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Premiers romans

Odile Cornuz et Sarah Jollien-Fardel: deux femmes écrivaines et un fusil

Odile cornuz sarah jollien fardel ecrivaines valais neuchatel BRIGITTE BESSON

Le mardi 6 septembre 2022, Sa Préférée (Éd. Sabine Wespieser) de Sarah Jollien-Fardel (à gauche) a été sélectionné dans la première liste du prestigieux prix Goncourt.

© BRIGITTE BESSON

Aujourd’hui, j’ai rencontré deux filles et un fusil. Autrement dit: j’ai rencontré deux écrivaines romandes qui publient chacune leur premier roman dans lequel un fusil tient un rôle clé. Un fusil, oui. Entre les mains du père, soudain, à la table de la cuisine où la famille – père, mère, deux fillettes - est attablée, chez Sarah Jollien-Fardel.

Entre les mains du mari, chez Odile Cornuz, lors d’une dispute de couple. «Si tu me quittes, le chien, je le tue. Et après je me zigouille aussi», sont les mots que le mari prononce alors. Dix ans après leur séparation, il appelle son ex-femme et lui demande où est «le fusil». Elle lui boucle au nez.

C’est ainsi que débute Fusil (Éd. D’en bas), le bien nommé roman d’Odile. Née à Moudon, elle a grandi à La Chaux-de-Fonds, étudié à Neuchâtel, voyagé en Angleterre, Amérique du Sud, habité au Danemark et à Berlin avant que la naissance de son fils, il y a quatorze ans, ne la rende plus sédentaire. Depuis vingt ans, elle écrit. Des pièces pour la radio et le théâtre, des nouvelles, de la poésie. Fusil est son premier roman. «C’est une étape. Une première fois très excitante, fraîche.»

Sarah, elle, a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Après un apprentissage de commerce avec maturité, elle tient des blogs et se lance dans le journalisme lifestyle jusqu’à ce qu’en 2018, elle se sente en «décalage avec le monde de la mode, de la beauté et du luxe». Depuis 2019, elle est responsable du magazine des librairies Payot. Mariée à un architecte depuis 1998, elle a deux grands fils et vit à nouveau en Valais, après quelques années à Lausanne. Il y a cinq ans, elle se pose une question: «Si je devais mourir, quel serait le plus grand regret?» La réponse est «limpide». Elle écrit donc enfin un roman «jusqu’au bout».

Et ça démarre fort pour Sarah: Sa préférée (Éd. Sabine Wespieser) figure dans les finalistes du très prescripteur Prix du Roman Fnac en France et, le mardi 6 septembre 2022, le roman a été sélectionné dans la première liste du prestigieux prix Goncourt. L'agenda de l'écrivaine est rempli jusqu’en décembre de rencontres et autres dédicaces. Le souci: trouver à qui confier sa chienne Nina, qui ne supporte pas d’être séparée d’elle.

«Je ressens à la fois de l’excitation et de la peur. Écrire un roman et le voir publié (...) c’est énorme pour moi.» 

Sarah Jollien-Fardel

Écrivaine

© BRIGITTE BESSON

Là où les masques tombent

Sarah est frisée, volubile, bougillonne. Odile a des lunettes rosées qui lui élargissent encore le regard, des cheveux calmes. Le feu, l’eau. Et au milieu, un fusil. «Au théâtre, raconte Odile, on dit que s’il y a une arme dans le décor, elle finira par jouer un rôle. C’est pareil dans mon livre, qui parle de la menace, de l’emprise dans une relation de couple. Le fusil est là, mais on ne sait ni quand ni comment il va être utilisé.» Ni elle ni Sarah ne possèdent d’arme à feu.

«Un fusil représente l’effroi total pour moi. Dans le train, si je vois des soldats avec une arme, je change de wagon.»

Dans Fusil comme dans Sa préférée, le fusil dit la violence, conjugale pour l’une, familiale pour l’autre. La tension, le danger, l’oppression, la colère qui grandit aussi, la rage de fuir, de vivre, de se venger peut-être. Voyeurs, passez votre chemin: «Mon livre n’est pas autobiographique! Mon père est adorable et féministe, assure Sarah. Mon vécu m’a inspiré mais Jeanne est un personnage de fiction, qui m’a d’ailleurs débordée! Je n’avais pas prévu son histoire d’amour avec une femme, ni ensuite qu’elle et Paul s’aiment autant.»

Rien, ou tout, d’autobiographique dans Fusil: «Il y a de moi dans tous les personnages. Il se passe à l’époque de mon enfance, mais tout a été transformé. Je pense que nous avons tous les âges en même temps. Je suis sensible à la manière dont les gens se parlent, se traitent. Il y a souvent une telle absence de respect, une violence ordinaire qui me stupéfie.»

C’est que pour toutes les deux, la famille et le couple, donc l’intime, sont le lieu de tous les non-dits, tous les dangers. «Dans l’intimité, chacun montre un visage qu’il n’affiche pas au reste du monde, perçoit Sarah. Je travaille en bénévole dans un foyer pour femmes battues à Sion – c’est incroyable le nombre de personnes qui sont touchées par ce fléau.» L’espace familial est certainement celui où «les masques tombent», rejoint Odile. «Cela peut s’avérer un espace d’éclosion de la merveille, quand les êtres sont accordés, mais aussi celui des manipulations, de l’emprise, de cruautés diverses.»

Tant Odile que Sarah ont une capacité fantastique: celle de parler à hauteur d’enfant par la grâce d’une narratrice fillette qui perçoit tout, encaisse tout. «Je n’ai jamais perdu ce regard, cette manière d’être. Et si à certains passages de ma vie je sens l’aigreur poindre, je reviens toujours à cette liberté et à cette joie que je sentais dans mon enfance», confirme Sarah.

«L’enfance est une ressource inépuisable. La mienne a été solaire et libre. Je n’ai pas l’impression d’en être séparée. C’est plaisant de se retrouver dans cet état de curiosité maximale, d’ouverture qui caractérise l’enfance, sans surplomb. C’est un état essentiel pour l’écriture.» 

Odile Cornuz

Écrivaine

Quand elle était jeune, Sarah voulait être journaliste et écrivaine. «J’adore poser des questions aux gens. Et je constate que souvent, ils arrivent à vivre ce dont ils rêvaient enfants!» Odile, elle aussi, rêvait de vivre dans le monde des mots. «J’ai commencé à écrire à l’adolescence, par défaut de parole et goût pour l’invention. Écrire, c’est avancer les yeux ouverts – toutes perceptions aiguisées, en état d’affût – et essayer de faire sens de ce qui nous traverse.»

Piments et vongole

Cet été finissant, Odile l’a passé en Valais, à marcher dans la nature du val Ferret avec son fils et son compagnon, délégué du CICR. «Je suis comme une femme de marin, je l’attends souvent! Mais cela me convient, j’ai besoin de temps pour moi.» Sarah s’est ressourcée en Italie, qu’elle adore, avec une halte en Provence, chez son éditrice.

Aujourd’hui, j’ai rencontré deux femmes formidables prénommées Odile et Sarah. La première n’a jamais possédé de voiture. Elle adore la course à pied, le kick-boxing, la glycine de son balcon dont elle prend grand soin. Été comme hiver, elle nage dans le lac de Neuchâtel. Si elle était un aliment, ce serait les flocons de piments jalapeños dont elle parfume tous ses plats. La seconde pratique le yoga au quotidien et marche inlassablement dans les gorges de la Borgne, dans son val d’Hérens chéri. La première chose qu’elle mange en arrivant en Italie, ce sont des spaghetti alle vongole. Un plat que, tiens donc, elle aimait enfant, déjà.

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