader, rendant les déplacements plus périlleux. Déjà rétrécie de façon significative depuis les années 90 à cause des conflits armés et de la criminalité en hausse, la liste des pays considérés comme sans problèmes par les divers départements des Affaires étrangères a ainsi des chances de fondre.

«Avec ce scénario assez probable d'un monde rendu moins sûr par les conditions sanitaires et les impacts de la crise économique, on reviendrait en quelque sorte à une condition du voyage d'autrefois, où le sentiment du risque et de l'altérité étaient plus grands, où les traitements contre le paludisme et la fièvre jaune n'existaient pas encore et rendaient certaines zones du globes inhospitalières pour le tourisme, relève Rodolphe Christin. Le voyage redeviendrait un acte qui nous expose.»

L'opportunité de faire mieux

Le tableau s'annonce noir et déprimant? Tout dépend peut-être de la manière de regarder. «Le tourisme était devenu un objet de consommation de masse, avec, sur Instagram notamment, tous ces lieux photographiés de façon identique par des millions de gens, se souvient le sociologue. Finalement, c'était l'image qui dictait au réel ce qu'il devait être. On pourrait donc être satisfait que cette surenchère cesse. Malheureusement cela se fait au prix de nombreuses faillites personnelles dans le secteur touristique.»

D'ailleurs, même si la situation sanitaire et économique s'éclaircissait plus vite que prévu, la pandémie aura probablement contribué à des prises de consciences irréversibles sur les effets néfastes du tourisme de masse.

«On peut certes blâmer le Covid d'avoir mis à terre l'industrie touristique, mais il ne faudrait pas avoir la mémoire courte, car déjà avant cette catastrophe, on savait qu'on arrivait au bout d'un système et que le tourisme de masse était condamné à moyen terme, analyse Rafael Matos-Wasem. Venise, Berlin, Barcelone ou Dubrovnik, par exemple, songeaient depuis des années à instaurer des quotas, des taxes et diverses règles pour mieux gérer l'afflux incessant de visiteurs. Des territoires auparavant surchargés sont aujourd'hui quasiment vides de touristes et les populations locales se rendent parfois compte que ce n'est pas si mal pour l'écologie et la qualité de vie. Ce constat pourrait laisser des traces.»

Redonner du sens

Moins de touristes dans un avenir proche? Si tel était le cas, cette nouvelle donne ne serait pas forcément de bon augure pour le modèle de l'aérien low-cost, ajoute le professeur de la HES-SO Valais: «Leur rentabilité vient de la masse des passagers, qui rapportent chacun un ou deux francs seulement à chaque vol. Si le flux n'est pas tendu, ce système n'est plus viable.» Le voyage post-corona? Pourquoi pas un slow tourism, un slow travel, aux séjours plus rares mais plus intenses.

«Des alternatives vont émerger, avec peut-être plus de lenteur et de proximité, plus de présence au monde, prédit Rodolphe Christin. Le voyage était comme quelque chose de trop facile, de trop fréquent. Pour qu'il recommence à faire rêver, il faut le mériter, ne pas le considérer comme un acquis. On pourra se consoler en se disant que le système était de toute manière voué à être repensé.» La pandémie aura ainsi accéléré cette réflexion pour transformer nos modes de vie et de consommer.

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